Etranges moeurs libanaises! De nos us et coutumes, etc.

LEBANON 1986 copyright Sari SALIBI

 

Après « Astérix et les Gaulois » et « Tintin au Tibet » voici « Souha au pays des Libanais »!

Au départ de l’aventure au printemps 2013, j’avais pensé à ce type d’intitulé pour ce blog ; un titre un peu ironique et décalé pour proposer mon regard sur un pays où j’ai vécu, que j’ai vécu avec un certain décalage. Parce que les Libanais sont des spécimen tribaux particuliers, il en faudrait des Tintin, des Astérix et des Superman (ou Supermen) pour comprendre leurs rites, nos rites traditionnels – et les évolutions de nos us et coutumes… sachant que nous devenons de manière régulière (ou rituelle?!) collectivement suicidaires!

Et puis, je me suis contentée de nommer sagement ce petit blog Liban Chroniques Civiles : dans un pays du bord du gouffre, mon ambition était de placer le civil qui nous manque tant au coeur des mots, au coeur de ces suites sur l’incivilité ordinaire.

Mon projet a été d’essayer de raconter la vie des gens avec leurs contradictions : écrire à partir du Liban d’en bas ou du moins du Liban « ordinaire », et non pas reproduire les discours sans fin et les vaines empoignades politiciennes.

Et plus largement, parmi les centaines d’autres blogs libanais (et moi et moi et moi!), j’ai voulu que ce lieu soit un espace d’information et de communication ouverte et surtout directe, de la rue et pour la rue, entre citoyens par-delà les affinités politiques et religieuses des uns et des autres. Parce que nous sommes des gens absolument « normaux », nous pouvons être Libanais, de toutes confessions et de toutes convictions politiques possibles et nous parler calmement, avec civilité! Le « vrai » Liban ne sera jamais ni seulement musulman, ni seulement chrétien, ni seulement musulman chiite, ni seulement musulman sunnite, ni seulement chrétien maronite, ni seulement chrétien grec-orthodoxe, etc. etc. La liste des confessions qui composent « notre Liban » est (heureusement!) longue !

Communiquer est sûrement l’un des traits du manque dans le Liban d’aujourd’hui: discuter, parler, échanger vraiment entre nous, les individus citoyens, sans intermédiaire ni de tel journal ou telle télévision à la solde d’un parti ou d’une mouvance politique (quels qu’ils soient), ni du zaim ni du chef religieux ni du mukhtar ni… de quelque chef que ce soit.

Quant au Liban… dans ce petit bout compliqué de territoire, nous avons atteint un seuil élevé de saturation pour nos petites et grandes misères de chaque jour… un seuil élevé de « taatîr » (misère)! C’est que, plus de 20 ans après la fin officielle de la guerre au Liban, les services élémentaires pour la vie quotidienne sont mal et inégalement assurés. Les multiples problèmes liés aux infrastructures et services, eau, électricité, téléphone, internet, égouts, routes et circulation restent notre pain noir quotidien le plus communément partagé.

Quid des ministères sensés s’occuper de gérer ces différents services aux citoyens? La réponse est très simple : ils sont des attributs des partis politiques qui se disputent les portefeuiles les plus riches (dismîn, gras!) en services (khadamât) à proposer à la clientèle électorale. Et les portefeuilles ministériels pas intéressants (pauvres en services) sont rejetés comme des patates chaudes, ils sont souvent pris à contre-coeur.

Que le bas peuple se débrouille!

Saturation… les bougies, le générateur d’électricité, l’achat d’eau par citernes font partie des us et coutumes folkloriques de notre rite, pardon, notre culture pour les gens de passage (Libanais ou pas), us et coutumes que nous autres les autochtones aimerions reléguer aux oubliettes! Mais nos chefs coutumiers, pardon nos responsables, ne l’entendent pas de cette oreille: qu’auront-ils à promettre, autrement, d’une élection à l’autre? Nous devons vivre l’esprit constamment occupé par le besoin d’assurer ces services élémentaires qu’ailleurs, dans d’autres contrées plus heureuses, on n’imagine pas surveiller (arrivée de l’eau, de l’électricité, retour d’internet, etc.).

Ainsi, toutes les autres revendications « sérieuses » pour une vie meilleure dans le meilleur des Liban possibles [parmi lesquelles: combattre la corruption à tous les niveaux, combattre le chômage des jeunes, combattre l’illettrisme et le travail des enfants, combattre le système confessionnel, oeuvrer pour un Liban moins pollué et bien sûr oeuvrer pour obtenir de véritables droits civiques tels le mariage civil, la majorité à 18 ans, le droit pour la femme de donner sa nationalité à son mari et ses enfants] – toutes ces revendications sont constamment reléguées à plus tard. Nous en aurons besoin plus tard, pour le moment nous sommes trop occupés à essayer d’avoir de l’eau, des routes moins meurtrières, de l’électricité, un meilleur réseau d’internet et de téléphone. « Le reste » viendra en son temps: un jour, un jour – des paroles, des promesses sans fin.

Enfin, cerise communautaire sur notre gâteau national, un double décalage existe entre les besoins des gens et la pré-réponse du système politique libanais:

– premièrement, quelle que soit la loi électorale concoctée par les députés, chaque citoyen-électeur doit se rendre dans la localité d’origine de sa famille (même si cette famille n’y réside plus depuis plusieurs générations!) pour élire députés, conseillers municipaux et mukhtar-s. Il doit exprimer ses choix politiques non pas là où il réside et travaille (le lieu de sa résidence principale), mais là où reste conservé son dossier familial d’état-civil. Il est quasiment impossible d’obtenir le transfert de ce genre de dossier vers le lieu de sa résidence principale, à de rares exceptions près.

