Mots-clefs

, , , ,

Vous prendrez bien un café au Whatsapp? Ou un jus d’orange frais chez Abou Awad? Ou un narguileh au Snapchat café? Et bien sûr vous pouvez recharger sur place votre carte de téléphone Alfa ou Touch et pianoter sur votre clavier et/ou lire et rêver face à la mer, corniche de Tripoli-Mina. Ou marcher ou faire votre footing ou louer un vélo pour votre enfant…

Cette corniche entre Tripoli et Mina au nord du Liban est le poumon de la ville, des deux villes, notamment pour les familles aux faibles revenus qui ne peuvent se permettre d’aller très loin, l’été. Les soirées de ramadan promettent d’être très longues et animées!

Ces cafés, on est bien d’accord, sont illégaux, ils sont installés sur un bien public… Et on sait combien, au Liban, les débordements sur l’espace littoral public sont communs et « couverts », du moins tolérés – selon la coutume du « tu me couvres-je te couvre ».

Mais le rôle social de ces cafés ouverts tout au long de la bordure côtière est indiscutable. Il y en a pour toutes les bourses, des plus démunies aux plus exigeantes, et pour les populations de toutes origines, dont les milliers de réfugiés syriens en mal d’horizon. Ils rivalisent d’ingéniosité pour attirer la clientèle tout en jouant le jeu constant du chat et de la souris avec les autorités locales (municipalité et gendarmerie). Ils ne doivent pas en effet donner « l’impression » de s’installer sur l’espace-bord de mer sablonneux immédiat. Ils doivent se contenter du trottoir bétonné aménagé, sous peine de lourdes amendes. Alors « les autorités » ferment les yeux sur tout:

– l’état repoussant de la saleté à certains endroits mêlé aux odeurs de sorties des égouts de la ville ; or cela est de leur ressort!

– les nettoyages et aménagements avec tables et chaises toujours sagement rangées parce qu’en théorie « c’est interdit » de prendre un café-arguileh en bord de mer même s’il est bien nettoyé et sommairement arrangé-aménagé… (voir les photos en fin de texte)

En passant rapidement en voiture, en marchant, discutant et observant un petit peu, en prenant le temps d’une pause dans l’un de ces cafés de la débrouille… j’ai compris pourquoi ce lieu m’a intéressée: il symbolise l’un des multiples exemples des situations de la débrouille au Liban, où des personnes (les tenanciers de ces cafés) s’insèrent dans le vaste créneau du légal/illégal, ont un revenu (souvent complémentaire d’un ou deux autres) et rendent service à une frange importante de la population (ici celle de Tripoli et Mina) qui a peu de choix d’autres espaces publics et ouverts pour s’exprimer, vivre en société, tout simplement!

Ces cafés naviguent dans une marge de légal/illégal qui arrange beaucoup de gens (les habitants), ils font partie de ces multiples initiatives personnelles de travail au Liban où très peu attendent de solutions autres que par eux-mêmes. Ces entrepreneurs prennent véritablement le risque d’investir, de travailler d’arrache-pied malgré l’impression fréquente de construire sur du sable, parce que les institutions étatiques sont quasiment bloquées, parce que la machinerie-Etat fonctionne a minima, parce que la situation géo-politique, parce que les communautés, parce que, parce que… il faut vivre!!

Le système mafieux – l’autre terme plus soft est système clientélique – étant ce qu’il est au Liban, installé depuis des générations avec un nombre important de politiciens et d’administrateurs publics véreux, l’après-guerre n’a fait que les consolider des mailles qui s’élargissent ou se resserrent selon la protection qu’on pense avoir pour se maintenir, voire… pour se développer!

Tout le jeu du chat et de la souris, tout l’enjeu est là pour « nos » cafés-trottoir: jusqu’à quand et quel niveau d’occupation de fait d’un bien public la tolérance jouera-t-elle? Un grand projet luxueux d’hôtels-marinas existe, en tout début de corniche dans sa partie sud, non loin du stade-caserne militaire. Ce projet respectera-t-il, lui-même, le bien public et la légalité libanaise et rien que la légalité…? Jusqu’à quel point menacera-t-il, changera-t-il l’espace public, pour le moment ouvert à tous, de cette partie de la ville et de la région nord?

En attendant, passez donc dans l’un des cafés de la débrouille: au moins, c’est « du peuple au peuple » (min al chaab ila-l chaab)!

 

Publicités