SOS Liens Associations pour l’aide d’urgence aux réfugiés syriens au Liban

Vivre, survivre dans un “camp” par tous les temps dans l’est de la Béqaa (Liban).
Qu’on soit syrien, libanais ou palestinien ou estonien, on a tous le même sang qui se glace.

Les conditions de survie, inhumaines, indignes, indécentes perdurent depuis des années. Il ne fait pas bon être Syrien au Liban – et encore moins réfugié syrien et pauvre, survivre sous une tente par tous les temps, très froid en hiver (à en mourir), très chaud en été, parce que les organismes des plus faibles sont encore fragilisés.

Voici une petite liste de contacts sérieux, de confiance, pour qui voudrait envoyer de l’aide depuis le Liban ou de n’importe quel pays. Merci à tous, votre solidarité est précieuse.

1- https://www.justgiving.com/crowdfunding/lebanonbekaa?utm_source=facebook&utm_medium=socpledgedesktop&utm_content=lebanonbekaa&utm_campaign=post-pledge-desktop&utm_term=yQPVmd6Ez&fbclid=IwAR14gsADmruCxW72NbjaBTX-IuVxe6ZuxomuMrWeNPHKOSjqQSCY6UPJWY4

2- https://molhamteam.com/campaigns/130?fbclid=IwAR3gEKeNvXUg4TuSRFELqSHtgVL75Rn_dftB4FycVjR7_ZgG3yEjit0xtpg

3 – https://www.lepotcommun.fr/pot/d7tthd17

4 – Appel urgent : en raison de la rude situation météorologique actuelle (tempête de neige), la plupart des tentes dans la Béqaa sont inondées par les pluies et la neige. Plusieurs assos et Ong apportent leur aide urgente pour mettre les familles à l’abri et pourvoir en produits de première nécessité (couvertures, chaussures, repas, chauffage etc.).

Toute aide est bienvenue. Contact téléphone: 81 80 88 75 ou 76 76 62 35

نداء مشترك وعاجل:
نظرا لسوء حالة الطقس مع حلول العاصفة، غرقت معظم المخيمات في منطقة البقاع بمياه الامطار والثلوج ما اتت به من سيول. تقوم عدد من المنظمات والمبادرات الانسانية:
Sawa for Development and Aid – سوا للتنمية والإغاثة
بسمة وزيتونة – Basmeh & Zeitooneh
فريق ملهم التطوعي Molham Volunteering Team
House Of Peace – دار السلام
Women Now For Development
Basamat For Development in Lebanon
وفريق عيون سوريّة، وغيرها بتقديم مختلف أشكال الدعم للعائلات المتضررة. تقوم اعداد كبيرة من العائلات بالانتقال إلى مراكز إيواء يتم تحضيرها لاستقبالهم، وهناك حاجة كبيرة للمتطوعين ومواد التدفئة والحرامات. يقوم فريق دار السلام بتحضير وجبات غذائية في منطقة بر الياس في مقر جمعية بصمات لايصال الوجبات إلى مدرسة الحروف في بر الياس أو أي مركز آخر تدعو له الحاجة. للتواصل يرجى الاتصال على الرقم التالي: 81808875
أو 76766235

Dear all
The storm that has hit Lebanon a few days ago and ongoing has led to devastating conditions on Syrian refugee camps, esp. in the Bekaa Valley. The infrastructure didn’t help, the tents flooded and the roofs collapsed. People are literally under the rain and snow. We at SAWA for development and aid have opened all our centres and schools for them to stay in and are, and trying to support the kids and elderly especially. We urged and are urging all other centres, mosques and churches to do the same.

We will be needing your support to help those people… our brothers and sisters… under snow and rain… in very dire situation.

We need donations to distribute:
Blankets
Wood for heat
Fuel
Clothes
Mattresses
Carpets

And we need food!! People haven’t eaten for days and still days to come… we need at least 2000$ per day so that the families in our centres get one meal per day… this is the minimum but hundreds of thousands of families are left without food too.

Let’s share mercy amongst each other so that we all have mercy from above!

