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Avec son sourire à la fois débonnaire et malicieux, son élégance de bey rebelle, mais toujours une modestie incomparable et une ouverture d’esprit maximale, il cherchait, contre vents et marées, à donner du sens – voire ses lettres de noblesses – à la politique, même lorsque cette dernière se faisait pour le moins garce, impétueuse, insupportable. Qu’à cela ne tienne, le bey rouge, surnom dont il avait hérité dans sa jeunesse communiste, était tenace, déterminé, bagarreur – mais toujours sous des allures de gentleman. Si la colère trouvait chez lui, souvent, un camarade face à l’impolitesse, l’injustice ou l’insensé, la violence, elle, était toujours honnie.

C’est à l’orée d’une septième décennie plus que jamais marquée par la violence que Samir Frangié, humaniste comme ces temps n’en veulent plus, a quitté ce monde hier, au terme d’une troisième décennie de lutte contre son irréductible bête noire : le cancer. La violence, il en avait pourtant fait l’apprentissage très tôt, avec l’horrible massacre de Miziara (caza de Zghorta), le 16 juin 1957. Son père, le grand Hamid Frangié, est alors frappé d’une hémorragie cérébrale. Samir n’a que douze ans. La présence permanente de gardes du corps autour de lui, mais aussi et surtout la déchéance physique de son père marquent indubitablement l’adolescent. Le spectre de la violence rôde déjà, têtu, féroce. Un Samir Frangié plus mûr écrira plus tard, et ce n’est pas une coïncidence, que Miziara représente le sombre présage de la guerre incivile de 1975.

Le dialogue à coups de bâton

La violence sera également au rendez-vous durant les années 60, lorsque l’étudiant à l’École des lettres Samir Frangié devient l’une des figures de proue du mouvement estudiantin de l’époque. Son cœur est à gauche, avec Albert Camus, Frantz Fanon, Wilhelm Reich, Herbert Marcuse, Ho Chi Minh, Che Guevara ou Abdel Nasser. Il est aussi avec les fedayine palestiniens. Son oncle Sleiman est alors président de la République, ce qui ouvre la voie à des scènes particulièrement cocasses aux postes de gendarmerie où le leader estudiantin se retrouve aux arrêts. En 1968, il participe à une table ronde organisée par L’Orient avec Bachir Gemayel et Karim Pakradouni, notamment, sur des affrontements qui ont eu lieu sur le campus, et où il condamne avec fermeté « les coups de bâton » de la droite qui, dit-il, tiennent lieu de dialogue.
Fort heureusement, le campus de l’Université Saint-Joseph n’est pas seulement un lieu d’affrontement. Samir n’y rencontre pas que des ennemis idéologiques, mais aussi beaucoup de compagnons de valeur, à l’instar d’Amin Maalouf, de Jad Tabet ou Maroun Bagdadi, entre autres. Il tombe surtout sous le charme d’une redoutable militante féministe, Anne Mourani, avec laquelle il passera le demi-siècle suivant et avec laquelle il aura deux enfants, Hala et Samer. Il entre aussi à l’école du journalisme à L’Orient, où il écrit sur les dossiers arabes de l’époque: la résistance palestinienne, la Syrie, l’Irak ou encore la guerre des deux Yémens, ce qui lui vaudra une interdiction permanente de se rendre en Arabie saoudite.
Derrière la violence morale et politique intense des années 60, la guerre pointe. Mais dans les deux camps opposés, on est loin d’en saisir l’insoutenable gravité. Avec la défaite arabe de 1967, le durcissement de la position des partis de droite, regroupés au sein du Helf tripartite, et le début des actions de la résistance palestinienne, le mouvement estudiantin pense qu’il est capable de réaliser ses objectifs par la violence. Grossière erreur. « Nous avons tous joué aux apprentis sorciers, mettant en branle une violence que nous n’avons pas pu contrôler par la suite », dira plus tard Samir Frangié.
Aussi le jeune intellectuel et militant politique mettra-t-il les quarante années suivantes de sa vie à essayer d’endiguer et d’étouffer cette violence.

Le médiateur résolu

Le réveil est particulièrement dur au milieu de la décennie 1970. En 1975, après un passage à l’OACL, qu’il fonde avec Mohsen Ibrahim, Samir Frangié devient l’un des compagnons de Kamal Joumblatt au sein du Mouvement national. L’expérience brutale de la guerre des deux ans, avec les massacres de La Quarantaine et de Damour, mais aussi l’assassinat de Kamal Joumblatt en 1977 et de Tony Frangié en 1978, achèvent de lui ôter toutes ses illusions. C’est aussi en 1978 qu’il fait, grâce à un ami psychiatre, Jean-Michel Oughourlian, la découverte de la pensée de René Girard avec Des choses cachées depuis la fondation du monde. La pensée de Girard, articulée autour du désir mimétique et des mécanismes de la violence, ne le quittera plus. Dès cette année, il va déployer toute son énergie pour tenter de rapprocher les belligérants dans l’espoir d’un règlement du conflit, à travers des initiatives de dialogue, notamment entre Walid Joumblatt et Bachir Gemayel en 1978, en 1980 après le massacre de Safra, puis en 1981-1982 entre les Forces libanaises et le Fateh pour mettre fin à l’effroyable échange de voitures piégées, puis après la terrible invasion israélienne de Beyrouth entre le Parti socialiste progressiste et les chrétiens de la Montagne en 1984. Mais des forces occultes – Damas, en général – veillent au grain pour annihiler chacune de ses tentatives. C’est toutefois dans le même esprit qu’il contribuera, avec d’autres et autour de Rafic Hariri, au processus d’élaboration de l’accord de Taëf entre 1986 et 1989.

