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Après chaque attentat terroriste en France et alors que le sang des victimes n’a pas encore séché, c’est une véritable bataille que se livrent, sur les réseaux sociaux mais pas seulement, les charognards de tout bord. Certes, d’un côté, il y a ces hypocrites, minoritaires, qui maquillent maladroitement leur apologie du terrorisme et qui, pour mieux se déchaîner contre l’Occident, dissimulent leur haine derrière les théories complotistes ou une posture pseudovictimaire. Mais il y a aussi et surtout cette immense usine pour fabriquer du bouc émissaire – en l’occurrence, le musulman – qui s’emballe. Dans cette usine qui aurait fait la fierté de Watt par la complexité de ses rouages et fasciné Taylor par son rendement maximal, le travail à la chaîne sociopolitique, qui préexistait – quoique avec un rythme un peu moins soutenu – à cette vague d’attentats, se divise principalement entre trois grandes fabriques: celle du rhétorique, celle du dogmatique et celle du juridique.

1- Fabrique du rhétorique: discours islamophobe et langage de «vérité»

À la suite de chaque attentat, les musulmans – ainsi essentialisés – sont montrés du doigt dans leur ensemble, sommés de s’excuser, se justifier, condamner, agir, « prendre leurs responsabilités », descendre dans la rue, défiler ; ce qui sous-entend leur complicité tacite avec les terroristes et présuppose un tas de généralisations abusives, de courts-circuits et d’amalgames entre terrorisme et islam.

Si une minorité des tenants de ce genre de discours l’est peut-être par effet de mode intellectuelle ou de conformisme, les autres, se gargarisant d’un verbiage pseudo-académique – alors que les clichés qu’ils martèlent montrent souvent qu’ils ne connaissent pas grand-chose en matière d’islam –, essaient d’embellir leur rhétorique anti-islam avec un héroïsme de pacotille. Comme l’analyse l’historien Shlomo Sand dans son livre La fin de l’intellectuel français ? (La Découverte, 2016), politiques et intellectuels de droite – mais aussi de plus en plus à gauche, notamment de la gauche gouvernementale – s’attribuent le courage d’un langage de « vérité » qui braverait le politiquement correct de ceux qu’ils appellent parfois les « islamo-gauchistes », ceux-là mêmes qu’ils n’hésitent pas à accuser d’angélisme, de mollesse, voire même de connivence intellectuelle indirecte avec les jihadistes. Bref, pour se distancier de la « pussy generation » – selon la terminologie phallocratique de Clint Eastwood –, ces polémistes exhibent leur antidroit-de-l’hommisme et clament haut et fort ne pas avoir peur d’être traités d’islamophobes. Mais leur discours n’en serait-il pas moins, pour autant, un discours raciste ?

Dans son « Rapport annuel 2015 sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », publié le 02 mai 2016, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) relève ainsi que « le terme même d’islamophobie reste contesté dans les débats publics, y compris par des figures de la lutte antiraciste, alors même qu’il est utilisé désormais par la plupart des spécialistes européens des préjugés, et qu’il n’est ni plus ni moins critiquable sur le plan sémantique que le terme d’antisémitisme (…) ou de xénophobie (…), aujourd’hui d’usage courant » (p. 331).

D’ailleurs, dans son Rapport 2013, publié le 12 juin 2014, la CNCDH notait déjà qu’aux yeux d’une certaine « frange radicale », « l’islamophobie relèverait de la liberté d’opinion et d’expression et, à ce titre, les manifestations de haine qu’elle inspirerait, que ce soit à l’encontre du culte musulman ou de ses croyants, ne sauraient tomber sous le coup de la loi pénale » (p.18). Dans le même ordre d’idée, la CNCDH cite, dans son Rapport 2015, les noms de « plusieurs intellectuels (…) (qui) plaident pour le droit à la critique de l’islam et de certaines de ses pratiques (comme le port du voile ou de la burqa) au nom des valeurs républicaines ». Mais la CNCDH s’empresse aussitôt de souligner que « ces pratiques sont aussi rejetées pour des raisons beaucoup moins avouables. Certaines prises de position sur l’islam et les musulmans rappellent les mécanismes argumentatifs à l’œuvre derrière le phénomène du racisme dit « symbolique » ou « subtil », s’exprimant sous une forme ostensiblement non raciste » (pp. 331- 332). En effet, « ce n’est pas tant la critique qui est problématique que les motivations qui sont derrière. (…) La spécificité de ces débats sur l’islam tient avant tout au fait que ces mêmes arguments peuvent être utilisés avec des motivations xénophobes. (…) C’est un mécanisme que les sociologues et les psychologues du préjugé ont repéré depuis longtemps dans les contextes américains ou hollandais, qui permet de passer d’un racisme « flagrant » (en anglais blatant) à un racisme déguisé, euphémisé, ou « subtil » ». (p.336), d’autant plus que s’est opéré, « dans les années postcoloniales, un glissement d’un racisme biologique vers un racisme culturel » (CNCDH, Rapport 2013, p. 18).