You can contact me or the office numbers below or donate online!

Online:
www.sdaid.org/donate

Phone:
+961 1 370 179
+961 70 888 407
Email:
comms@sdaid.org

Thanks, and May our hearts stay warm!

مرحبا جميعا
العاصفة يلي صرلا كم يوم ومكفّية ادّت لأضرار كبيرة بالمخيمات السورية بالبقاع وبمناطق تانية. الخييم طافت، والبنى التحتية ما أسعفت… والشوادر طارت وصارت الناس نايمة تحت الشتا والتلج… فريقنا بمنظمة سوا للتنمية والإغاثة عم يحاول يأسعف الناس… خاصة الكبار والأطفال… فتحنا مراكزنا كلها للايواء وعملنا نداء ل كل الجمعيات تعمل نفس الشي…

رح نكون بحاجة دعمكن مشان نقدر نساعد هالناس … اخواتنا… يلي تحت التلج والشتي… ويلي وضعا عنجد بيقطع القلب…

نحنا بحاجة لتبرعات مادية وعينية لنقدر نوزع:
حرامات
بطانيات
خشب للتدفئة
مازوت
تياب
فرشات
سجاد

وبحاجة اكل! بمراكزنا لازم نوزع اكل على هالعوائل بشكل يومي… تقريبا ٢٠٠٠ دولار يوميا كحد ادنى وجبة وحدة مشان يقدرو يكفو يومهن… واكيد في حاجة اكتر من هيك بكتير… وفي ناس برّات المراكز كمان بحاجة غِذا…

خلونا نرحم بعض ع هي الأرض،… ارحموا من في الأرض يرحمكم من في السماء

للتبرع تواصلو معي بشكل مباشر او عأرقام الجمعية او فيكن تتبرعوا اونلاين من خلال الموقع.

لمن يرغب بالتبرع، يمكنكم التبرع على الرابط التالي:
www.sdaid.org/donate
.
أو يمكنكم التواصل معنا على:
الهاتف:
+961 1 370 179
+961 70 888 407
البريد الإبكتروني: comms@sdaid.org

شكرا، وانشالله قلوبنا بتبقى دافية!

 

  • Les photos et la vidéo sont prises des pages Facebook et Twitter de différents contacts, elles sont faites par des résidents et/ou des associatifs.

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La faute aux coutumes, par Fifi ABOU DIB

« Let’s put an end to the mafias reigns. »

« Nous voulons vivre.
Nous voulons de l’eau, nous voulons de l’électricité.
Nous voulons la liberté. »

Manifestations #YouStink Août-Septembre 2015, Beyrouth

—————-

Quand l’urgence est dépassée, y a-t-il toujours urgence? Comment appelle-t-on un État où il faut en moyenne dix ans pour conduire des élections législatives dans l’espoir toujours déçu de renouveler le Parlement et une dizaine de mois pour former un gouvernement? Une maison de retraite ? Un igloo? Un mausolée ? Une station spatiale désamarrée ? Clairement, un engin obsolète dont les pièces de rechange, introuvables, doivent être fondues sur mesure ou alors clonées. Certes, il redémarre alors, crachotant et poussif, courant de toutes ses prothèses après les affaires courantes – lesquelles ont déjà couru trop loin pour son souffle asthmatique – jusqu’à la prochaine convulsion entraînant un arrêt forcé. Mais pourquoi notre pays est-il donc tout le temps en panne ? Vieillesse de la machine ou incompétence des cheminots ? Constitution dysfonctionnelle ? Mode d’emploi perdu ? Interprétation un peu trop poétique des textes ? Tant de questions, aucune réponse. La dernière qu’on nous ait donnée en pâture ne creuse que davantage le gouffre de notre perplexité. Elle nous vient de Michel Aoun en personne. « Certaines formations politiques ont tenté de créer de nouvelles coutumes dans le processus de formation du gouvernement, des coutumes inconnues par le passé », a déclaré le chef de l’État. Pourquoi diable s’appuie-t-on sur des coutumes alors qu’existent des lois ? Quelles sont donc ces coutumes inconnues et en quoi diffèrent-elles des coutumes connues dont nous ne savons pas davantage ? Mystère.

