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  • Ce texte est initialement paru en anglais ; il a été écrit par Ghassan Hage, professeur d’anthropologie à l’université de Melbourne (Australie), qui a accepté d’en faire paraître ici cette version traduite en français par mes soins, après sa relecture et correction.

 

L’attaque de Nice, beaucoup plus qu’aucun autre acte terroriste, va sans aucun doute changer la façon dont la peur des Musulmans va se propager dans la vie quotidienne en Occident.

Bien au-delà des bombes qui sont spécifiquement conçues pour tuer, qui n’ont pas d’autre utilité et doivent être cachées, et plus encore que les avions qui ont été utilisés lors des attaques du 11/09 à New York, les camions sont des objets de tous les jours, de ceux que l’on croise à tout moment de la journée.

L’attaque va ainsi inévitablement accentuer le sentiment que le « danger islamique » rôde et peut surgir n’importe où, n’importe quand, et que les terroristes n’ont plus besoin de faire passer des substances illégales, d’apprendre comment construire techniquement des bombes, ou comment les utiliser. Tout peut être utilisé pour blesser les gens aussi longtemps qu’il y a une « volonté musulmane » de faire du mal. Il est aisé de s’imaginer l’ampleur de la « volonté de faire du mal » que ce conducteur de camion avait en lui pour continuer à zigzaguer et tuer des gens pour aussi longtemps tout au long de la Promenade des Anglais.

L’espace de suspicion va désormais s’agrandir. Il ne s’agit plus de quelqu’un-qui-a-l’air-musulman-dans-un-avion ou de quelqu’un-qui-a-l’air-musulman-avec-un-sac-à-dos. Désormais un barbu conduisant son camion depuis le dépôt du grossiste jusqu’à l’épicerie, quelqu’un-qui-a-l’air-musulman-qui fait trop de bruit en conduisant sa moto etc. : tous ceux-là vont être regardés avec méfiance.

Et l’espace de suspicion ne sera pas seulement limité aux « camions » mais s’étendra à tout objet qui peut être potentiellement transformé en quelque chose qui pourrait servir à blesser les gens.

Les terroristes réussissent peu a peu à rendre nos sociétés de plus en plus inquiètes, de plus en plus paranoïaques, ce qui veut dire plus haineuses et plus autoritaires.

Aujourd’hui les fanatiques musulmans sont mus par une logique de guerre bien établie et facile à comprendre. Ils savent que les guerres concernent toujours deux frontières. La première frontière est celle créée au point de contact qui sépare les guerriers ennemis: les nôtres et les autres. La seconde, tout aussi importante, est celle qui sépare l’espace où la guerre se déroule de l’espace qui demeure libre des combats et de leurs violences.

Ainsi, toute société en guerre essaye de protéger ses citoyens non seulement de l’ennemi mais également de la violence des combats en eux-mêmes. Ce qui signifie qu’elle vise à créer autant que possible un espace où ses citoyens ne font pas l’expérience de la guerre. C’est cet espace que les terroristes islamistes tentent d’infiltrer. D’après eux, l’Occident mène une guerre coloniale/religieuse contre le « monde islamique ». Et cette guerre ne se déroule que sur des territoires « musulmans » cependant que les occidentaux peuvent jouir d’une vie paisible dans leurs propres pays. Déranger cet espace de paix est à leurs yeux une vraie réussite. Ils croient qu’en agissant ainsi ils effectuent une redistribution plus ‘juste’ et plus équilibrée des espaces atteints directement par la violence. En fait, de telles pratiques sont tout sauf justes. Elles font partie de la longue histoire des « revanches” collectives qui substituent à la justice un sentiment de satisfaction à court terme.

Les terroristes islamistes ne vont pas se mettre à « apprendre de l’histoire » plus que d’autres avant eux. Mais s’ils étaient prêts à apprendre ils reconnaîtraient que ce qu’ils sont en train d’essayer de faire à l’échelle mondiale a été tenté sans trop de succès par beaucoup d’autres terroristes avant eux. Tels les terroristes palestiniens dans leur guerre de libération contre le colonialisme israélien, par exemple, bien qu’il s’agisse là d’une pratique enracinée dans une lutte populaire et qu’elle soit donc beaucoup plus légitime.

