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« Un grand soleil brillait. En rentrant chez moi, je remarquais brusquement devant moi mon ombre, tout comme je voyais l’ombre de l’autre guerre dans celle d’aujourd’hui. Cette ombre ne m’a plus quitté depuis, elle a endeuillé chacune de mes pensées, jour et nuit; on aperçoit peut-être sa sombre silhouette sur bien des pages de ce livre. Mais en fin de compte toute ombre n’est-elle pas aussi enfant de la lumière? et seul celui qui a connu des heures lumineuses et des heures sombres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence, celui-là seul a vraiment vécu ».

(L’Agonie de la paix, derniers mots du « Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen » – Stephan ZWEIG)

J’ai écouté la fameuse « revue de presse » sur youtube de Jean-Luc Mélenchon: 32 minutes d’un monologue tranquille sur canapé, pas d’interruption intempestive « toutes les deux secondes« , pas de questions gênantes non plus, pas de « médiacrates » (un des mots fétiches de JLM) en vue.

Tran-qui-lle.

D’entrée il explique qu’il n’était pas content le soir du dimanche 23 avril parce que des gens, « des amis » dans le milieu des sondages, lui disaient l’après-midi que « ça va se jouer dans un mouchoir de poche » entre les 4 candidats principaux. Et puis à 20 heures, paf, « on nous sort » (du chapeau?!) deux candidats avec un écart net avec les deux suivants: il trouve ça étrange. Il met aussi en question le déroulement du scrutin, tous ces gens qui n’ont pas pu voter, près de 500.000! A peu près ceux qui lui ont manqué, pourrait-on penser!

« Mais passons ».

Il fait une revue des résultats par villes et des bons voire très bons scores de son mouvement France Insoumise: Evry (chez M. Valls!), Marseille, Toulouse… Chapeau!

« Il nous a manqué 600 ou 700.000 voix, ça s’est joué à très peu« . Il le répète, il soupire. Que la défaite est cruelle, c’est vrai. Mais encore? Il renvoie dos à dos « l’extrême finance et l’extrême droite » : donc Macron ou Le Pen c’est kif kif! Noter au passage que l’image de Macron banquier est (aussi) un argument balancé à longueur de speech par Marine Le Pen. Vous savez, banquier/Rothschild/juif/etc.

S’il réaffirme son aversion « historique » pour l’extrême-droite, il n’appellera pas à un vote pour Macron. Non surtout pas. Pas de vote d’adhésion pour Macron. Mais qui (lui) a demandé un vote d’adhésion?

Ce qui est clairement attendu d’un leader politique, dans cette période majeure de l’histoire de la France et de l’Europe, est un vote de rejet de la haine VIA un vote Macron le 7 mai. Rien d’autre. Rien de plus. Et rien de moins!

Le 8 mai est un autre jour, Monsieur Mélenchon.

Votre mouvement pourra se lancer dans une opposition sans ménagement, sans concession contre Emmanuel Macron et son (supposé) futur gouvernement de technocrates.

Mais à maintenir à dessein par pur marketing électoraliste et par un égocentrisme dangereux la pression sur E. Macron face à la candidate de la haine, des divisions, du populisme tendance raciste-antisémite-révisionniste-violent, vous tablez et c’est profondément regrettable et irresponsable, et c’est très libanais pour le coup, sur une victoire la plus faible possible de Macron: un 50,1% vous ravirait. Cela signifie 49,9% de votes pour Marine Le Pen.

[Les grands manitous politiques libanais ont cette particularité, de père en fils, de cousin en soeur ou en gendre, de faire danser le pays au bord du précipice: d’ailleurs, ils usent et abusent de cette expression pour faire encore plus peur et fédérer « leurs gens » autour d’eux, tout près d’eux, prêts  à voter pour eux. Tout mais pas le précipice! Depuis la fin de la guerre (1990), on danse au bord de l’abîme au Liban. Je vous épargne (et m’épargne!) de longs développements sur la situation politique « à la libanaise ». Elle est lamentable, écoeurante, désespérante.]

Et donc, Le Pen à 49,9% de votes: quel effondrement! Quelle plaie définitivement ouverte! Quelle défaite pour un quelquonque « avenir en commun » en France!

Vous ne semblez pas gêné.

