Paolo Dall’Oglio, l’homme qui m’a sauvé deux fois – par Yahia HAKOUM

Cette année, ça fait 5 ans que le père Paolo a disparu. Beaucoup de rumeurs parlent de lui. Certains disent qu’il est mort, certains disent qu’il est vivant. Dans tous les cas, pour moi il est vivant. Il est vivant à travers ce qu’il a construit chez beaucoup de gens quel que soit quels que soient leurs âges, nationalités ou confessions.

La première fois que j’ai rencontré le père Paolo, c’était en 2002. Je suis allé au monastère pour une visite. C’était un vendredi après-midi : en arrivant aux pieds des montagnes, j’ai vu un homme avec une voix très forte qui parlait avec tout le monde. Il faisait des blagues et, en même temps, il ramassait les déchets et il invitait les gens à le rejoindre. J’étais étonné de son comportement et je me demandais qui était ce monsieur.

Pour moi, un prêtre c’est un homme habillé en vêtements noirs ou blancs avec des fils dorés qui porte une grande croix et qui parle aux gens de haut, comme tous les muftis car ils se considèrent comme des détenteurs de vérités qui sauvent les humains. Sauf qu’ici ce n’était pas le cas. C’était un homme avec un jalaba traditionnel et une ceinture sur le ventre, ce qui ressemble parfaitement à l’habit traditionnel de ma région. Un homme qui parlait normalement sans aucun recours à la parole religieuse. Cet homme m’avait marqué sans que je sache que, 9 ans plus tard, il serait mon sauveur.

En 2011, j’ai participé aux manifestations réclamant la liberté et la dignité pour le peuple syrien. Après ma sortie de prison, j’ai vécu l’enfer sur terre comme le chef de l’agence de sécurité me l’avait promis. Tout le monde m’évitait, personne n’osait à me dire bonjour. Ma famille répétait la propagande d’Assad : que c’était un complot et que je me faisais laver le cerveau par les ennemis de la Syrie. Dans ce contexte, j’ai décidé de quitter le pays. Pendant que j’étais en train de regarder les nouvelles pour savoir d’où je partirais, j’ai vu le père polo Paolo parler de son expérience et de son vécu à Mar-Moussa. Ces mots étaient assez encourageants pour me pousser à envisager de rester en Syrie mais près de cet homme. Je n’avais aucun vrai lien avec lui mais quelque chose me disait que cet homme serait prêt à me protéger.

Je me suis rendu au monastère le jour même, il était l’heure de manger à midi. Il est venu s’installer à la table où j’étais, vu que j’étais le visiteur. Je lui ai posé quelques questions et, à chaque réponse qu’il me donnait, je me rendais compte que mon sentiment était correct. Je lui ai demandé si je pouvais rester pour un mois, il m’a répondu « reste autant que tu veux ». Le soir je suis revenu au monastère et je lui ai dit « j’ai besoin de te parler ». Il m’a dit « demain nous parlerons ». Le lendemain il était très occupé et le jour d’après aussi. Le troisième jour j’ai décidé de partir et (mais ?) le matin il m’a dit « ce soir je t’attends pour parler ». Le soir je lui ai raconté mon histoire et le désespoir que je vivais à ce moment-là. Je ne savais pas ce qu’il ferait mais j’ai eu confiance en lui. Il s’est mis à pleurer et moi aussi, puis il m’a demandé s’il pouvait me prendre dans ses bras en m’appelant « mon fils ». C’est à ce moment-là que je me suis vraiment senti en sécurité et que je me suis dit qu’à partir de ce moment, je pourrais compter sur quelqu’un. J’ai passé 6 mois au monastère près de père Paolo comme un fils près de son père. 6 mois pendant lesquels j’ai appris plein de choses, 6 mois pendant lesquels mon désespoir s’est transformé en une force de changement. Puis les conditions sont devenues difficiles donc j’ai dû quitter le pays.

Grâce à Paolo, je suis sorti de pays et grâce à lui, j’ai pu m’inscrire à l’université et devenir ce que je suis aujourd’hui. Sans lui et sans son soutien peut-être que j’aurais été tué depuis longtemps comme mes frères, ou dans la situation actuelle de la Syrie je serais en train de massacrer les gens. Paolo ne m’a pas sauvé que physiquement il m’a aussi sauvé moralement en m’apprenant à rester ouvert aux dans les moments les plus sombres, à respecter les valeurs humaines quelle que soit la terreur autour de moi.

Paolo n’était n’est pas le religieux qui se met dans une tour loin des gens. Il est le religieux qui ne se voit pas vivre loin des gens et loin de leur espérance de liberté et de justice. C’est pourquoi Paolo est le prêtre de la révolution et pas celui au service des bourreaux.

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