Alors, alors… On continue. On reprend tout, la truelle, le pavé, les chars… – Marie-Laure MALRIC

Alors, alors… On entre dans la pièce et c’est le chaos, tout est délabré, tout est renversé, ça pue, et dans les recoins ça agonise. C’est notre maison.
On referme la porte, on décrit tout ce qu’on y a vu de choquant, de révoltant, on passe tout en revue.
On arrive tous au même constat: il faut tout revoir, tout refaire, peut-être même détruire et reconstruire.
Un immense sentiment de lassitude nous gagne, par où commencer ? Tout est urgent.
On bataille un moment, chacun défendant sa paroisse, on ne s’entend pas, ces conflits nous fatiguent vite, on laisse tomber, on se dit qu’on aura essayé, que ce sont les autres qui ne veulent pas, que seul on ne peut rien faire. Tant pis.

Finalement sur le palier, on est pas si mal, c’est quand même moins catastrophique, on a une vue sur le ciel, on y voit passer les oiseaux, on respire.
On se dit alors que l’important c’est nous. Nous préserver nous d’abord. On est assez jeune, on est en bonne santé, on a le droit au bonheur après tout, pourquoi serait-ce à nous de réparer ?
On repère celui qui montre des signes de faiblesse, il vieillit, ou il a un enfant handicapé. Ce n’est pas bon pour le groupe d’assister à cela.
Ça nous rappelle de mauvais souvenirs, ça nous rappelle ce qu’on a vu derrière la porte.
Son problème prend de la place sur le palier, il gâche la vue sur le ciel. On voudrait pouvoir aider, mais il n’y a pas assez de place sur le palier.
On ouvre la porte, on prend une respiration, on dégage un coin, on sait que ce n’est pas l’idéal, mais bon… en attendant mieux, ici il y a de la place…
On le met là, on lui dit qu’on pensera à lui, qu’on va réfléchir, qu’on va s’organiser.
On constate que dans la maison c’est de pire en pire… qu’elle risque vraiment de s’écrouler. Les plus avertis prédisent que si on ne fait rien maintenant, ce sera trop tard dans 2 ans.
On descend d’un étage, on s’éloigne de la porte, on réfléchit à des solutions de repli. On cherche des coupables, on en trouve partout, certains font des allers retours, ils ouvrent la porte, ils décrivent à nouveau le chaos, ils le font très bien, c’est très intelligent.
À nouveau on voudrait faire quelque chose, suivre quelqu’un qui nous dirait quoi faire, par où commencer.
On a pris une truelle, on a des sacs de plâtre, on n’est pas loin d’agir.

Passe un vol d’hirondelles, un air doux, une musique sublime, l’âme se suspend un instant, on rêve de légèreté, d’insouciance, on pose la truelle, on rit d’une blague, de toute façon à quoi bon…. On rit d’avoir imaginé pouvoir faire quelque chose, on rit de notre naïveté, on a trouvé nos coupables respectifs, on est d’accord là-dessus.
On reprend la truelle, le marteau, le pavé, le couteau, le fusil, le char, les bombes.

  • Photos prises au Liban par Souha Tarraf (2016)

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