Tout nous est mystère, sauf la pénible réalité qu’engendrent ces tergiversations autour des parts, et qui est plus fort, et qui est plus représentatif et qui a droit à plus et qui n’a droit à rien, et qui attendra sa revanche pour compenser avec rage sa frustration d’avoir été écarté du misérable festin. Pendant ce temps, comme on n’a qu’une vie et que nul n’a envie de passer la sienne à attendre, le Liban se vide de sa jeunesse et ce fait ne semble aucunement déranger une classe politique qui, elle, avance en âge en se figeant à force de s’accrocher à un pouvoir même démonétisé. Après tout, les voyages forment la jeunesse et permettent au Liban de s’étendre en quelque sorte sur la mappemonde au lieu de se répandre chez soi : plus les forces vives s’éloignent, plus le pays somnole et plus il est commode à gouverner. C’est qu’ils sont doués, ces jeunes-là. Ils parlent au moins trois langues, plus celle des mains. On les aime bien, là-bas. On leur confie des postes de responsabilité qu’il aurait été bien embarrassant de leur offrir ici. Ils gagnent même de quoi transférer de l’« aide familiale », ce qui dispense les responsables du tracas des réformes sociales. Ils en dépensent aussi quand ils reviennent, ce qui permet aux mêmes de fanfaronner sur une croissance étique qui ne leur doit absolument rien. Pour les remercier et pour épater la galerie des dupes, on leur offre une fois l’an, le Jour de l’An, cette fête phénoménale qui inscrit systématiquement le Liban au top 10 des réveillons du monde entier. Merci pour la joie d’un soir, bravo pour la sécurité, il faut être juste. Mais le reste de l’année serait irrémédiablement terne si l’habitude du blocage ne nous avait entraînés à en faire fi, et poursuivre nos rêves envers et contre toutes les occasions ratées.

* Cet article a été publié dans le quotidien l’Orient-le Jour du 03/01/2019 sous ce lien : https://www.lorientlejour.com/article/1150776/la-faute-aux-coutumes.html

Raed Fares ou l’assassinat de la voix des démocrates syriens – Marie PELTIER

J’ai appris la mort de Raed Fares vendredi [30 novembre] aux alentours de midi. En état de choc, bouleversée, tremblante, je me suis mise directement à écrire. J’ai envoyé ce texte dans la foulée à Libération, que je remercie d’avoir publié ces mots à la fois pétris de rage et d’espoir. Cet espoir inébranlable ouvert par les révolutionnaires syriens, dont ceux d’entre nous qui les ont rencontrés, écoutés, suivis, savent qu’ils nous ont changés, profondément, intérieurement, irrémédiablement, forts désormais de la certitude que la terreur et la tyrannie n’auront jamais le dernier mot.” (Marie Peltier)

 

Raed Fares était le fondateur de la station indépendante Radio Fresh FM ayant pour rôle d’alerter les habitants d’Idlib des attaques du régime de Damas, mais aussi des dangers des groupes extrémistes circulant dans la région. Il était aussi connu pour avoir ouvert le Media Center de Kafranbel, cette petite ville du nord de la Syrie devenue célèbre pour ses banderoles percutantes et souvent humoristiques en faveur d’une Syrie libre et démocratique. Le caractère original et efficace de cette communication avait fait de ce lieu un emblème de la résistance pacifique face au régime Al-Assad et aux groupes jihadistes hostiles à la révolution.

Raed Fares faisait partie de ces démocrates syriens qui ont fait les frais d’une double terreur : celle d’un pouvoir «laïc» sanguinaire et celle de radicaux jihadistes. Il était de ceux qui étaient pris en étau entre ces deux violences qui avaient pour vœu conjoint d’éteindre l’élan révolutionnaire syrien. Menacé de mort et enlevé à plusieurs reprises, Fares n’avait jamais baissé les bras. Sa mort, tragique, est à l’image de l’abandon auquel la communauté internationale a voué des démocrates syriens.