Si la guerre civile se termine en octobre 1990, Samir Frangié est rapidement confronté à une nouvelle forme de violence: le despotisme syrien et les prémices de l’occupation. Aussi fonde-t-il, avec la double bénédiction du patriarche Sfeir – dont il s’est rapproché depuis 1986 – et de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, le Congrès permanent pour le dialogue libanais, avec l’aide de Hani Fahs. L’initiative vise à mettre autour d’une même table les anciens belligérants de la guerre civile pour créer une dynamique de groupe. L’idée est simple: seule l’unité des Libanais – ce fameux vivre-ensemble – peut conduire au rétablissement de la souveraineté hypothéquée par Damas. C’est la même idée qui sera à l’origine de toute la dynamique du printemps de Beyrouth.

Le rêve d’unité

Car, après le retrait israélien de l’an 2000 et le manifeste des évêques maronites en décembre de la même année qui réclame le retrait des troupes syriennes (et auquel l’apport de Samir Frangié n’est pas étranger), l’effet boule de neige ne vas plus s’arrêter. Avec ses anciens compagnons de gauche et le PSP de Walid Joumblatt, Samir Frangié crée le Forum démocratique dirigé par Habib Sadek. En milieu chrétien et sous l’égide du patriarche Sfeir, il contribue, avec son compagnon Farès Souhaid, à la fondation du Rassemblement de Kornet Chehwane qui regroupe la grande majorité (Michel Aoun exclu) des forces chrétiennes hostiles à l’occupation syrienne. En parallèle, une bataille pour les libertés se met en place contre le régime sécuritaire libano-syrien: il en est l’un des fers de lance. Toutes ces actions – y compris le très important appel de Beyrouth en 2004 qui appelle à faire le devoir de mémoire nationale et à tirer les leçons de la guerre pour refonder la souveraineté – déboucheront sur la création d’une opposition plurielle, avec la formation du Rassemblement du Bristol.

Samir Frangié est infatigable. Il est partout, avec ses compagnons, sur l’ensemble du territoire libanais, à défendre l’idée du vivre-ensemble. Là où le pyromane syrien allume les feux de la discorde, il joue au chaman, éteint les incendies, panse les plaies, apaise et fédère les cœurs comme les esprits. Si bien que lors de l’assassinat de Rafic Hariri, l’un des parrains politiques de cette opposition plurielle avec le patriarche Sfeir et Walid Joumblatt, le terrain est désormais prêt pour affronter l’hydre de Damas et ses alliés au Liban. Ça suffit. Pour lui, Hariri est « le mort de trop », le pharmakos de Nikos Kazantzaki et de Girard dont le sacrifice doit conjurer une fois pour toutes la spirale interminable de la violence. C’est le début de l’intifada de l’indépendance que Samir Frangié, entouré des membres de l’opposition, lance le 16 février 2005 à partir du domicile du chef du PSP à Clemenceau. Son rêve d’unité, de vivre-ensemble, de citoyenneté et de dignité humaine, mais aussi et surtout son rêve de paix – celui de l’adolescent d’Ehden – sont enfin réalisés avec le raz-de-marée rouge et blanc du 14 mars 2005. Pour lui, il s’agit d’un instant de réconciliation nationale populaire et citoyen spontané au cœur de la ville, le jour où les individus, et pas les communautés, ont pris leur destin en main au Liban.

Le dernier combat

Mais le rêve est de courte durée. La décennie suivante sera faite de désillusions: persistance d’un front intérieur déstabilisant le pays à coups d’assassinats et de forcings militaires sous l’influence de l’axe Damas-Téhéran, essoufflement du printemps arabe sous la double menace de la tyrannie et du terrorisme, erreurs monumentales d’alliés politiques démagogiques et narcissiques, et retour aux carcans communautaires étriqués. Le rêve s’estompe, quand bien même Samir Frangié ne perd aucune occasion pour fixer des repères et des valeurs au sein d’une caste politique qui fait la sourde oreille. Si bien qu’il finira par être désigné sous le terme de « conscience de l’intifada de l’indépendance ». Il n’aura de cesse, pourtant, de multiplier les initiatives pour sortir le 14 Mars et le Liban de leur médiocrité. Cependant, en 2011, ce mal, dont il croyait s’être déjà débarrassé une première fois à la fin des années 1990, fait sa réapparition. Samir, avec sa détermination, en vient encore à bout et rédige, pour conjurer la maladie, un essai autobiographique sous le titre Voyage au bout de la violence. Las ! En 2016, cette violence intérieure qui ne veut pas le lâcher se manifeste encore, avec plus d’acharnement.

Samir Frangié, l’un des derniers grands humanistes de ce pays, a peut-être perdu hier son dernier combat. Mais ses appels à une intifada de la paix et à une union des «modérés» du monde entier pour faire face à la montée aux extrêmes qui ravage la planète entière résonneront longtemps, et de plus en plus forts, comme une promesse de printemps refleuri, d’aurore resplendissante et apaisée.

  • Article paru le 12 Avril 2017 dans l’Orient-Le Jour

– « Samir Frangieh a été porté en terre le 13 avril, jour de la commémoration du déclenchement de la guerre incivile libanaise » (Roula Douglas)

 

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