Etre et Savoir. Cette foutue douleur – par Eric LENOIR

Photo Eric Lenoir, 2018

Chaque jour qui passe, la douleur de pénétrer sur un parking de zone commerciale, d’entrer dans un supermarché ou d’errer entre ses rayonnages inouïs devient plus forte, me prend aux tripes avec plus d’intensité.

Il en va de même chaque fois que je prends l’autoroute, que je suis noyé dans la folie d’un embouteillage, que j’arpente les rues d’une ville jonchée de commerces remplis de denrées inutiles, laides, venues de l’autre bout du monde où elles sont produites dans des conditions infâmes.

J’ai mal chaque fois que je clique pour poster un billet, chaque fois que j’archive un e-mail ou effectue une recherche qui n’est pas indispensable. J’ai honte quand je remplis le réservoir de mes véhicules, quand je fais chauffer ma maison, quand je mange ni bio, ni local, ni équitable ou quand j’allume un appareil électrique dont je n’aurais, dans l’absolu, pas forcément besoin.

Mais voilà: aujourd’hui je ne sais pas faire autrement, et suis pris au piège d’un mode de vie, de circonstances, de ressources, d’un habitat et de mes propres capacités et aptitudes ne permettant pas mieux que le mieux que je m’efforce de faire, au quotidien, pour le moment.

Cette conscience de la causalité de mon propre mode de vie sur mon environnement, sur celui des autres et sur ce qu’il cautionne, valide, entretient est un véritable calvaire.

Comme il est impossible de désapprendre à lire les mots, je crois qu’il est impossible de désapprendre à lire les conséquences de ce que nous faisons, une fois qu’une action a été intriquée avec une réaction ou une réalité informative, avec l’émotion suscitée par cette corrélation.

Ainsi, impossible de savoir qu’un produit contient de l’huile de palme sans voir aussitôt la déforestation, le massacre des derniers Orang-outang, l’érosion des sols, la monoculture et le nivellement de la biodiversité et des différentes ressources d’une population lointaine.

Ainsi, impossible de voir des blancs de poulet sous plastique sans penser à tout le cycle de production industriel de l’animal, la façon dont les autres parties seront traitées de façon là encore industrielle (viande reconstituée, nourriture animale, bouillons cubes, engrais…) et pire encore pour le porc ou le boeuf, dont l’élevage intensif est une pure hérésie écologique, et dont le temps précédent l’abattage est si infâme, au grand dam d’éleveurs parfois extrêmement doux contraints par la loi au recours aux épouvantables abattoirs réglementaires.

Ainsi, impossible de voir une jolie bougie sans penser à la paraffine, au pétrole , aux pétroliers et au lobby qui en abuse d’une outrageuse manière, alimentant des états voyous où la Femme est niée et le contestataire torturé, alimentant des guerres atroces dans des pays oubliés et des actionnaires pourris.

Impossible aussi de ne pas visualiser les data centers et leur système de refroidissement, si gourmands en énergie, se mettre en branle dès que j’appuie sur la touche enter quand je suis sur Internet.

Et mon téléphone, combien de sang et de sueur porte-t-il dans ses circuits, son écran? Combien de chinois sans sommeil et d’africains sans lumière ont contribué à ma capacité à émettre des textos?

Combien de personnes pourraient être sauvées si j’étais sur un bateau de secours en mer plutôt qu’en train de faire mes courses?

La liste semble aussi éprouvante qu’interminable.

Chaque acte d’achat est un dilemme, chaque action aussi. Est-ce qu’écrire ici sur l’écologie pour participer à éveiller les consciences est plus utile et moins nuisible que ne pas le faire ? Suis-je capable de ne pas le faire?

Où et à qui suis-je le plus utile? Accepter tant bien que mal que je ne peux pas être de tous les combats, et déterminer lesquels je dois sacrifier.

J’aimerais être capable de vivre tout cela sereinement, avec la juste considération de ce qui fait de moi une victime du système et de moi un bourreau. Or, ça m’est inaccessible.

Et c’est peut-être bien, en réalité. Car sans cela, aurais-je à ce point chevillé au corps le besoin viscéral de contribuer à mettre à bas ce qui est imposé comme un état de fait?

Cette intolérable douleur qu’imposent la Conscience, l’empathie, l’observation, n’est pas là par hasard, pour décorer et rendre la vie pénible. Elle est un fait naturel, une fonction primordiale chez tout être vivant.

C’est la douleur qui fait ôter la main du feu, plus vite que le feu brûle.

C’est la douleur qui fait craindre à la proie d’être dévorée.

C’est la douleur qui me fait me révolter et refuser ce qui me l’impose et la cause. C’est elle aussi qui me pousse à chercher les meilleures solutions pour qu’enfin elle cesse, et que ce soit le plus durablement possible.

C’est elle qui me pousse à chercher les remèdes, à traquer la beauté pour la protéger et l’offrir, à les diffuser.

Seulement, elle n’est pas endurable en permanence, cette foutue douleur.

Alors, quand elle dépasse mes forces, ma capacité à l’encaisser, il ne me reste que le retour à l’essentiel, qu’à me perdre et m’oublier dans les fondamentaux, les émotions fabuleuses, la main qui compte dans la mienne, la nature toute-puissante ou la solitude.

Le plus dur est alors d’en repartir, comme on repart à la guerre après une douce permission, sans envie ni joie, mais parce qu’il le faut.

Comme on quitte un rocher où l’on aurait voulu rester, à scruter la perfection d’un immuable océan, un regard amoureux dans le dos.

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