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L'amour des siens c'est pas la haine des autres

La teneur particulièrement clivante et agressive de l’élection présidentielle française et des débats qu’elle génère, rappelle à bien des égards le climat ayant précédé aux Etats-Unis l’élection de Donald Trump. Nombreux étaient alors ceux, au sein même du camp démocrate américain, refusant de choisir entre le candidat républicain et Hillary Clinton, faisant part d’un désenchantement démocratique largement partagé. L’élection française actuelle s’inscrit dans cette crise désormais globale : celle du récit collectif.

La polarisation extrême de la campagne présidentielle française, ses ressorts sémantiques, sa construction narrative trouvent place dans un nouveau rapport générationnel au politique : un rapport où la défiance semble érigée en dogme et où le ressentiment confine au mépris tout supposé reliquat d’une démocratie perçue comme en-deçà de toutes ses promesses. C’est en effet sur fond de déception démocratique, teintée de ressentiment et de détresse économique, que se joue une élection qui confronte deux diagnostics antagonistes du « mal-être » actuel.

C’est à ce duel narratif que nous assistons avec le face à face Macron-Le Pen : celui qui oppose le narratif des libertés, propre à l’après deuxième guerre mondiale, s’incarnant dans les institutions édifiées sur fond du « Plus jamais ça » et de la foi « triomphante » en la démocratie, au narratif de la revanche, de la désillusion et de la rupture, caractéristique des 15 premières années de ce XXIeme siècle, remobilisant pour partie l’imaginaire fasciste qui l’avait précédé.

Ce qui prend la forme d’une radicalisation abrupte de l’imaginaire collectif s’est construit bien en amont de cette élection, et prévaut désormais au sein de tout le camp « occidental », et au-delà. Depuis une quinzaine d’années, nous assistons à l’émergence d’un clivage de plus en plus prégnant au sein du débat public international : celui qui oppose le récit post seconde guerre mondiale, désormais désigné, de manière péjorative, comme « officiel » ou « mainstream », largement perçu comme condescendant et prétexte au « nantis » pour servir leurs intérêts, à un narratif lui faisant face, se définissant comme « alternatif ».

Cette division entre récits s’est pour partie cristallisée autour du désaveu à l’égard des discours politiques et médiatiques qui ont été les moteurs sémantiques de l’après 11 septembre 2001. Le discours civilisationnel et identitaire porté en étendard par le pouvoir exécutif américain et par celles et ceux qui, en Europe et ailleurs l’ont suivi, avait suscité un premier clivage dans les opinions. Les politiques sécuritaires et le volet international de la « guerre contre la terreur » – tout particulièrement sur un plan symbolique le « mensonge de l’administration Bush » qui a justifié l’invasion de l’Irak en 2003 – l’ont encore creusé.

Le sentiment d’un décalage devenu trop insupportable entre les promesses de la démocratie occidentale et ce dont elle fait preuve « sur le terrain » ont ouvert une brèche, dans laquelle se sont engouffrés des discours de propagande – portés ici par l’extrême-droite et par une partie de la gauche radicale, et à l’international, notamment, par des régimes autoritaires extra-occidentaux – présentant cette démocratie comme leurre et prétexte à toutes les manipulations. Cette scission idéologique s’est elle-même agrégée à la vieille haine des élites propre à la rhétorique fasciste, réactivée à la faveur de cette désillusion. Le tout sur fond d’une soif d’une plus grande justice, d’une plus grande transparence, d’une plus grande cohérence, d’une meilleure répartition des richesses… mais aussi de rejet d’un modèle de société qui avait fait de la lutte contre l’extrême-droite son premier ADN.

C’est à cette lumière qu’on peut mieux comprendre dans quelle configuration narrative se joue la confrontation entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen sur le plan des imaginaires.

Emmanuel Macron, à la rhétorique souvent creuse, portant aux yeux de beaucoup un discours vide de sens et de fond, ne peut plus compter sur le seul « Plus jamais ça » pour voir son élection garantie. Ce qui avait structuré la mémoire collective depuis la seconde guerre mondiale, particulièrement autour du génocide juif et du positionnement antifasciste « viscéral » qui lui avait logiquement fait suite, est en train de se déliter. Macron incarne aux yeux de nombreux citoyens, jeunes en particulier, le nouveau mal contemporain, un mal qui semble n’avoir ni forme ni visage, désigné comme le coupable même du triomphe de l’extrême-droite : la « finance », le « système », à combattre par tous les moyens. Fût-ce par l’abstention, comme beaucoup l’annoncent de manière explicite et argumentée politiquement sur les réseaux sociaux. Ou fût-ce même par le choix de l’extrême, pour en finir une fois pour toutes avec ce nébuleux « système » voué aux gémonies ?

C’est en tout cas l’un des paris de Marine Le Pen, et ce depuis le début de sa campagne : profiter de cette désillusion démocratique pour offrir un projet de société prétendument « alternatif » et « dissident ». Une opportunité pour la candidate frontiste de décrédibiliser le récit qui, depuis plusieurs décennies, a relégué son père et sa famille politique aux poubelles de l’Histoire. Une opportunité aussi pour Vladimir Poutine qui la soutient, de diffuser à l’échelle internationale une narration de la rupture, désormais aux antipodes du récit fondé sur la lutte contre le nazisme, qui avait fait jadis la légitimé de l’URSS.

A des degrés divers, cette narration de la rupture avait par ailleurs été portée par plusieurs autres candidats : François Fillon et ses déclarations allusives à un prétendu complot des juges et des media à son égard, Jean-Luc Mélenchon et son « insoumission » face aux « médiacrates » et aux « oligarques », sans parler des « petits candidats » presque unanimement « anti-système ». Le Pen a poussé cette logique à son comble : engranger la frustration, l’amertume, la colère à l’égard de la démocratie représentative et des désenchantements que cette dernière traine dans ses sillons. Tenter de fédérer aujourd’hui derrière elle les exclus du néo-libéralisme, pour qui la Grèce fut le symbole du combat à mener : les détracteurs d’une logique économique ne semant plus espoir ni vision. Plus profondément encore : vouloir récolter les fruits d’une haine désormais très répandue à l’égard des politiques et des media, perçus comme les deux fers de lance de cette oppression néo-libérale tant conspuée.

Il y a donc à mettre à jour nos logiciels de pensée. L’injonction à la démocratie ne fonctionne plus par elle-même. Ce projet de société, censé mettre les droits humains au centre et garantir les libertés de chacun, a besoin de convaincre à nouveau, de resusciter l’enthousiasme, de s’adapter aux nouvelles exigences portées à son égard. Non pas en recyclant les recettes du passé qui nous ont conduit au marasme actuel. Non pas non plus en proclamant des principes dont se sent d’emblée exclue une partie de nos concitoyens. Non pas avec de la démagogie. Non pas non plus avec des privilèges. C’est dans cet exercice d’équilibrisme que réside le chantier démocratique actuel : être capable de proposer un nouveau récit, à la fois incarné, inclusif et porteur de sens. Il ne pourra se faire que sans l’extrême-droite, même si cela ne garantit pas sa réussite.

Marie Peltier
Historienne, chercheuse et enseignante à l’Institut Supérieur de Pédagogie de Bruxelles
Auteure de « L’ère du complotisme. La maladie d’une société fracturée » (Editions Les Petits Matins, octobre 2016)

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