Mots-clefs

, , ,

img_2026C’est un livre que vous n’aurez pas envie de finir. Parce qu’au bout vous devriez vous aussi « quitter Alep en guerre », vous devriez à votre tour vous détacher de toutes ces personnes rencontrées, de ce quotidien devenu schizophrénique et évidemment si particulier, celui des pénuries et des peurs, des risques et des privations… Où, avec Camille de Rouvray, vous êtes rivés au oud « malgré les circonstances »: « j’accorde l’instrument, plus rien n’existe, mes pensées se font légères et passent comme les nuages dans un ciel de montagne (…) ; la guerre et la lassitude s’évanouissent« . (p.142)

C’est un livre sur la guerre en Syrie telle que vécue par les civils: comment les Alépins, souvent dans le déni malgré le rapprochement du fracas et l’imminence des misères de la guerre, ont-ils vécu le glissement vers la déchéance de leur ville? Cette guerre telle que nous autres la lisons à travers les mille images, vidéos et témoignages des acteurs civils devenus photographes-reporters de guerre en l’absence de journalistes étrangers – parce que le terrain est trop risqué, mortel (cf Khaled l’ami et collègue de Hadi Al Abdullah en juillet 2016, au coeur d’une trop longue liste). Ici, nous la vivons du dedans, aussi incrédules que Camille de Rouvray, hébétés, écoeurés, vidés.

Vient un moment où la simple énumération par l’auteure des faits du jour et de sa vie dans « sa ville » est ce qui rassure le plus, vital pour se raccrocher au « réel » – à ce qui en reste possible, vivant:

« Lundi j’ai passé une après-midi merveilleuse chez Mariam. Nous avons fait de la confiture de rose.

Dimanche c’est Houla, un village près de Homs, qui a fait tristement la une de l’actualité. Nom inconnu la veille, il a rejoint la longue liste des villages martyrs. Nous avons Oradour-sur-Glane, ils ont désormais Houla. Une centaine de personnes massacrées, dnt 35 enfants, souvent d’une balle dans la tête, à bout portant. (…)

[Et puis l’hypocrisie des postures]

Les commémorations de massacres en tous genres et leurs échos de « plus jamais ça » chantés sur tous les tons par les poitiques, les intellectuels, vous, moi, me font hurler. Pas un petit doigt levé pour le peuple syrien« . (p.142)

Voilà. Nous sommes au coeur de cet observatoire de la société syrienne, de ses blocages et de ses dynamiques, dans l’une des plus importantes villes de Syrie. Camille de Rouvray offre un témoignage en empathie, hors de toute fausse naïveté, avec une société étouffée depuis près d’un demi-siècle sous la férule des Assad père et fils et tribu.

Récit de/dans la guerre, cet ouvrage est aussi un parcours initiatique écrit avec une extrême sensibilité dans un style faussement simple, « ordinaire ». Sous le décompte événementiel façon journal du quotidien d’une prof dans une ville happée par la guerre, des jours et des années et des gens qui disparaissent, il y a ce positionnement de l’auteure, complètement immergée dans sa ville – et qui éprouve comme sûrement bien des habitants des difficultés à comprendre, même du dedans, ce qui se passe : un coup « révolution », un coup « guerre civile », rumeurs d’attentat ou s’agit-il d’un bombardement aérien sur un quartier voisin? Qui croire, comment croire ce que disent les informationss officielles, et que disent de vraiment vrai les opposants?

Le non-dit, le flou fait partie de la culture des Syriens, habitués depuis des décennies à se taire, à ne pas commenter ni donner leur avis en public: cela peut très vite leur coûter la liberté voire la vie. C’est la Syrie des Assad. Se taire ou mourir.

Et pourtant… à la suite du martyr de Hamza Al Khatib (cet enfant torturé de Deraa, avec le sang, les larmes, l’exil, les Syriens ont redonné à la liberté son sens premier: vivre libre ça se mérite, ça s’arrache! Personne ne vous donne en cadeau votre droit à la liberté, ce droit « humain » premier s’arrache sous toutes lattitudes.