Comment ne pas lire aujourd’hui l’histoire de la révolution syrienne à l’aune de cet abandon ? Quand les premières manifestations ont éclaté en Syrie, en mars 2011, dans le sillage des printemps arabes», il existait pourtant un certain enthousiasme au sein des opinions publiques occidentales. L’impression que «quelque chose» était en train de se soulever au loin, susceptible de raviver le combat démocratique au sein même de nos sociétés, fut un temps perceptible. Mais cette solidarité citoyenne internationale s’est très vite cantonnée à une posture de principe, peinant infiniment à se traduire en actes. Comme si le récit qui avait été accolé à ce conflit s’était peu à peu chargé d’obsessions contemporaines qui ont fait écran à cette lutte universelle pour les droits et pour la dignité.

Raed Fares et tant d’autres activistes et militants syriens avant lui ont ainsi été aussi victimes de discours formatés, notamment charriés par la dictature à laquelle ils ont fait face. Ces discours ont œuvré à invisibiliser leur lutte. La propagande de Damas a su très bien identifier les nœuds du débat public européen et occidental, s’attachant à offrir un narratif qui venait en quelque sorte les épouser, en même temps qu’il jetait le discrédit sur les révolutionnaires syriens. Jouant à la fois sur la peur de l’islamisme et du terrorisme jihadiste – qui a si durement frappé nos sociétés -, et sur une posture anti-impérialiste et antisystème qui a depuis plusieurs années le vent en poupe, Bachar al-Assad est ainsi parvenu à s’imposer dans les esprits comme une figure de «résistant». En utilisant nos peurs et nos fantasmes pour justifier sa propre terreur, il a progressivement distillé le doute à l’échelle internationale, présentant ses opposants comme des fauteurs de trouble et comme une menace pour la «stabilité» du pays et de la région. C’est à la faveur de ce récit falsifié et fondamentalement oppressif que la résistance citoyenne syrienne, et particulièrement la résistance pacifiste dont Raed Fares se réclamait, fut littéralement mise au ban, livrée à la violence extrême d’un régime prêt à tout pour l’annihiler. Avec le temps, cette résistance a de surcroît dû affronter des groupes radicaux armés, ceux-là mêmes à qui cette propagande a voulu les assimiler, tout aussi hostiles à leur émancipation et à leur liberté.

C’est donc seuls, et sur deux fronts, que Fares et ses nombreux compagnons de route ont dû se battre, survivre et ouvrir des espaces où la démocratie syrienne a pu se vivre, à petite échelle, sous la menace permanente, mais de manière tangible. Là est la grande leçon que nous adressent les révolutionnaires syriens, et plus particulièrement encore ceux d’entre eux qui y ont laissé la vie : rien ni personne n’a été capable de véritablement endiguer l’élan démocratique en cours. Car aucune propagande, aucun discours, aucune posture ne peut réduire des humains en lutte à des objets géopolitiques. Nous ne pouvons résolument pas vouer indéfiniment les démocrates syriens à être uniquement victimes d’enjeux qui les dépassent et qui justifieraient leur abandon ou leur oubli. Les banderoles et les dessins de Kafranbel, les slogans frappant les esprits, jouant souvent sur le second degré et l’humour, étaient une tentative particulièrement réussie d’offrir cet autre regard sur les événements syriens. Loin de la réification à laquelle les populations civiles syriennes ont le plus souvent été réduites, on pouvait y voir comment la révolution syrienne a permis à certains d’occuper l’espace en tant que véritables sujets politiques. C’est bien cette interpellation que la disparition tragique de Raed Fares et de son ami Hammoud Junaid nous adresse : «Sommes-nous enfin prêts, au-delà de l’immense désastre politique et humain en Syrie, à quitter nos discours et postures « clés en main » qui réduisent des êtres humains à être le réceptacle de nos propres peurs et de nos propres obsessions ?» Loin de tout esthétisme, de tout relent orientaliste, de toute condescendance ou paternalisme, sommes-nous capables d’entendre la voix de ces militants que la propagande d’un régime dictatorial s’est attachée systématiquement à étouffer? Dans l’imaginaire ambiant qui confond régulièrement «réalisme» et «cynisme», pouvons-nous encore tendre l’oreille aux voix de la liberté ? Alors peut-être, Raed Fares, et tous les autres, ne seront pas morts pour rien.

