« Bairout Madinati », ou « Beyrouth ma Cité », est le plus beau titre, en tout cas le plus fraîchement authentique qu’on aurait pu trouver à une liste de candidats qui se présentent, individuellement, devant le suffrage universel d’élections municipales ; c’est-à-dire d’élections de futurs édiles qui s’occuperont de la recherche du bien commun à l’intérieur des limites de leur cité.Nombreuses sont les critiques d’une telle initiative au nom de la légitime lutte pour le pouvoir sous la bannière de forces traditionnelles qui demeurent, qu’on le veuille ou non, marquées par le stigmate de l’identitaire confessionnel. Ces hommes et ces femmes, peu habitués aux manœuvres subtiles, parfois inavouables, de la politique, ont allumé une étincelle qui, nous l’espérons, embrasera bientôt tout le Liban, toute localité, toute cité, toute métropole. Cette mince flamme qui s’allume aujourd’hui à Beyrouth s’appelle le politique. En langage moderne, le politique se traduit par le vivre-ensemble.

Certains seront surpris de savoir que le vivre-ensemble n’est pas la coexistence. On peut coexister en tant que musulmans et chrétiens, ou n’importe quelle autre appartenance confessionnelle. Cela n’implique aucune indication de lieu et ne génère pas le politique. La coexistence traduit la tendance naturelle à la tolérance que les groupes divers s’accordent les uns aux autres. Quant au vivre-ensemble, il renvoie d’abord à l’individu, au sujet autonome. Il renvoie surtout à un lieu, celui d’une cité, d’une localité, d’une portion de territoire. On ne vit pas ensemble sur un nuage mais ici et maintenant, quelque part, sur un territoire organisé pour le bien commun de tous. Vivre ensemble c’est vivre ensemble en tant que citoyens d’une même localité, au sein d’un même pays. Vivre ensemble, c’est accepter librement d’exercer le pouvoir et d’obéir à la loi en même temps.

On pourrait se demander quand le politique a entamé sa longue agonie au Liban. Samir Frangié assigne un début à ce processus en 1968. Son argument repose sur le constat que, depuis l’époque ottomane et le mandat français, la vie publique se distinguait par l’existence de partis politiques transconfessionnels. Lorsque l’Alliance tripartite fut formée en 1968 entre des partis plutôt chrétiens, le Liban entama, selon Frangié, son inéluctable descente aux enfers de l’identitaire. Le même constat pourrait être fait à propos de l’alliance des partis dits de gauche et qui, au bout du compte, fut un front à hégémonie islamique sous couvert de cause palestinienne.

Le 14 mars 2005, nous avons espéré voir, au sein de l’immense foule rassemblée au cœur de Beyrouth, se lever quelques inconnus et constituer un groupe du renouveau du politique. Ce ne fut pas le cas. La multitude fut, en quelque sorte, fascinée par le serment de feu Gebran Tuéni. Ce serment demeure cependant une déclaration d’intention, une sorte d’engagement moral difficilement traduisible en actes dans la vie publique. Il consacre indiscutablement la coexistence des groupes libanais entre eux mais ne peut prétendre constituer une assise pour reconstruire « le » politique. « Bairout Madinati » aurait dû émerger le soir du 14 mars 2005 ainsi que de multiples autres initiatives qui lui ressemblent : « Trablos Madinati », « Sour Madinati », « Saïda Madinati », « Zahlé Madinati », etc. Durant 11 ans, chacun s’est laissé enfermer dans l’image de la foule du 14 mars. La traduction politique de l’événement-foule ne suivit pas car toute initiative se devait de reconstituer cette image éphémère. Nul ne voulait comprendre que le 14 mars 2005 fut, en toute simplicité, l’instant éphémère de la conception de l’individu, du sujet autonome, du citoyen responsable, dans la matrice de la ville, au cœur de la cité. Les historiens de l’avenir, parlant de l’émergence d’un sujet arabe de la modernité, de l’acteur principal des printemps arabes, diront qu’il est apparu pour la première fois à Beyrouth un certain 14 mars 2005.

Seize ans après, un groupe d’individus, tous habitants de Beyrouth, se retrouvent et décident, en vertu de leur appartenance à leur ville, de se présenter aux élections municipales, de s’impliquer dans la recherche du bien commun au sein de leur cité. L’enjeu du scrutin de Beyrouth de dimanche prochain est là : traduire concrètement dans la vie publique la journée historique du 14 mars 2005. Mieux vaut tard que jamais.

Combien d’édiles pourront-ils faire entrer au conseil municipal de Beyrouth ? Peut-être aucun. Peu importe, là n’est pas le problème. L’enjeu véritable est de bénéficier du plus grand nombre de votes possible afin de montrer le poids d’une certaine opinion publique, celle de la classe moyenne, creuset d’idées nouvelles et acteur incontournable de tout changement. Tel est le message qu’il importe d’envoyer aux chefferies d’un autre âge, aux barbares de l’identitaire, aux satrapes d’empires, aux féodaux et aux notables imbus de leur pérennité ainsi qu’au tout venant : « Oui nous pouvons changer, ensemble, notre monde. »

« Beyrouth ma Cité » est l’illustration même de ce que disait Thucydide dans l’Histoire de la Guerre du Péloponnèse : « Un homme qui ne s’occupe pas de politique ne peut être qualifié de citoyen paisible mais de citoyen inutile. »

*Article paru dans l’Orient-le -Jour le 6 mai 2016.

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