« Quitter Alep en guerre » est aussi une réflexion sur le réel, la capacité de l’éprouver, le ressentir avant même de le penser:

« Tout en écoutant attentivement [Zeina, médecin], une partie de moi n’arrive pas à croire que cette scène est réelle. Les seules références que j’ai en la matière sont cinématographiques. Le cinéma est censé s’inspirer de la réalité, seulement il a pris une telle place dans nos vies que le processus, perverti, s’inverse. Combien de fois entend-on ou prononce-t-on cette aberration: « C’est comme dans les films » ? D’apparence anodine, cette assertion montre à quel point nous perdons, voire nous refusons, le contact direct avec la réalité. Gavés, saturés de films, de séries télé, de jeux vidéo, où toutes les situations possibles et imaginables sont traitées, développées, commentées. Nous avons des références pour tout et notre sensibilité ne se laisse pas facilement surprendre par le nouveau, l’inconnu. C’est le propre de la pensée de créer des liens, connecter les informations, les comparer, les classer, les ranger. C’est en ce sens qu’on peut dire que la pensée est morte, qu’elle ne peut rien appréhender de manière neuve, sans a priori. (…)

Ce n’est pas une histoire de morale (processus de la pensée), de jugement de valeur (« alors, ça t’excite la détresse des autres? »), mais c’est le processus même de dédoublement qui est malsain (…).

C’est pour cela que j’avais arrêté d’écrire, malgré les événements. Aujourd’hui la volonté de témoigner, de consigner, de mettre en mémoire, est plus forte. Et puis c’est un exercice, une astreinte qui m’aide à raison garder. » (p.123-124)

L’apport le plus « original » de ce texte empreint de tendresse sans être du tout dans le pathos vient de ce double positionnement:

1 – « Et si j’avais été syrienne, qu’aurai-je fait? » (p.120)

2 – Et dans le parallèle que l’auteure établit entre la France occupée et la Syrie occupée.

C’est là une façon attachante et très honnête pour C. de Rouvray d’être « engagée » du côté des civils occupés, dominés, sans artifice ni effet d’annonce:

« Je fais souvent malgré moi la comparaison entre la situation en Syrie actuellement et l’occupation nazie en France. L’opposition syrienne, comme la résistance française en son temps, est extrêmement hétéroclite dans ses motivations, ses actions et les gens qu’elle rassemble sous le même vocable. On agite la menace salafiste, mais on oublie que la résistance française comptait des communistes purs et durs aussi bien que des royalistes radicaux, des ennemis de la république, qui n’était pas vieille et n’avait rien d’une évidence pérenne, à l’époque, pour beaucoup de gens. Ceux qui, en France, fustigent le manque de coordination de l’opposition syrienne ont la mémoire bien courte. En Syrie, je suis triste de constater trop souvent à quel point certaines personnes qui m’entourent n’ont aucune confiance dans leurs concitoyens. C’est l’argument principal des pro-régime et des indécis. (…) 

Je me demande souvent qui je serais si j’étais Syrienne. De toute mon âme une résistante, pour sûr, mais dans les faits? Aurai-je le courage de manifester, d’écrire, de tenir un blog? Je serai contre la violence, radicalement, contre le fait de s’armer et de répliquer (…). Dans la situation qui est la nôtre, la lutte armée est un suicide à court et long terme! » (p.119-120).

Moi qui croyais « tout savoir » sur les bassesses de « la guerre » à la façon libanaise avec De Niro’s Game, Lettre Posthume, La guerre des graffitis etc… toute la littérature née depuis 1975 au Liban et tant de films, ce livre d’histoires personnelles, intimes, qui se croisent dans la ville d’Alep m’a montrée encore et encore la singularité du cas de la Syrie aujourd’hui. On le lit, on le dit à longueur de reportages, tribunes, points de vue plus ou moins « autorisés », avec Camille de Rouvray on le comprend, on le vit, on le voit: Alep et au-delà de cette ville particulière, la Syrie, représentent l’étouffement méthodique, systématique de la liberté d’expression, la liberté d’être aujourd’hui sur cette fichue planète. Rien de moins.