 

  • Ce texte est d’abord paru sous la forme d’une tribune dans le quotidien Libération le 2 décembre 2018.

Marie Peltier historienne, chercheuse et enseignante à l’Institut supérieur de pédagogie de Bruxelles (ISPB)

 

– Et puis cet article sur la courageuse localité de Kafranbeul aujourd’hui orpheline de son porte-drapeau, Raed Farès.

 

Le don du glas – Patrick Chamoiseau

« Frères migrants, qui le monde vivez, qui le vivez bien avant nous, frères de nulle part, ô frères déchus, déshabillés, retenus et détenus partout, les poètes déclarent en votre nom que le vouloir commun contre les forces brutes se nourrira des infimes impulsions. Que l’effort est en chacun dans l’ordinaire du quotidien. Que le combat de chacun est le combat de tous. Que le bonheur de tous clignote dans l’effort et la grâce de chacun, jusqu’à nous dessiner un monde, où ce qui verse et se déverse par-dessus les frontières se transforme là même, de part et d’autre des murs et de toutes les barrières, en cent fois cent fois cent millions de lucioles! – une seule pour maintenir l’espoir à la portée de tous, les autres pour garantir l’ampleur de cette beauté contre les forces contraires ». (Déclaration des poètes, Patrick Chamoiseau in Frères Migrants)

Mais, alors que bien des pays pauvres recueillent tant bien que mal des migrations massives, les Etats-nations d’Europe préfèrent dire à la vie qu’elle ne saurait passer. Eux qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore, veulent enchouker à résidence misères terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde. Qu’il n’est pas de leurs oeuvres et pas de leur devoir. Ils lui opposent les dissuasions d’une mort autorisée, filmée à angles choisis, médiatisée chaque jour. Ils élèvent l’attestation d’un impossible sur des monceaux de cadavres et consentent à l’abandon de tout un océan aux vocations des cimetières. Le berceau de leur civilisation est devenu une tombe. Ils ont tout essayé, pactisé avec les infamies, ici avec le diable turc, là avec la déroute grecque, plus loin ils ont forcé la faiblesse italienne, et pour le reste ils ont peuplé leurs rives de démons mercenaires. Cela se voit légitimé par des équilibres économiques, des seuils de tolérance, des préventions sécuritaires contre le terrorisme, de la Raison d’Etat alliée aux indigences du pragmatisme politicien. Ils arguent d’identités menacées par des hordes dissolvantes. Ils disent que rester hors d’atteinte est la seule réponse possible à ce qui n’est qu’un début d’invasion.

L’Europe envisagée comme solitude au monde! L’Europe, amputée de sa propre mémoire, se voyant née d’elle-même, se nourissant d’elle-même, achevée en elle-même sans besoin de l’Humain!…

Pourtant, en son sein même, l’imprévisible surgit. Quelques êtres humains – je parle des gens de l’ordinaire, sans titre et sans blason – s’éveillent malgré tout à quelque chose en eux. A l’instar des migrants, ils inventent au-devant de leur propre humanité d’intraitables chemins. Sans attendre un quelquonque horizon, ils recueillent et accueillent des ombres des spectres des silhouettes qui traversent les projecteurs et les obstacles éblouissants. Ils se portent vers eux, sans lumière, sans audience, avec juste un rien d’humanité tremblante. Se faisant eux-mêmes et audience et infime lumière, ils donnent leur lit, leur petit déjeuner, leurs habits, leur temps, leur solitude aussi. Casa nostra, casa vostra! Chants, danses, musiques, petites choses petits gestes petits mots qui recèlent sans doute l’éclat tenu d’un autre monde : une intuition qui désavoue les vérités ténébreuses et puissantes. Casa nostra, casa vostra!