Vous vous projetez déjà sur l’après 7 mai ; vous en êtes à préparer les législatives, plus de 450 circonscriptions (sur 577) auront des candidats de la France Insoumise avec un programme de belles promesses, pour un « Avenir en commun ».

C’est très beau ça, sur le papier: construire l’avenir ensemble, en commun. Des lendemains heureux, qui n’en voudrait pas?

« What a wonderful world! » chantait Louis Armstrong.

On reconstruit comment un avenir en commun, lorsque le pays se réveillera divisé plus que jamais, lorsque la haine sera démocratiquement validée par les urnes: 49,9% !

Quand on s’appelle Mohammed, Bilal, Elie, Judith, Edith, Mamadou ; quand on est un peu ou beaucoup « basané » ou noir ; quand on a en français un accent « chantant » ; quand on prie comme ceci plutôt que comme cela ; quand on mange ceci ou pas cela… quand on se sent menacé au quotidien par les idées du Front National, Français ou pas, basané noir ou blanc, riche ou pauvre, chômeur ou cadre sup… on a peur. On peut s’appeler Jean, Paul ou Benoît ou Catherine et ressentir la même peur.

Peut-on (re)construire un avenir (en commun) sur la peur?

A vous écouter dans votre tranquille monologue ininterrompu sauf par votre bon vouloir, pardonnez-moi cette comparaison peu élogieuse Monsieur Mélenchon, j’ai eu l’impression de me retrouver à écouter les harangues populistes, les outrances et raccourcis analytiques des (auto-proclamés) leaders politiques et autres gourous libanais: dans la personnalisation du lien entre « vous » et « eux » (les gens, votre auditoire d' »insoumis »). Dans cette mise en danger du pays – mais pour ces leaders auto-proclamés, qu’importe? Et alors! Après eux le déluge!

Mr. Macron a dit ce qu’il ne fallait pas, l’autre soir à la télé: il n’est pas bon politicien, ne sait pas doser ses mots et ses coups.

Il a dit, à propos de vos électeurs: « je suis triste pour eux, ils méritent mieux« .

Damned! Ô rage!

Votre fierté, votre égocentrisme (et/ou narcissisme) en ont pris un coup! Mériter mieux que vous! Macron s’est donc grillé. Ok. Ok. Mais là maintenant, on fait quoi? On entretient le suspens, la pression et on n’appelle pas à mettre les bulletins de vote Le Pen à la poubelle? (de l’histoire)

Appeler à voter contre Le Pen ne suffit plus, Monsieur Mélenchon. Non.

C’est au « supplice Macron » (Laurent Mauduit) qu’il faut appeler : le seul choix à faire au nom d’un avenir commun possible. Sans un appel clair envers vos électeurs, tant et tant de personnes qui ont cru en vos propositions, il y aura comme un dangereux flottement dans l’air. Ce lien qui semble quasi mystique chez certains, chez nombre d’entre les « insoumis » à votre égard – même si vous vous défendez d’être un gourou, ils attendent de lire vos conseils, vos lumières pour savoir la route à prendre – ce lien quasi mystique risque de se distendre et de lâcher. Au profit d’une candidate Le Pen qui n’attend que cela! Et qui sortira soit victorieuse soit renforcée très dangereusement du scrutin le 7 mai.

Dans les deux cas, le mouvement France Insoumise subira une profonde cassure.

Quel gâchis.

En quelques jours, une belle et riche campagne électorale se retrouve réduite à des questionnements sémantiques: « voter contre Le Pen » oui mais encore? « Voter pour Macron » est la seule issue raisonnable, pour préserver l’avenir en commun.

Pardonnez mon insistance. Ces jours sont cruciaux pour la France – et pour l’Europe. Et pour le rôle de la France dans le monde.

C’est au nom de cette France des Lumières, à protéger des projets sombres d’un parti haineux très renforcé, aux portes de l’Elysée, c’est cette France-là que nous devons préserver, ensemble. Voter contre Le Pen doit signifier clairement voter pour Macron. Aucune autre alternative, aucun doute n’est à laisser planer.

Et alors, alors seulement, vous aurez la reconnaissance de millions de personnes, en France et ailleurs.

C’est le 7 mai que se joue « l’avenir en commun »: le slogan et la réalité.

Le 8 mai, Monsieur Mélenchon, il sera trop tard pour les regrets et les monologues tranquilles.

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