Une bougie dans la nuit fasciste – Pauline Thirifays

Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne.

John Donne, No man is an island, 1624

Cette année, je vends des bougies Amnesty. Bien sûr, comme d’habitude, je m’en suis achetée une.

J’ai décidé de l’allumer juste une heure cette semaine, avec un peu d’avance sur la date officielle, donc.

Cette semaine (le 9 novembre), les feuilles mortes de l’automne seront tombées 80 fois sur le souvenir de la nuit de cristal ; cette nuit de libération de la violence antisémite au sein d’une société (l’Allemagne du III Reich) qui avait admis le pire au rang de la normalité politique.

Dans la nuit fasciste, les pogroms peuvent arriver.

Dans la nuit fasciste, on peut éclater des vitrines, saccager des commerces et humilier leurs propriétaires.

Dans la nuit fasciste, on peut arrêter des gens au seul motif de leur assignation identitaire réelle ou fantasmée à une minorité honnie.

Dans la nuit fasciste, des trains peuvent partir vers le néant.

Dans la nuit fasciste, tous les humains ne sont plus des humains.

Dans la nuit fasciste, on peut rouer de coups des hommes, des femmes et des vieillards. On peut séparer les familles. On peut gifler et humilier des gamins.

Dans la nuit fasciste, la violence fait loi et la mort n’est jamais loin.

Il y a 80 ans, des centaines de Juifs ont fait les frais de la nuit fasciste.

Sans poser aucune équivalence qui nous obligerait à une sordide compatibilité au service d’une stérile concurrence victimaire, il est clair que si la plupart des victimes de la Shoah (à laquelle cette nuit de cristal sonnait comme un prélude) ont aujourd’hui disparu, la nuit fasciste, elle, continue de s’abattre sur le monde à des degrés divers ; à Alep, à Rome, à Pittsburg, à Rio, à Moscou, à Varsovie, mais aussi en Belgique et en France…

Alors aujourd’hui, j’ai décidé d’allumer ma petite flamme pour les droits humains à la mémoire de toutes les victimes de toutes les nuits fascistes.

A toutes les victimes de la nuit de cristal et à toutes les victimes de la Shoah…

A toutes les victimes de l’antisémitisme d’hier et d’aujourd’hui. A Mireille Knoll et Ilan Halimi.

A toutes les victimes de Pittsburg. Aux enfants assassinés de l’école Ozar Hatorah.

A Emanuel et Miriam Riva, à Dominique Sabrier.

A Yohan Cohen, à Philippe Braham, à François-Michel Saada, à Yoav Hattab.

A tous ces anonymes qui n’osent plus porter leur kippa pour aller à la synagogue.

A tous ceux qui ont préféré changer un patronyme qui sonnait trop ‘juif’.

A toutes celles qui cachent leur étoile de David sous un pull ou dans le tiroir d’une commode.

Et puis aussi à toutes les victimes de l’islamophobie.

A toutes ces femmes voilées à qui on arrache leur voile dans la rue.

A ces mères interdites d’accompagner des sorties scolaires.

A ces femmes qu’on a chassées des plages ou des piscines sous le regard passif de celles et de ceux qui arboraient des maillots réglementaires.

A tous ces gamins dont on fouille le sac à dos à la sortie du supermarché quand on laisse filer en confiance leurs copains qui n’ont pas l’air arabes.

A tous ces trop barbus dont on fouille les valises à l’aéroport en leur interdisant l’insouciance des autres vacanciers.

A toutes les autres victimes inévitables de toutes les nuits fascistes : les femmes, les afro-descendants, les asiatiques, les Roms, les personnes en situation de handicap, les homosexuels et tous ceux dont la sexualité ou le genre ne correspond pas à notre morale hétéronormée, les queer et les trans…

Il me semble que nous leur devons bien ça, rien qu’une petite flamme une heure par an, pour faire reculer un peu toutes les nuits fascistes.

Rien qu’un petit truc dérisoire qui nous rappelle qu’il n’y a pas d’autre issue que faire front ensemble sur toutes les luttes, sans cloisonnement et sans concession.

Rien qu’un petit truc dérisoire pour dire à tous ceux et à toutes celles qui, comme Nad Iam et comme plusieurs de mes amis de Lignes de Crêtes sont sur ce front-là, que nous sommes nombreux à leurs côtés.

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