Quand l’Humain n’est plus identifiable par l’humain, la barbarie est là. Pas une tribu, pas une nation, pas une culture ou civilisation qui n’ait en quelque heure essaimé sous le désir ou la contrainte. Qui n’ait en quelque moment de ses histoires vu une partie d’elle polliniser le monde. Ou qui n’ait accueilli ou n’ait été forcée de recevoir ce qui provenait d’un bout quelquonque du monde, puisant au monde autant que se donnant au monde, s’érigeant en source en asile et refuge, ou réclamant et asile et refuge.

Pas une.

Homo sapiens est aussi et surtout un Homo migrator.

Dès lors, l’homme campé sur son seuil qui ne reconnaît pas l’homme qui vient, qui s’en inquiète seulement, qui a peur sans pouvoir s’enrichir de cette peur, et qui voudrait le faire mourir ou le faire disparaître, est déjà mort à lui-même. Il a déjà disparu en lui-même, de sa propre mémoire, de sa propre histoire, et à ses propres yeux. C’est lui-même qu’il ne reconnaît plus. C’est avec la crainte de lui-même qu’il se menace. C’est de lui-même qu’il se protège, et c’est lui-même qui se condamne à ce naufrage qu’il craint. En la matière humaine, et dans celle du vivant, le glas ne connaît que tous les horizons, il sonne d’emblée pour tous et pour chacun, de part et d’autre des murs, à commencer par celui qui l’actionne. Le don qui lui rétorque connaît la même ampleur.

 

  • Ce texte est un chapitre du livre Frères Migrants, collection Points, 2018. Idem pour l’extrait de la Déclaration des Poètes)
  • Copyright de la photo: Jane Sautière

 

  • La publication du Manifeste pour une Europe solidaire et migrante vient donner une dimension concrète, « en acte », à l’horizon des élections européennes de juin 2019 (et dans le contexte de pays européens de plus en plus tentés par le fascisme et les politiques sociales les plus extrêmes), de ce texte de poétique politique de Patrick Chamoiseau. Celui-ci fait partie, naturellement, des principaux signataires et appuis de ce beau Manifeste citoyen. On peut suivre la génèse de cette initiative européenne et aller sur le site Europe Solidaire Migrante, où chacun peut signer le Manifeste et se tenir informé.

 

La sécurité de l’aéroport de Beyrouth, histoire d’un enchevêtrement de pouvoirs – Anne – Marie El-Hage

L’aéroport de Beyrouth est, à l’image du pays, miné par les luttes de pouvoir, le clientélisme, l’insubordination et les lacunes d’une législation obsolète qui remonte à 40 ans et définit mal les prérogatives. Officiellement, le seul aéroport en service du Liban est placé sous la tutelle du ministère de l’Intérieur et dirigé par le service […]

« Capharnaüm » : une plongée en apnée dans l’indicible… – par Bélinda IBRAHIM

  Le tapage médiatique autour du film, dès qu’il avait été nominé pour la palme d’or à Cannes, l’avait précédé. Il était entendu que ce serait un film qui dérangerait, qu’il ne s’agissait nullement d’un conte de fées, mais d’un décompte de faits, bien réels et douloureux. J’étais au courant de tout cela lorsque je […]

Indefensible: Idlib and the left – Leila Shami with an introduction (in french) by Catherine Coquio

Idlib n’est pas «l’épilogue » de l’insurrection citoyenne en Syrie – contrairement au titre d’un article récent du journal Le Monde –  mais un cri de résistance civile à entendre et répercuter, dans la longue nuit actuelle. Ce qui s’y est passé et ce qui s’y prépare contient, comme le montre bien Matthieu Rey dans […]

Trois mesures pour sortir du désastre écologique, par Claude HENRY

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/09/05/claude-henry-trois-mesures-pour-sortir-du-desastre-ecologique_5350348_3232.html Cet article est paru dans le Monde, rubrique idées, du 5 septembre 2018 (format abonnés). Il m’a paru important de le diffuser ici, parce qu’il y a urgence. Une « nuit du 4 août mondiale » comme le dit en conclusion l’auteur est à souhaiter, sans plus d’hypocrisie ni de politiques et comportements égoïstes d’autruches. Pour […]

