Le don du glas – Patrick Chamoiseau

« Frères migrants, qui le monde vivez, qui le vivez bien avant nous, frères de nulle part, ô frères déchus, déshabillés, retenus et détenus partout, les poètes déclarent en votre nom que le vouloir commun contre les forces brutes se nourrira des infimes impulsions. Que l’effort est en chacun dans l’ordinaire du quotidien. Que le combat de chacun est le combat de tous. Que le bonheur de tous clignote dans l’effort et la grâce de chacun, jusqu’à nous dessiner un monde, où ce qui verse et se déverse par-dessus les frontières se transforme là même, de part et d’autre des murs et de toutes les barrières, en cent fois cent fois cent millions de lucioles! – une seule pour maintenir l’espoir à la portée de tous, les autres pour garantir l’ampleur de cette beauté contre les forces contraires ». (Déclaration des poètes, Patrick Chamoiseau in Frères Migrants)

Mais, alors que bien des pays pauvres recueillent tant bien que mal des migrations massives, les Etats-nations d’Europe préfèrent dire à la vie qu’elle ne saurait passer. Eux qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore, veulent enchouker à résidence misères terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde. Qu’il n’est pas de leurs oeuvres et pas de leur devoir. Ils lui opposent les dissuasions d’une mort autorisée, filmée à angles choisis, médiatisée chaque jour. Ils élèvent l’attestation d’un impossible sur des monceaux de cadavres et consentent à l’abandon de tout un océan aux vocations des cimetières. Le berceau de leur civilisation est devenu une tombe. Ils ont tout essayé, pactisé avec les infamies, ici avec le diable turc, là avec la déroute grecque, plus loin ils ont forcé la faiblesse italienne, et pour le reste ils ont peuplé leurs rives de démons mercenaires. Cela se voit légitimé par des équilibres économiques, des seuils de tolérance, des préventions sécuritaires contre le terrorisme, de la Raison d’Etat alliée aux indigences du pragmatisme politicien. Ils arguent d’identités menacées par des hordes dissolvantes. Ils disent que rester hors d’atteinte est la seule réponse possible à ce qui n’est qu’un début d’invasion.

L’Europe envisagée comme solitude au monde! L’Europe, amputée de sa propre mémoire, se voyant née d’elle-même, se nourissant d’elle-même, achevée en elle-même sans besoin de l’Humain!…

Pourtant, en son sein même, l’imprévisible surgit. Quelques êtres humains – je parle des gens de l’ordinaire, sans titre et sans blason – s’éveillent malgré tout à quelque chose en eux. A l’instar des migrants, ils inventent au-devant de leur propre humanité d’intraitables chemins. Sans attendre un quelquonque horizon, ils recueillent et accueillent des ombres des spectres des silhouettes qui traversent les projecteurs et les obstacles éblouissants. Ils se portent vers eux, sans lumière, sans audience, avec juste un rien d’humanité tremblante. Se faisant eux-mêmes et audience et infime lumière, ils donnent leur lit, leur petit déjeuner, leurs habits, leur temps, leur solitude aussi. Casa nostra, casa vostra! Chants, danses, musiques, petites choses petits gestes petits mots qui recèlent sans doute l’éclat tenu d’un autre monde : une intuition qui désavoue les vérités ténébreuses et puissantes. Casa nostra, casa vostra!

Quand l’Humain n’est plus identifiable par l’humain, la barbarie est là. Pas une tribu, pas une nation, pas une culture ou civilisation qui n’ait en quelque heure essaimé sous le désir ou la contrainte. Qui n’ait en quelque moment de ses histoires vu une partie d’elle polliniser le monde. Ou qui n’ait accueilli ou n’ait été forcée de recevoir ce qui provenait d’un bout quelquonque du monde, puisant au monde autant que se donnant au monde, s’érigeant en source en asile et refuge, ou réclamant et asile et refuge.

Pas une.

Homo sapiens est aussi et surtout un Homo migrator.

Dès lors, l’homme campé sur son seuil qui ne reconnaît pas l’homme qui vient, qui s’en inquiète seulement, qui a peur sans pouvoir s’enrichir de cette peur, et qui voudrait le faire mourir ou le faire disparaître, est déjà mort à lui-même. Il a déjà disparu en lui-même, de sa propre mémoire, de sa propre histoire, et à ses propres yeux. C’est lui-même qu’il ne reconnaît plus. C’est avec la crainte de lui-même qu’il se menace. C’est de lui-même qu’il se protège, et c’est lui-même qui se condamne à ce naufrage qu’il craint. En la matière humaine, et dans celle du vivant, le glas ne connaît que tous les horizons, il sonne d’emblée pour tous et pour chacun, de part et d’autre des murs, à commencer par celui qui l’actionne. Le don qui lui rétorque connaît la même ampleur.

 

  • Ce texte est un chapitre du livre Frères Migrants, collection Points, 2018. Idem pour l’extrait de la Déclaration des Poètes)
  • Copyright de la photo: Jane Sautière

 

  • La publication du Manifeste pour une Europe solidaire et migrante vient donner une dimension concrète, « en acte », à l’horizon des élections européennes de juin 2019 (et dans le contexte de pays européens de plus en plus tentés par le fascisme et les politiques sociales les plus extrêmes), de ce texte de poétique politique de Patrick Chamoiseau. Celui-ci fait partie, naturellement, des principaux signataires et appuis de ce beau Manifeste citoyen. On peut suivre la génèse de cette initiative européenne et aller sur le site Europe Solidaire Migrante, où chacun peut signer le Manifeste et se tenir informé.

 

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