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Le débat au Moyen-Orient se trouve dans une situation stérile de bloquage avec les répercussions de la grève de la faim suivie en particulier par des prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes. Les termes de cette situation sont très simples: ceux qui soutiennent le « front du refus » se montrent très enthousiastes, ils organisent quelquefois des actions d’aide et ils dynamisent leurs réseaux médiatiques… Alors que ceux qui soutiennent la révolution syrienne ne s’opposent pas forcément à cette grève de la faim mais ils tiennent à rappeler l’existence des prisonniers syriens dans les géôles de Bachar Al Assad, où ils vivent dans des conditions de détention moins claires que celles des prisonniers palestiniens et où ils sont soumis à des violences d’un niveau de brutalité qui dépassent celles des Israéliens, avec pour dernière figure dans la période récente le crématorium de la sinistre prison de Saydnaya.

Ainsi ceux qui se tiennent aux côtés de Bachar al Assad, du Hezbollah et d’autres milices, mettent en avant la cause des prisonniers palestiniens; alors que ceux qui sont contre Bachar et contre ces milices, soutiennent en priorité les prisonniers syriens. Comme si la situation se résumait à : ceux qui mettent en avant la cause des Palestiniens aujourd’hui négligent la cause des Syriens alors que ceux qui les contestent, ainsi que tous leurs « fronts », négligent la cause des Palestiniens.

La lutte des Palestiniens et la lutte des Syriens se rejoignent pourtant autour d’objectifs similaires: les premiers, les Palestiniens, font face à l’occupation de leur territoire de manière officielle, claire, soutenue par des guerres et des décisions internationales. Alors que les autres, les Syriens, sont confrontés à une vaste opération d’usurpation de leurs terres; une usurpation non reconnue, non officielle, non soutenue par des entités légales. Il suffit d’avancer pour preuve le chiffre de 11 millions de déplacés hors de la Syrie et à l’intérieur du pays, outre les démarches de « réconciliation » obligatoires qui ont pour conséquence un tri démographique confessionnel dont on peut imaginer toutes les répercussions. Et la différence entre l’occupation claire et l’usurpation cachée n’efface pas un élément essentiel: les deux, c’est-à-dire la cause palestinienne et la cause syrienne, se résument à une seule et même cause, celle de la liberté. Mais privilégier une cause au détriment de l’autre et donner la priorité de l’une par rapport à l’autre, ou choisir l’une plutôt que l’autre, annule la cause de la liberté en elle-même. Peut-être de façon inconsciente.

Les questions de libertés sont posées dans tout l’Orient arabe. Mais actuellement deux causes sont mises au-devant de la scène, et ce sont les plus brûlantes: la cause palestinienne et la cause syrienne. Ce qui perturbe cette vision est aujourd’hui le « front du refus » qui s’est accaparé de la cause palestinienne et l’épuise depuis longtemps dans des combats qui n’ont permis la réalisation d’aucune des revendications palestiniennes. Médiatiquement, ce « front » est plus « pro-palestinien » que les Palestiniens eux-mêmes. Concrètement, ce double jeu ne sert qu’à développer le projet iranien. En exposant sa solidarité avec les Palestiniens, il apparait dans une situation de fait totalement contradictoire: il combat sur le terrain contre la liberté des Syriens, mais il « soutient » les Palestiniens dans leur démarche pour la liberté. Tandis que les autres, ceux qui sont frappés au plus profond par la perte de leur pays, par leur situation de sans-abris, sont donc comme les Palestiniens, ils ne trouvent pas de cause autre que la leur qui mérite la lutte. Ils ont partiellement raison, mais leur lutte ne sera (complètement) légitime que s’ils se tiennent aux côtés des Palestiniens: les deux causes ont besoin l’une de l’autre.

Et le blocage ne crée pas de situation propice au changement: pas de changement en Palestine, pas de changement en Syrie. Les problèmes du monde entier sont interdépendants, enchevêtrés, mais les luttes des peuples d’Orient sont fusionnées par le feu et les complexités; elles ne se différencient entre elles que par le confessionnel-religieux, le seul capable de cacher la réalité, d’empêcher de voir les questionnements idéologiques véritables. Les deux causes syrienne et palestinienne sont objectivement alliées. Les deux veulent la liberté, non la servitude, ainsi qu’une vie digne pour les citoyens sur leurs terres.

A ce jour la cause syrienne n’a pas trouvé de solution cependant que les occupants de la Syrie sont connus: les Russes, les Américains, les Turcs, les Iraniens via leurs gardiens et leurs miliciens, surveillés d’en haut par les Israéliens. L’opposition syrienne a besoin d’élargir l’horizon de son combat à venir pour ne pas rester isolée, prisonnière de son terrible désarroi. Il en est de même pour la cause palestinienne, qui a besoin de se libérer de ceux qui l’accaparent dans ses revendications et ses discours et se tiennent au-devant d’elle… Elle a aussi besoin de prêter attention la cause syrienne, sa jumelle dans la lutte. Ce n’est pas simple. L’Iran a bâti son empire médiatique et militaire pour faire passer sa propagande qui prétend à la libération de la Palestine, en alliance avec le régime syrien. Et pour que les deux causes sortent de leur enfermement respectif, elles doivent se rappeler que le régime syrien n’aurait pu survivre sans la création d’Israel. Et sans Israel, l’expansion iranienne n’aurait pu avoir lieu de même que ses interventions militaires dans la guerre de Assad contre son peuple, au nom de la Palestine là encore. Le régime Assad a prospéré grâce à Israel, grâce à l’occupation de la Palestine et du Golan syrien. Il en résulte que l’Iran et Assad ont intérêt à ce qu’Israel reste, pour qu’ils puissent continuer à se moquer de nous.

 Au lieu de la vision binaire « ou bien les prisonniers palestiniens ou bien les prisonniers syriens », le slogan qui s’impose est : avec les prisonniers palestiniens et syriens contre leurs nombreux adversaires-rivaux. Le panel large des ennemis impose d’ouvrir la réflexion et avant tout de sortir de l’obligation des choix erronés : ou bien la Syrie ou bien la Palestine, ou bien la Syrie ou bien le Bahrein, ou encore Salaheddine al Ayoubi était un grand leader ou bien un vulgaire criminel.

  • Ce texte est paru dans le journal en ligne Al Arabiya en version arabe le 25 mai 2017, j’en ai assuré cette traduction vers le français (S. Tarraf).
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