Communication Prioritaire – Alexo XENIDIS (une lecture, par Souha Tarraf)

C’est un tout petit livre déstabilisant dans sa présentation: il n’y a pas de numérotation aux pages, le caractère est celui d’un mail très ordinaire (andale mono, taille 10) – mais il est imprimé sur du papier velin épais et luxueux! On est loin des drafts de mails imprimés sur banal papier-listing. Et sur la couverture, un dessin inquiétant, celui d’un animal reproduit à l’identique sur la façade de sa maison-tanière; l’entrée de celle-ci est noire comme la mort.

Déstabilisant dans son titre le livre l’est aussi dans son contenu, à plusieurs clés! Où il est question de Finalisation, de Restructuration, d’effet-Miroir « destiné à masquer l’avancée de nos travaux (de restructuration) aux pouvoirs en place » et enfin de de Tri sélectif : le lecteur a l’impression d’être embarqué dans une scène théâtrale en plusieurs actes.

Densité du propos, ampleur du projet, le lecteur est cueilli à froid de suite, dès la première page, par un premier message – bien sûr – du CIEL (un certain Comité International Exécutif Libre) très inhabituel, menaçant et déconcertant.

Esquisse de poétique politique, cette Communication Prioritaire se déploie en deux temps, deux tons, deux phases voire trois, avec une rupture radicale pour la dernière « phase » – là où se passe, s’impose une réappropriation radicale du « moi », une reprise du jeu/ »je » personnel en sorte d’ajustements lexicaux. Un peu surpris après deux phases remplies d’injonctions neutres, on assiste à une installation de repères très individualisés où les mots retrouvent leur chaleur, leur tissu, leur force expressive et démonstrative.

Par-delà la première communication générale, celle-ci semble en fait le véritable « message » à faire passer. Elle est très courte (2 pages) mais dense, elle consiste dans une ré-appropriation radicale du « je », des mots, du choix des mots, comme un choix/une option définitive, radicale, de vie. On y respire, on aime ces jeux de mots où le « je » est enfin retrouvé, exaucé!

Avec ce petit ouvrage-essai, j’ai lu un message majeur: arrêtons ce monde de faux-semblants, de faussaires de mots et d’injections. Parlons, exprimons-nous vraiment! Ré-approprions notre « je », notre véritable « je » personnel, l’essence de nous-même, retrouvons le vrai, jetons l’inutile, le construit, le faux, le faussaire (en tout: dans les émotions, les sentiments, les relations).
Un mot d’ordre (et de désordre) : Tendresse. Tendresse, toutes!

Extrait: au sujet du mot Amour, « sérieusement tapé, râpé sous toutes les coutures »
« Je réfléchis, retrouvant mes esprits, et le jetais dans le sac, non sans lui avoir collé une beigne en majuscule corps gras 45 ».

J’ai lu un message « subliminal » à l’attention du lecteur : ce que vous vivez aujourd’hui d’horreurs en guise d’informations quotidiennes aurait pu être du faux, du virtuel si vous aviez bougé, si vous vous étiez soulevés. Mais vous êtes restés tranquilles, (le croyez-vous!), soumis en réalité, derrière vos écrans/miroirs. Et le monde s’effondre vraiment sous vos/nos yeux apathiques, incrédules, ébahis. Parce que vous restez prisonniers (à l’injonction) d’un « nous », d’un collectif étouffant, abrutissant votre/notre volonté.

Et je me mets à espérer que ce texte soit un script, un « essai » vers une construction de type roman. Les principaux ingrédients de base sont prêts et l’on est très curieux de suivre un développement détaillé de la proposition de cette Communication Prioritaire.