En 2015, la hausse de 223 % du nombre d’agressions contre les musulmans et leurs lieux de culte, telle qu’enregistrée par la CNCDH par rapport à l’année précédente, constitue une conséquence directe de la libération de ce discours d’amalgames qui accompagne la vague d’attentats terroristes.

2.- Fabrique du dogmatique : une laïcité identitaire

Laïcité d’inclusion ou laïcité d’exclusion ? Laïcité ouverte de libération et d’émancipation ou laïcité restrictive d’interdiction et de répression ? La «nouvelle laïcité» n’aurait plus grand rapport avec la laïcité originelle, historique, celle de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, celle de Ferdinand Buisson, Aristide Briand, Francis de Pressensé, Jean Jaurès. S’éloignant de tout dogmatisme, la loi de 1905 constitue un contrat social de paix civile, un compromis entre une conception libérale (Jaurès) et une « laïcisation globale » (défendue par Clemenceau). Ayant une vocation de régulation et consacrant la neutralité religieuse de l’État, la loi de 1905 garantit la liberté de conscience et de culte, ainsi que l’égalité des citoyens devant la loi quelle que soit leur croyance. Il est important de rappeler que cette loi crée des obligations à la charge des seules autorités publiques, elle n’interdit pas aux personnes privées de vivre publiquement leur religion.
Or, comme le remarque l’historien et sociologue Jean Baubérot dans son livre La laïcité falsifiée (La Découverte, 2014) : « Depuis la fin du XXe siècle, l’État laïque, créateur de liberté citoyenne est en panne. » Selon le même auteur, c’est à une laïcité lepénisée, stigmatisante, jacobine, bonapartiste, identitaire, que nous avons affaire actuellement.

Enseignant-chercheur en droit public, Béligh Nabli affirme, dans le même sens, que « la laïcité est désormais récupérée et instrumentalisée par nombre de forces sociales et courants politiques, qui l’ont érigée en référant identitaire de résistance aux manifestations de présence ou de visibilité de l’islam » (La République identitaire. Ordre et désordre français, Cerf, 2016). Cette analyse est à rapprocher de celle d’Edwy Plenel pour qui « la question régulièrement agitée à la manière d’un chiffon rouge est celle de la visibilité des musulmans dans l’espace public », et qui considère que « la haine de la religion qu’exprime envers l’islam et ses pratiquants un laïcisme intolérant, infidèle à la laïcité originelle, est l’expression d’un déni social ». Plenel rappelle, par exemple, la position de Jaurès, père de la loi de 1905, qui, lui, au contraire, proclamait à la Chambre des députés en 1910 : « Je ne suis pas de ceux que le mot Dieu effraie » (Pour les musulmans, La Découverte, 2014).

Pour résumer l’instrumentalisation de cette nouvelle laïcité, Nabli considère que « manifestement, derrière l’argument de la laïcité, il ne s’agit plus d’assurer la simple neutralité religieuse, mais d’imposer un mode de vie. (…) La laïcité devient un instrument non de (ré)union nationale, mais de division nationale. Là comme ailleurs, le refoulé colonial resurgit de manière à peine voilée… ». Nabli rejoint ainsi les historiens Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire et Pascal Blanchard dans leur notion de « fracture coloniale » interne à la société française, notion qu’ils étudient dans un livre portant le même titre (La Découverte, 2013), avant de la développer dans Le grand repli (préfacé par Achille Mbembé, La Découverte, 2015).

