Vous verrez comme on danse – Fifi ABOU DIB

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Ces petits riens du quotidien, qui sont le Liban des gens… (photo Souha Tarraf)

C’est fou comme la stagnation engourdit tout débat. Heureusement que le diable sort de temps en temps de la boîte israélienne pour nous envoyer une petite claque de réveil. Et nous rappeler qu’en plus d’être miné par des querelles de clochers et de minarets, pompé par des bataillons de sangsues, vidé de sa jeunesse, vieillissant au grand galop, ne produisant presque rien, ne vivant que des subsides envoyés par ces émigrés qui poursuivent au loin la tradition du double budget, notre pays n’est jamais à l’abri d’un conflit majeur ou d’un effondrement économique. Pendant ce temps, nos responsables poursuivent leur petit jeu de la barbichette, jamais fichus de former un gouvernement ou d’organiser des élections sans l’aval de quelque puissance étrangère dont ils croient détenir leur propre pouvoir. Qui rira donc le premier ?

Vous de là-haut, voyez comme nous autres citoyens nous battons sur tous les fronts d’un réel désastreux pour vivre et continuer à faire vivre en dépit de toute logique notre caillou de pays. Le Liban n’est pas un miracle. Le vrai miracle, c’est notre persévérance. C’est l’insistance de chacun de nous à se réclamer de cette terre et à lui être fidèle, privé de ses droits les plus élémentaires à la sécurité sous toutes ses formes, affrontant chaque matin un réseau routier aussi pléthorique qu’inefficace pour se rendre à un semblant de travail de plus en plus étique, de moins en moins éthique, pardonnez le jeu de mots, et naturellement mal payé. C’est à l’étonnante assiduité avec laquelle nous essayons encore d’exister que vous devez votre propre existence, petits serpents que nous réchauffons dans notre sein et nourrissons de notre sueur et de nos larmes. En valez-vous la peine ? Peut-être ferions-nous mieux de vous laisser à vos querelles, vous de là-haut, vous les indifférents, vous les sourds, les aveugles, les ignares, les vendus, les corrompus jusqu’à l’os, vous planter là et ne plus attendre vos solutions factices. Alors, vous verrez comme on danse. Après tout, les compétences et le potentiel sont dans les mains de cette brave multitude que nous formons et non dans les vôtres, cela se serait su, depuis le temps que vous accaparez, pour rien et pour très cher, la scène politique. Il est temps pour nous de reprendre notre destin, de nous unir et d’entrer, sans même vous en informer, en désobéissance.

Nous avons perdu trop de temps à essuyer les plâtres des bras de fer communautaires. Dépassons enfin ce sectarisme archaïque déguisé en tolérance, fleuri de fausse convivialité, et qui ne sert qu’à engraisser les machines confessionnelles avec leur pléthore d’officiants de tous grades. Réapproprions-nous notre statut personnel, n’ayons plus peur de la démographie, ce monstre du placard qui nous monte sournoisement les uns contre les autres. Nous avons mieux à faire ensemble, en toute sereine laïcité, qu’artificiellement séparés par nos religions respectives. Déjouons cette mauvaise farce en vertu de laquelle nous sommes pris en otages par les champions de nos tribus respectives. Alors, rien ne prévaudra contre nous.

– Ce billet est paru dans l’OLJ du 4 / 10/2018 https://www.lorientlejour.com/article/1137267/vous-verrez-comme-on-danse.html

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