Là aussi nous avons une situation où le gouvernement israélien essaie de protéger les Israéliens non seulement des combattants palestiniens, mais du fait même qu’il existe une guerre entre Israéliens et Palestiniens. Et plus il y réussira plus les citoyens israéliens pourront siroter avec bonheur vins et cafés à Tel Aviv en oubliant ce qui se passe à Gaza et dans les Territoires Occupés. C’est cet espace pacifié que les terroristes palestiniens essayent de perturber.

Chaque fois que les Palestiniens réussissent à pénétrer cet espace et à blesser des Israéliens via un acte de terrorisme, il y a toujours des Palestiniens qui se réjouissent du fait que cette violence affirme la survie d’une volonté de résistance. Ils pensent qu’aussi longtemps qu’existe la volonté de se battre, et tant que les Palestiniens gardent une capacité de blesser des Israéliens, il y a un espoir de libération. Mais après plus de 60 ans de ce type d’espoir minime lié a des attaques de revanche qui ont pris différentes formes, y compris, il faut le rappeler, lancer des camions dans la foule, beaucoup de Palestiniens se demandent si une telle violence désespérée en face de l’énorme violence de la machine israélienne peut vraiment les mener quelque part. Ils sont en train de chercher des voies alternatives – le mouvement BDS est une expression de ce type de choix alternatif. Ainsi, on peut dire sans hésiter qu’aujourd’hui le terrorisme est la partie la moins utile de la lutte palestinienne.

Cela a pu leur apporter une certaine reconnaissance à un moment de l’histoire. Cela a pu aussi leurs donner un « sens du but » et les empêcher de ses sentir complètement vaincus. Mais en dernière analyse le terrorisme a montré son inutilité et ses limites. Tout ce qu’il permet actuellement c’est de contribuer à légitimer l’inévitable et continuelle dérive de la société israélienne vers des formes autoritaires et racistes de plus en plus prononcées du sionisme.

Ce conducteur de camion « franco-tunisien » est un haineux avec une intensité plus vile que toutes celles des haineux nationalistes/racistes des sociétés occidentales qui émergent un peu partout aujourd’hui. Tout ce qu’il a fait est leur donner des raisons et des alibis pour haïr encore plus et peut-être pour haïr comme lui. Il a assassiné plus de 80 personnes et nous conduit plus inévitablement que jamais vers une israélisation-à-venir de nos sociétés et de nos esprits. Car Israël aujourd’hui représente le prototype des sociétés ‘assiégées par les barbares’ que nos pays sont en train de devenir.

Dans les milieux progressistes on pense toujours que de telles questions sont impossibles à poser sans un véritable changement radical. Mais le besoin urgent de lutter contre la globale israélisation-à-venir à laquelle nous sommes confrontés nous pousse à les poser dans l’urgence et à en faire des politiques traduisibles sur le terrain « avant » plutôt qu' »après la révolution » – si l’on peut dire.

 

  • Ecrit dans l’urgence au lendemain de l’attentat de Nice, il m’a semblé important de garder une trace de ce texte de Ghassan HAGE pour la réflexion dans ce blog, parce qu’il relève un élément majeur : « l’israélisation-à-venir » des espaces et des sociétés actuelles, sous les coups de boutoir de camions et tous autres « objets » d’agression aveugle et collective. Nous comprenons, sous la plume de l’auteur, que le terrorisme islamique sous franchise Daech est aujourd’hui doublement destructeur :
  • – 1 : de la frontière entre espace de paix et espace de guerre. La guerre est aujourd’hui partout : en Occident, en Afrique, en Orient.
  • -2 : au coeur même de l’Occident, les sociétés se disloquent/se fragmentent selon le « modèle » israélien.

 

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