Zay ma hiyyé ou l’archaïque administration libanaise! Du dépouillement des votes électoraux, par Joe Khoury

Alors puisque tout le monde se demande pourquoi le dépouillement prend tellement de temps, je partage mon expérience pour clarifier ce que l’on qualifie de « méthodes préhistoriques » – et là je ne parle que du dépouillement initial, qui se fait au sein de chaque bureau de vote, et non de celui qui a lieu actuellement au Biel et qui est encore plus compliqué vu qu’il s’agit aussi de détecter toutes les fraudes et infractions:- Une fois la période de vote terminée, les porte de la salle sont closes, et l’urne déscellée.

– Les noms de tous les candidats sont recopiés sur des papiers de format A3 pour permettre le dépouillement. 10 à 12 colonnes par feuille, avec 93 candidats… un candidat dans chaque colonne… vous imaginez un peu. Bien sûr, pas de tableau pré-imprimé.

– Les enveloppes sont comptées (208 dans mon cas).

– Le Ra2is Kalam doit alors ouvrir chaque enveloppe, en retirer le papier qu’elle contient, le déposer sur la table face à la caméra pour permettre à tous les délégués (mandoub) des candidats de la voir, puis lire un à un tous les noms inscrits sur le papier. Entre temps, le scripte se met à chercher les candiidats sur ses papiers A3 qui se mettent à voler dans tous les sens pour ajouter ses marques en dessous de chaque nom. Si, comme moi, les mandoubs sont exigeants, il lit tous les noms à chaque fois qu’il tire une liste, même si la liste a l’air d’être complète. L’horreur, c’est lorsqu’il s’agit de listes mixtes et que le scripte ne sait plus où donner de la tête. Avec 208 votes… Nous commencons à 19h, pour terminer à 2h du matin. (Oui, 8h de dépouillement).

– Une fois le dépouillement terminé, les comptes finaux sont faits pour chaque candidat et peuvent être comparés avec ceux obtenus par les mandoubs lors de leur propre pointage.

– Vient alors une étape tout droit sortie de l’âge de pierre; La rédaction du compte-rendu (Ma7dar) et du reste de la paperasse. Le rapport est écrit, à la main, en 2 copies. (oui oui). Chaque copie du ma7dar doit contenir la liste des résultats du vote, classée par ordre décroissant. Donc 93 candidats à classer, et à recopier, toujours à la main, 2 fois. Une 3ème copie des résultat est aussi faite (à la main bien sûr) pour l’afficher sur la porte à l’entrée de la salle. Et UNE QUATRIEME COPIE est faite, sur du papier carbone cette fois, pour la distribuer aux mandoubins présents. Oh et j’oubliais, les résultats sont écrits en chiffres, puis en lettres. Pour plus de sécurité, très cher. Bien entendu, la photocopieuse, l’imprimante, l’ordinateur, ça n’existe pas encore.

– Une fois que tous les papiers sont prêts, ils sont mis avec les votes dans une enveloppe scellée à la cire. Il est 3h15 lorsqu’on termine.

– TERMINÉ? Non. Il faut encore que le ra2is kalam, accompagné d’un agent des FSI, transporte lui-même (oui oui), dans sa propre voiture (oui oui), les enveloppes et l’urne au Biel. Sauf que vu que le ra2is kalam ne sait pas comment arriver au Biel, il faut bien trouver un moyen de faire parvenir ce ballot à destination, parce que les votes de citoyens libres, c’est précieux et ça doit être respecté, n’est-ce pas?

La solution est simple: je file à la maison récupérer les clefs de ma voiture, et conduis devant la voiture du ra2is kalam pour l’accompagner MOI-MEME avec le ballot et le mener à destination sain et sauf. Il est 3h45. Près de 9h de travail au total. Pour 208 voix.
Alors je ne peux que compatir avec tous ceux qui se donnent corps et âmes au Biel depuis dimanche soir pour procéder au décompte final et, en plus, relever toutes les fraudes. Si nous ne sommes pas habitués à attendre autant les résultats définitifs, c’est parce que c’est probablement la première fois que nos votes sont VRAIMENT comptabilisés. Et que vu le système archaique, et les multiples infractions, cela prend du temps. beaucoup de temps. Et favorise d’ailleurs les infractions – c’est bien le but après tout. D’habitude les choses vont plus vite, parce que, semble-t-il, les résultats sont connus d’avance, et il n’y a personne pour défier le système 🙂

#BeirutMadinati et j’en suis chaque jour plus fier!

Post-Scriptum: Le témoignage de Chico Sayegh, hanté par un chiffre (qui commence par 6 et se termine par 3!)