3.- Fabrique du juridique : un état d’exception

«Avec l’exception, la force de la vie réelle brise la carapace d’une mécanique figée dans la répétition». C’est cette métaphore du constitutionnaliste allemand et théoricien de l’état d’exception, Carl Schmitt, devenu membre du parti nazi dès 1933, qui résumerait le mieux son livre Théologie politique, paru en 1934. Derrière l’état d’urgence décrété depuis le 14 novembre 2015 et qui constitue – à côté de l’état de siège – une variante de l’état d’exception en France, se trouve une philosophie qui consiste à dire qu’il est parfois nécessaire de sacrifier certaines libertés fondamentales au profit d’impératifs de sécurité.

Il va sans dire qu’une telle mesure semble bien nécessaire dans une situation comme celle qui prévaut actuellement en France et que, malgré quelques bavures regrettables ayant eu lieu pendant des perquisitions, ou certaines erreurs d’appréciation concernant des assignations à résidence, elle doit être saluée. En revanche, est déplorable la récupération politicienne de l’état d’urgence par certains partis politiques, notamment de l’opposition de droite, exhortant le président de la République à appliquer « sans délai » leurs propositions qui tendent à élargir cet état d’exception, visant ostensiblement une « communauté » précise et sapant ainsi les bases de l’État de droit qui semble être, à leurs yeux, un ensemble d’ « arguties juridiques » à balayer d’un revers de main.

Certaines propositions semblent aussi bien inutiles que dangereuses. Il s’agit notamment des débats sur la déchéance de nationalité, sur l’internement massif de toutes les personnes fichées S dont le nombre était estimé à 20 000 par le Premier ministre en 2015, ou sur l’organisation restrictive et, pratiquement, le contrôle du culte musulman par l’État – alors qu’en réalité ce sont Internet et les prisons, beaucoup plus que les mosquées, qui sont les lieux de la radicalisation. Inutiles, parce que ce genre de propositions s’obstine à refuser de tirer les leçons de l’échec d’expériences similaires, notamment les retombées catastrophiques qu’a eu l’internement préventif, depuis 1972, en Irlande du Nord, sur la radicalisation de certaines tranches de la population catholique de l’Ulster qui ont été ainsi poussées dans les bras de l’Armée républicaine irlandaise ; ou les conséquences désastreuses du Patriot Act aux États-Unis et d’une zone de non droit comme la prison de Guantanamo. Dangereuses, parce que ce genre d’idées n’est pas sans rappeler la mise en garde de Michel Foucault contre le « racisme d’État » qui peut se produire dans un état d’exception. Dans son cours au Collège de France en 1976, « Il faut défendre la société », Foucault affirme qu’ « apparaît alors un racisme d’État : un racisme qu’une société va exercer sur elle-même, sur ses propres éléments, sur ses propres produits ; un racisme interne, celui de la purification permanente, qui sera l’une des dimensions fondamentales de la normalisation sociale ».

C’est essentiellement par ce triptyque réunissant le rhétorique, le dogmatique et le juridique que se réalise la fabrication de l’image du musulman-ennemi de l’intérieur et bouc émissaire. D’ailleurs, une telle dynamique d’exclusion rejoint, même si de façon indirecte, le but escompté par Daech qui cherche à séparer les musulmans en Occident de leurs sociétés d’intégration. Un danger colossal résulterait de l’aggravation de cette marginalisation. Il est grand temps de sortir d’une lecture culturaliste du terrorisme et d’opter pour une lecture (géo)politique beaucoup plus juste, réaliste et efficace. Par ailleurs, discuter, dialoguer, expliquer l’islam dans un but pédagogique, exprimer sa solidarité, participer au politique, à des débats constructifs et sérieux, assumer sa place et son rôle dans la société comme n’importe quel autre citoyen, aborder objectivement les vrais sujets sensibles, essayer de trouver des solutions avec tout le monde, est le rôle que tout citoyen de confession musulmane doit jouer en France, loin de tout esprit de justification ou de déculpabilisation ou, bien évidemment, de toute autoflagellation hypocrite et intéressée. C’est aussi de cette façon que la France saura rester, on l’espère, le pays des droits de l’homme et un modèle dont devraient s’inspirer les pays d’origine des musulmans de France, notamment en ce qui concerne le statut des minorités et le droit des étrangers.

*Ce texte est initialement paru en deux parties dans l’Orient-Le Jour (11 et 12 Aout 2016)

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