Salim Frangié l’a écrit au moment de la chute d’Alep en décembre 2016 dans sa Lettre à un historien dans le futur – et c’était limpide:

« (…) Le moment-tournant d’Alep est celui où le monde a décidé de perdre toute profondeur et de laisser remonter tous les interdits, tout ce qui était comprimé, à la surface.

Vous n’aurez peut-être pas à vivre de tels moments et c’est une chance parce que ce sont des moments noirs. Alep a été le moment où le monde mort d’ennui a décidé que ça ne valait pas la peine, même pour la forme. Le moment où il a élu un bouffon à la présidence de la république, où un dictateur est devenu le héros du monde libre et où les grands dirigeants du monde se sont disputés pour encourager un criminel. Vous ne comprendrez pas comment nous sommes arrivés au pied du mur. Et nous ne comprenons pas non plus. Mais nous savions. A partir de ce moment, tous les barrages ont sauté alors même que les institutions s’effondraient et que la violence devenait la norme. Si vous vous intéressez à l’effondrement alors n’allez pas loin ni profond, restez bien en haut de la scène d’Alep ravagée et vous comprendrez comment tout peut s’effondrer en un seul moment.

Je ne sais pas ce qui s’est passé entre cette lettre et votre époque. Le monde a peut-être compris la leçon d’Alep et s’est réveillé de sa folie. « 

J’ai du mal à « Quitter Alep en guerre », à quitter la vie à Alep même si entre-temps Alep-Est a été massacrée, vidée de sa population (et non pas libérée, comme le raconte urbi et orbi la propagande russe et autre). La belle simplicité du style d’écriture de Camille de Rouvray y est pour beaucoup:

« Les coupures d’électricité sont de plus en plus longues. Ces derniers jours elles commencent à seize heures et durent jusqu’à vingt-deux heures. Quand la nuit tombe à dix-sept heures, c’est comme une vague énorme qui s’écrase sur un bloc de granit du Finistère nord. Je m’accroche alors à mon oud comme à un canot de survie« . (p.90)

Avec ce livre nous passons entre 2008 et 2012 de la Syrie d’avant les manifestations à celle du soulèvement et de la répression. La Syrie devient un cycle sans fin de tortures, bombardements, fausses accalmies, destructions des projets de vie, exils de millions de gens. C’est aussi, évidemment, le récit d’un voyage intérieur, intime. On sourit souvent, on rit parfois, on est ému, on s’inquiète… je ne peux citer chaque page, je conseille vivement à qui veut comprendre la Syrie et surtout les Syriens et « pourquoi Alep » d’entrer « sans bagage » dans les pages et les mots de Camille de Rouvray.

« Je suis restée ici en dépit de toute cette merde, en dépit du danger, de l’ennui mortel, surtout, qui en résulte, pourquoi? Pour ne pas m’enfuir face aux difficultés. Pour tenir mes engagements auprès des élèves, des familles, des collègues. Par solidarité silencieuse avec les gens d’ici, qui n’ont pas vraiment le choix. Pour ne pas abandonner honteusement le navire. Peut-être simplement parce que je me sens chez moi. Je suis restée parce que c’était une évidence, c’est tout » (p.142-143).

Lorsque les armes se tairont on relira ce « Quitter Alep en guerre », également, comme un témoignage intime et précieux de ce que fut la Syrie heureuse même si elle renfermait tant de situations sociales conflictuelles (comme toutes les sociétés en contiennent!) aplanies, étouffées, cachées sous la botte assadienne pendant des décennies. Un témoignage humain, beau, écrit en toute honnêteté et empathie – et un acte de résistance civile, non-violente. Où l’on voit les gens, les civils syriens dans leur quotidien « ordinaire », ceux que la plupart des textes (tribunes, analyses, documents, etc.) sur la Syrie balaient d’un méprisant revers de main.

« Quitter Alep en guerre », par Camille de Rouvray (éd. Le bord de l’Eau, 2014) – Un récit de voyage en Orient intime (Souha Tarraf)

Publicités