Merci Joe… C est tellement bien expliqué qu’en te lisant j’ai presque revécu mon expérience avec mes 116 votants… A Rmeil [bureau de vote à Beyrouth] j’ai terminé à 1:00 du matin facilement. J’étais sorti esquinté, le chef du poste de vote ayant gardé (confisqué) ma carte d’identité pour me la rendre rien qu’à la fin…Je me sentais au tout début prisonnier dans une petite poche de sa chemise…Je dois repartir en Afrique prochainement et avais peur d’oublier le seul document me permettant de revenir au pays…Je trouvais cette confiscation incroyable, mais ce sentiment commençait à s’estomper au fil du décompte des voix…C ‘est comme si une armée de nos sympathisants était venue me libérer…A la fin je ne voulais plus sortir…Je voulais rester et continuer à compter encore plus. Nos candidats ont eu tous entre 65 et 73 votes pour, les 24 étaient tous en tête de liste, alors que les bayértés sombraient…Ils n’ont pu récolter que 21 à 32 max. Mais notre victoire ne fut pas sans lutte…Le 73 de Nadine Labaki était par erreur tombé à 63…Je devais mener une mini guerre pour les convaincre de rectifier…Ce qui fut fait…Mais en recopiant de nouveau Nadine etait retombée à 63…J’ai passé ma nuit à corriger et re-corriger…Maintenant j’ ai interdit à tout le monde autour de moi et ce pendant 1 mois de prononcer le nombre 63…Pour conclure de mon bord les erreurs étaient surtout causées par la fatigue que ce système archaïque impose que par de mauvaises intentions…Heureusement que tout fut corrigé… On attend les résultats finaux…Merci à tous et à toutes…

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Beirut Madinati Are Victorious, Even If They Didn’t Actually Win

A Separate State of Mind | A Blog by Elie Fares

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The results of Beirut’s municipal elections are out. Beirut Madinati did not win, but Beirut, the city, is tonight’s biggest loser.
The electoral process was an abomination to say the least. Voting rates were abysmal. Is that how exasperated people have become? Or is that what happens when all political parties unite and give the semblance of no contest taking place? Or could Beirutis just don’t care that hundreds of thousands of Lebanese who live in the city and can’t vote counted on them to bring forward change?

Voter fraud was present in full swing, without any attempts to hide it and, with the people committing it knowing they are well protected, it willgo without repercussions. Voters, especially those voting for Beirut Madinati, faced severe intimidation. Votes were being bought, as is typical for Lebanese elections. People with disabilities were met with officers telling them their vote was « useless, » ironic…

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Beyrouth, ma cité du vivre-ensemble – par Antoine COURBAN

« Bairout Madinati », ou « Beyrouth ma Cité », est le plus beau titre, en tout cas le plus fraîchement authentique qu’on aurait pu trouver à une liste de candidats qui se présentent, individuellement, devant le suffrage universel d’élections municipales ; c’est-à-dire d’élections de futurs édiles qui s’occuperont de la recherche du bien commun à l’intérieur des limites de leur cité.Nombreuses sont les critiques d’une telle initiative au nom de la légitime lutte pour le pouvoir sous la bannière de forces traditionnelles qui demeurent, qu’on le veuille ou non, marquées par le stigmate de l’identitaire confessionnel. Ces hommes et ces femmes, peu habitués aux manœuvres subtiles, parfois inavouables, de la politique, ont allumé une étincelle qui, nous l’espérons, embrasera bientôt tout le Liban, toute localité, toute cité, toute métropole. Cette mince flamme qui s’allume aujourd’hui à Beyrouth s’appelle le politique. En langage moderne, le politique se traduit par le vivre-ensemble.

Certains seront surpris de savoir que le vivre-ensemble n’est pas la coexistence. On peut coexister en tant que musulmans et chrétiens, ou n’importe quelle autre appartenance confessionnelle. Cela n’implique aucune indication de lieu et ne génère pas le politique. La coexistence traduit la tendance naturelle à la tolérance que les groupes divers s’accordent les uns aux autres. Quant au vivre-ensemble, il renvoie d’abord à l’individu, au sujet autonome. Il renvoie surtout à un lieu, celui d’une cité, d’une localité, d’une portion de territoire. On ne vit pas ensemble sur un nuage mais ici et maintenant, quelque part, sur un territoire organisé pour le bien commun de tous. Vivre ensemble c’est vivre ensemble en tant que citoyens d’une même localité, au sein d’un même pays. Vivre ensemble, c’est accepter librement d’exercer le pouvoir et d’obéir à la loi en même temps.