– deuxièmement, le citoyen libanais vote obligatoirement en fonction de sa confession religieuse d’origine et pour des représentants élus en fonction de leur confession religieuse, au XXIème siècle! Le Libanais ou la Libanaise point à la ligne, cela n’existe pas : au moment de mettre le bulletin dans l’urne on est Libanais et maronite, Libanais et sunnite, Libanais et arménien-orthodoxe etc… Marhaba, Welcome, Bienvenue Liban-message!

Au cours du colloque Mémoire pour l’avenir (publié par les éditions Dar an-Nahar en 2002), l’écrivain libanaise Dominique EDDE  relevait l’humiliation des gens, l’humiliation collective subie durant les années de la guerre au Liban et dans l’après-guerre: nous en sommes toujours là. Des peuples arabes se sont soulevés au nom de la Dignité. Pas les Libanais, beaucoup trop divisés.

Voilà pourquoi, à l’époque du village global, j’ai lancé ces chroniques d’un petit village gaulois d’un autre genre!

  • Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, comme on dit pour faire bien, depuis ces lignes et les premières années de ce ptiblog. Il n’a plus d’ancrage seulement libanais, d’où le changement de son intitulé: Au tournant des mots et de l’ailleurs. Et il accueille des plumes de tous les horizons sur tous les sujets liés à l’humain et à la solidarité – avec un seul credo, faire appel à l’intelligence et à la réflexion du lecteur-passant.

 

  • Et puis mon « profil » (gravatar, disent-ils sur wordpress) pour compléter ma présentation.

Je fus chercheure en sciences sociales. De ce passé simple je me suis composée une autre route, en passant de l’autre côté de la barrière. Observatrice et citoyenne à la fois, j’ai abandonné la posture objective du « nous » que l’on dit scientifique pour passer à un « je » évidemment subjectif, évidemment plus risqué mais libérateur!
J’ai vécu durant quelques années au sud du Liban, la région dont je suis originaire, j’ai ensuite vécu près de 20 ans au nord du Liban (après le Sénégal, mon pays de naissance et la France, mon pays de formation universitaire).

Je suis donc à la fois du nord et du sud, je suis de tout le Liban. C’est mon pays dans ses paysages beaux et souvent blessés (délaissés ou agressés) et ses sociétés compliquées, compartimentées! Je suis de toutes les confessions qui le composent mais j’en revendique une seule possible, la principale, libanaise.
Et si j’ai compris une seule chose à ce fichu pays, c’est une « chose » majeure: dans ce territoire minuscule (10.000 et quelques km2) les habitants ont appris en partie grâce à leurs dirigeants à ne pas ressentir les événements qui se passent à travers leur pays de la même manière.
Comme si nous étions encore en période de guerre, chacun vit et défend sa région face à l’autre. Et tant que ce qui se passe là-bas ne perturbe pas le quotidien immédiat ici, eh bien la vie continue!
Comme si…? Ma conviction est que nous ne sommes pas sortis de la guerre -« système de vie », tel que l’a montré l’historien Ahmad BEYDOUN dans ses écrits.
Au final, le Liban tout entier a développé une sorte d’éprouvante bi-céphalie, communément diagnostiquée par les termes de 8-mars et 14-mars. Ces termes consacrés ont recouvert plusieurs niveaux de fractures (sunnite/chiite) et d’allégeances (pro-Iran, pro-Arabie Saoudite, pro-Russie, pro-USA), ils sont en train d’achever d’épuiser le pays et ce qui y reste d’énergies et de volontés civiles.
Mon but ici est, essentiellement, de permettre de mieux comprendre la vie de tous les jours des gens au Liban, un pays bourré de contradictions, c’est le moins qu’on puisse dire!
Un pays où le clientélisme confessionnel continue d’empêcher l’édification d’un Etat aux bases solides, laïques ou du moins non communautaires; où la corruption, endémique, est devenu un réflexe maladif.
Un pays où les incivilités de toutes sortes se développent dangereusement.
From Lebanon with… my words.

* Depuis ce « vibrant » playdoyer pour un Liban des gens détaché des griffes des patrons politiques mafieux, des années ont passé, des attentats et des épisodes de guerres « contenues » ont eu lieu, et plus d’un million de Syriens sont venus se réfugier comme ils pouvaient, fuyant la guerre et les destructions. Désillusions. Impasses. Découragement.
Je me suis détachée y compris physiquement de ce pays qui aurait pu être mien mais je ne sais pas porter, revendiquer un drapeau. Je n’arrivais plus à me « situer » ni à m’inscrire dans des expressions de « luttes » (vraiment) démocratiques, au nom d’une citoyenneté introuvable. Avec la certitude qu’on ne quitte pas un lieu: il nous quitte sans nous lâcher, il reste en nous de mille façons. Et qu’au total ce sont les lieux qui nous habitent, nous ne les habitons pas. Notre géographie est affective, elle ne supporte pas de frontières.

Amarres larguées vers un autre ailleurs, un retour en France qui m’ouvre à la préoccupation humaine centrale de ce début du 21ème siècle: les migrations de population (notamment) vers l’Europe et les possibilités et difficultés de leur insertion, dans un contexte très sombre (montée de mouvances nationalistes et xénophobes) du Liban à la France, du Moyen-Orient en feu à l’Europe en décomposition.
Et si la poésie s’invite de temps à autre dans ce « topo » peu optimiste – elle le fera comme il lui plaira, pour aider à retrouver le lieu « ultime » de l’âme, et quelques possibles traits de lumière.

Souha TARRAF

Contact: libanderives@gmail.com
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