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Le problème est-il (seulement) dans la sous-médiatisation des 200 morts de Baghdad? ou des 20 de Dacca?

#NotJustANumber bien sûr: et la campagne de Mustafa Al-Najafi pour faire connaître les visages et les histoires de vie de ceux qui ont été tués ce 2 juillet à Baghdad est plus que légitime, elle est nécessaire par respect, compassion, humanité.

Que devenons-nous, derrière nos écrans? Qui devenons-nous? Des voyeurs? Des consommateurs insatiables d’images et de mots aussi vite oubliés? Des consommateurs passifs? actifs? Des « activistes »? Comment réagissons-nous à l’info et à son trop-plein? Avons-nous obligation (morale) de réagir?

Peut-on aujourd’hui, à l’époque de Poucette (M. Serres), se permettre de ne pas « suivre » l’information?

A-t-on aujourd’hui le droit – par luxe ou par choix? – de ne pas savoir?

Et à quoi nous sert-il donc de savoir, nous autres cyber-citoyens du monde retranchés derrière nos écrans et incapables de pouvoir changer quoi que ce soit à la marche du monde en Syrie, en Irak, au Nigeria…?

Cette démocratisation de l’information en est-elle une? A quoi sert-elle? Qui sert-elle?

Qui peut imaginer vivre une semaine, un mois sans son lien vital avec le monde? Et pour en faire quoi? Vit-on mieux à l’ère du tactile? Vit-on mieux (avec) les autres, vit-on mieux avec soi-même?

Cette batterie de questions est ouverte: chacun peut y ajouter des interrogations et préoccupations personnelles.

Que se passe-t-il entre nos écrans et nous-mêmes? Que devenons-nous, sous toutes les latitudes et dans tous les milieux économiques, tous les coins de rue, rivés à nos écrans?

Il y a quelques jours, un poète est mort. Mais les poètes, les vrais, ne meurent pas. Ils vivent dans l’éternité de leurs vers et de leur prose. Hommages de toutes parts.

D’autres hommes sont morts ces derniers jours, ils sont politicien, écrivain, cinéastes… Hommages, bilans, salut. Ils sont morts de vieillesse, de « mort naturelle » comme on disait.

Une jeune fille au visage pur, de nationalité israélienne, a été poignardée dans sa maison par un Palestinien. Articles de presse, éditos, hommage.

Un jeune homme d’origine palestinienne a été tué à bout portant par un soldat israélien; il était inoffensif, il était trisomique. Quelque articles de presse, pas encore d’éditos, pas encore d’hommage.

Prise d’otages et massacres cruels (pléonasme) dans un restaurant à Dacca (Bangladesh), 20 morts.

Attentat au camion piégé à Baghdad, plus de 200 morts, plus de 200 blessés, des immeubles se sont effondrés sur leurs habitants, des familles entières décimées par le souffle de l’explosion.

Et puis en Arabie Saoudite et puis au Yémen, en Syrie et puis les Palestiniens…

Comment peut-on mentalement et psychologiquement arriver à encore lire, « recevoir » ces décharges régulières d’information violente de couleur rouge, rouge sang?

Est-on plus ou moins « concerné », touché, humainement lorsque l’on poste – ou pas – telle ou telle horreur qui fait l’actualité? Peut-on aujourd’hui vivre dans une sorte de déni de l’actualité?

Je suivais il y a quelques jours le journal d’infos d’Arte: quelle cohorte de mauvaises nouvelles enchaînées! Tous les points chauds du globe y sont passés. Ma mémoire temporaire les a effacés… par facilité? par trop-plein?

Nous vivons cette « époque formidable » où nous savons tout à la minute près. Toutes les horreurs du monde ou presque s’affichent sur nos écrans d’alerte, dans un rythme incessant, épuisant.

Et nous n’arrivons même plus à nous émouvoir de la disparition brutale de 50 ou 100 ou 200 personnes, tuées dans un attentat ici ou ailleurs, dans l’explosion d’un avion ou d’une voiture piégée, ou du naufrage de 600 ou 700 personnes en pleine Méditerranée.

Sommes-nous devenus insensibles à la souffrance du monde?

La mort du poète, du cinéaste, de l’écrivain nous touche beaucoup plus profondément, au plan personnel, que celle d’un groupe de personnes que nous ne connaissons pas. Sûrement parce que le poète, le cinéaste, l’écrivain voire l’homme politique, chacun à sa manière, fait partie de nous-même, de la construction de notre univers mental/culturel/personnel.

La multitude ne nous touche pas, ou moins que nous le voudrions – que nous le reconnaissions ou non.

Nous réagissons comme par « instinct de survie » – pas vraiment par égoïsme.

Et dans le même temps cette réalité: un mort afghan ou irakien ou libanais n’a pas le même poids qu’un mort américain ou belge ou français. La conscience de l’autre, l’altérité ou ce qu’on appelait autrefois le « droit de l’homme-isme » ou le deux poids-deux mesures dans le traitement de l’info : G. Sinoué, F. Laborde et bien d’autres l’ont relevé ces derniers jours à propos de la très faible couverture médiatique de l’attentat de Baghdad.

Et puis aussi, et puis enfin, et puis toujours… #Baghdad et ailleurs.

Qui pourra me convaincre que ces connards qui se drapent du manteau noir de la mort ont quelque chose à voir avec le religieux – avec n’importe quelle religion?

Qui pourra me convaincre qu’un salaud qui a envie de se tuer, au lieu de le faire au milieu du désert, vient massacrer des dizaines et des dizaines de personnes au nom d’une religion, d’une idéologie ou de je ne sais quoi puisse être crédible dans sa revendication?

Qui pourra me convaincre que les têtes de l’hydre Daech sont absolument intenables, insaisissables par les puissances réunies de la « communauté internationale »?

Qui pourra me convaincre qu’un minimum de conscience humaine, et morale, pourrait prévaloir dans les esprits de Ban Ki Moon, Obama, Poutine, Hollande, Erdogan, Khamenei, Salman ben Saoud… pour arrêter le massacre des civils en Syrie?

#NotJustANumber à Baghdad, Alep, Fallouja, Aden, Jénine, Dacca, Orlando, Paris, Bruxelles, Istanbul… même derrière nos écrans.

 

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