On pourrait se demander quand le politique a entamé sa longue agonie au Liban. Samir Frangié assigne un début à ce processus en 1968. Son argument repose sur le constat que, depuis l’époque ottomane et le mandat français, la vie publique se distinguait par l’existence de partis politiques transconfessionnels. Lorsque l’Alliance tripartite fut formée en 1968 entre des partis plutôt chrétiens, le Liban entama, selon Frangié, son inéluctable descente aux enfers de l’identitaire. Le même constat pourrait être fait à propos de l’alliance des partis dits de gauche et qui, au bout du compte, fut un front à hégémonie islamique sous couvert de cause palestinienne.

Le 14 mars 2005, nous avons espéré voir, au sein de l’immense foule rassemblée au cœur de Beyrouth, se lever quelques inconnus et constituer un groupe du renouveau du politique. Ce ne fut pas le cas. La multitude fut, en quelque sorte, fascinée par le serment de feu Gebran Tuéni. Ce serment demeure cependant une déclaration d’intention, une sorte d’engagement moral difficilement traduisible en actes dans la vie publique. Il consacre indiscutablement la coexistence des groupes libanais entre eux mais ne peut prétendre constituer une assise pour reconstruire « le » politique. « Bairout Madinati » aurait dû émerger le soir du 14 mars 2005 ainsi que de multiples autres initiatives qui lui ressemblent : « Trablos Madinati », « Sour Madinati », « Saïda Madinati », « Zahlé Madinati », etc. Durant 11 ans, chacun s’est laissé enfermer dans l’image de la foule du 14 mars. La traduction politique de l’événement-foule ne suivit pas car toute initiative se devait de reconstituer cette image éphémère. Nul ne voulait comprendre que le 14 mars 2005 fut, en toute simplicité, l’instant éphémère de la conception de l’individu, du sujet autonome, du citoyen responsable, dans la matrice de la ville, au cœur de la cité. Les historiens de l’avenir, parlant de l’émergence d’un sujet arabe de la modernité, de l’acteur principal des printemps arabes, diront qu’il est apparu pour la première fois à Beyrouth un certain 14 mars 2005.

Seize ans après, un groupe d’individus, tous habitants de Beyrouth, se retrouvent et décident, en vertu de leur appartenance à leur ville, de se présenter aux élections municipales, de s’impliquer dans la recherche du bien commun au sein de leur cité. L’enjeu du scrutin de Beyrouth de dimanche prochain est là : traduire concrètement dans la vie publique la journée historique du 14 mars 2005. Mieux vaut tard que jamais.

Combien d’édiles pourront-ils faire entrer au conseil municipal de Beyrouth ? Peut-être aucun. Peu importe, là n’est pas le problème. L’enjeu véritable est de bénéficier du plus grand nombre de votes possible afin de montrer le poids d’une certaine opinion publique, celle de la classe moyenne, creuset d’idées nouvelles et acteur incontournable de tout changement. Tel est le message qu’il importe d’envoyer aux chefferies d’un autre âge, aux barbares de l’identitaire, aux satrapes d’empires, aux féodaux et aux notables imbus de leur pérennité ainsi qu’au tout venant : « Oui nous pouvons changer, ensemble, notre monde. »

« Beyrouth ma Cité » est l’illustration même de ce que disait Thucydide dans l’Histoire de la Guerre du Péloponnèse : « Un homme qui ne s’occupe pas de politique ne peut être qualifié de citoyen paisible mais de citoyen inutile. »

*Article paru dans l’Orient-le -Jour le 6 mai 2016.

VOTEZ ! (ceci est un ordre)

Aux urnes citoyens! Exprimez-vous, votez! Sinon n’en parlez plus, ne vous plaignez plus de votre sort de citoyens bas de gamme, dépourvus de services publics et infrastructures dignes de ce nom! Et au moins, lisez ce texte de Lina Zakhour !

LINA ZAKHOUR

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Non, je ne vous dirai pas pour qui voter.

Et je ne serai pas longue, d’ailleurs.

Je vous demanderai seulement de sortir de chez vous en ce dimanche. Non pour aller à la plage, vous baigner dans des eaux polluées. Ni pour faire un pique-nique dans la nature, pour peu que vous arriviez à dénicher une forêt tant soit peu préservée. Un parc. Un jardin…

Je ne vous invite pas non plus à rejoindre une manifestation. Car dimanche le changement se fera dans les urnes, et pas dans la rue. Je vous demanderai donc d’aller dans un bureau de vote, glisser dans l’urne un billet sur lequel seront inscrits les noms de personnes que vous jugez aptes à former et diriger un conseil municipal, ou à tenir le rôle tant convoité de mokhtar. A servir l’état et le citoyen en toute conscience, simplement.

Et non, je…

Voir l’article original 740 mots de plus

OSONS la liste politique citoyenne Beirut Madinati!

Osons les gens de Dalieh vs les actionnaires de Solidere!

Osons la ville à vivre et non la vitrine!

On parle beaucoup au Liban! Il paraît que ces 12 femmes et 12 hommes de « cette » liste Beirut Madinati, à parité totale, du jamais vu dans ce pays – où les femmes peinent à exister sur le même plan que les hommes – n’ont aucune chance. Il paraît qu’ils et elles sont « bien gentils », « bien compétents » mais que ce n’est pas le plus important, ce n’est pas le plus demandé par les gens appelés à voter ce dimanche 8 mai.

Et que voudraient donc les bonnes gens de Beyrouth? Remettre en selle telles familles, tels partis, telles allégeances « traditionnelles » ou récentes à des leaders connus et corrompus?

Veulent-elles vraiment, encore et toujours, le rouleau compresseur des partis confessionnels? Vous savez, ceux qui s’insultent et s’étripent toute l’année et qui font amis-amis juste pour promettre la lune et les étoiles, rafler la mise puis éteindre la lumière (l’espoir) derrière eux!

Il paraît aussi que Beirut Madinati c’est la liste des bobos-cools. Et alors? ce n’est pas insultant ni dépravant d’être bobo! Cool non plus, d’ailleurs! « Bobo » c’est un truc d’inclassables en fait, des gens « créatifs » souvent, bourgeois très rarement!

Avec Beirut Madinati nous redécouvrons, au sens littéral, le politique au Liban d’une autre manière, il contient du rêve, de l’espoir à l’horizon! Cette équipe jeune, dynamique, moderne ressemble à vous et moi, elle est pleinement ancrée dans le réel et présente un programme de travail municipal en bonne et due forme. Elle est même la seule équipe qui propose non seulement une contre-politique au « système » actuel mais un véritable programme, disponible en deux langues (arabe et anglais) et publié sur un site dédié, d’action locale!

Tout citoyen libanais lambda, bobo ou pas, cool ou pas, résident à Beyrouth ou au Liban ou pas, a l’occasion de découvrir qu’avec Beirut Madinati une autre manière de faire du politique est possible au Liban. Par des gens de la rue, avec eux, dans leur langage, avec leurs moyens (financiers, culturels, académiques, artistiques, techniques etc.), main dans la main: en coopération. Voilà ce qui personnellement m’emballe dans ce mouvement; pas besoin de promesses faramineuses ni de chèques en blanc sur une situation municipale qui nécessitera, à coup sûr, une fois les élections terminées, un audit en bonne et due forme!

Avec les Nadine Labaki, Ahmad Qaabour, Nada Sahnaoui, Léon Telvizian, Serge Yazigi et les autres c’est une nouvelle étape dans la citoyenneté et dans le rapport au politique qui est franchie : nous passons (enfin!) au mode de communication directe avec les citoyens-électeurs (dans les rues et sur les écrans) façon 21ème siècle et non pas façon taxis et vans crachotant de la « musique » à tue-tête dans les rues avec des portraits de candidats encravatés placardés partout!

Cette liste ne propose pas de candidats mukhtars – à ma connaissance: au plan purement politique et électoral, cela jouera en sa défaveur. On comprend que les gens d’en face sont en train de s’étriper (pardon, de négocier) pour se partager le nombre de mukhtars qui devront concourir sous leurs couleurs respectives, orange, vert, bleu dans une séquence bien rôdée de « petits arrangements de toutes les couleurs entre amis ». Tout simplement parce qu’un mukhtar est une « clé électorale » dans le quartier où il est le représentant de l’état-civil des individus et des familles. Et une clé pour préparer les votes lors des élections ultérieures, législatives.

Au total, sans préjuger des chances de Beirut Madinati de gagner des sièges, l’important est qu’on constate qu’une autre politique, et une autre façon de faire de la politique, en prenant les gens au sérieux, en adultes et responsables, est possible au Liban!

Je me prends à rêver: et si dimanche, dans un sursaut de responsabilité civique, citoyenne, les électeurs montraient qu’ils existent et pas qu’à la plage ou dans leurs salons, en critiquant sur leurs écrans Facebook et Twitter mais (aussi!) en descendant voter?!

Et si ces élections deviennent, pour le coup, un premier geste/refus citoyen politique fort? Parce que ce qui concerne Beyrouth concerne tout le Liban, qu’on ne se leurre pas.

Il faudrait juste OSER un premier pas, il faudrait qu’une première pierre tombe dans ce mur, il faudrait un premier pavé de travers devant le rouleau compresseur des partis confessionnels et des poubelles.

Et si… l’espoir peut renaître? Il faut oser, pour espérer. Ne pas attendre les autres mais sortir de nos gestes frileux, peureux et dégager la route, forcer le mur, casser, enlever un pavé : il nous faut OSER le changement avec ces 24 femmes et hommes courageuses, courageux de Beirut Madinati!

Osons donc bousculer cette oligarchie qui nous étouffe de servitudes et compromissions!