Ouvrage paru en mai 2018, éditions TARMAC

Paolo Dall’Oglio, l’homme qui m’a sauvé deux fois – par Yahia HAKOUM

Cette année, ça fait 5 ans que le père Paolo a disparu. Beaucoup de rumeurs parlent de lui. Certains disent qu’il est mort, certains disent qu’il est vivant. Dans tous les cas, pour moi il est vivant. Il est vivant à travers ce qu’il a construit chez beaucoup de gens quel que soit quels que soient leurs âges, nationalités ou confessions.

La première fois que j’ai rencontré le père Paolo, c’était en 2002. Je suis allé au monastère pour une visite. C’était un vendredi après-midi : en arrivant aux pieds des montagnes, j’ai vu un homme avec une voix très forte qui parlait avec tout le monde. Il faisait des blagues et, en même temps, il ramassait les déchets et il invitait les gens à le rejoindre. J’étais étonné de son comportement et je me demandais qui était ce monsieur.

Pour moi, un prêtre c’est un homme habillé en vêtements noirs ou blancs avec des fils dorés qui porte une grande croix et qui parle aux gens de haut, comme tous les muftis car ils se considèrent comme des détenteurs de vérités qui sauvent les humains. Sauf qu’ici ce n’était pas le cas. C’était un homme avec un jalaba traditionnel et une ceinture sur le ventre, ce qui ressemble parfaitement à l’habit traditionnel de ma région. Un homme qui parlait normalement sans aucun recours à la parole religieuse. Cet homme m’avait marqué sans que je sache que, 9 ans plus tard, il serait mon sauveur.

En 2011, j’ai participé aux manifestations réclamant la liberté et la dignité pour le peuple syrien. Après ma sortie de prison, j’ai vécu l’enfer sur terre comme le chef de l’agence de sécurité me l’avait promis. Tout le monde m’évitait, personne n’osait à me dire bonjour. Ma famille répétait la propagande d’Assad : que c’était un complot et que je me faisais laver le cerveau par les ennemis de la Syrie. Dans ce contexte, j’ai décidé de quitter le pays. Pendant que j’étais en train de regarder les nouvelles pour savoir d’où je partirais, j’ai vu le père polo Paolo parler de son expérience et de son vécu à Mar-Moussa. Ces mots étaient assez encourageants pour me pousser à envisager de rester en Syrie mais près de cet homme. Je n’avais aucun vrai lien avec lui mais quelque chose me disait que cet homme serait prêt à me protéger.

Je me suis rendu au monastère le jour même, il était l’heure de manger à midi. Il est venu s’installer à la table où j’étais, vu que j’étais le visiteur. Je lui ai posé quelques questions et, à chaque réponse qu’il me donnait, je me rendais compte que mon sentiment était correct. Je lui ai demandé si je pouvais rester pour un mois, il m’a répondu « reste autant que tu veux ». Le soir je suis revenu au monastère et je lui ai dit « j’ai besoin de te parler ». Il m’a dit « demain nous parlerons ». Le lendemain il était très occupé et le jour d’après aussi. Le troisième jour j’ai décidé de partir et (mais ?) le matin il m’a dit « ce soir je t’attends pour parler ». Le soir je lui ai raconté mon histoire et le désespoir que je vivais à ce moment-là. Je ne savais pas ce qu’il ferait mais j’ai eu confiance en lui. Il s’est mis à pleurer et moi aussi, puis il m’a demandé s’il pouvait me prendre dans ses bras en m’appelant « mon fils ». C’est à ce moment-là que je me suis vraiment senti en sécurité et que je me suis dit qu’à partir de ce moment, je pourrais compter sur quelqu’un. J’ai passé 6 mois au monastère près de père Paolo comme un fils près de son père. 6 mois pendant lesquels j’ai appris plein de choses, 6 mois pendant lesquels mon désespoir s’est transformé en une force de changement. Puis les conditions sont devenues difficiles donc j’ai dû quitter le pays.

Grâce à Paolo, je suis sorti de pays et grâce à lui, j’ai pu m’inscrire à l’université et devenir ce que je suis aujourd’hui. Sans lui et sans son soutien peut-être que j’aurais été tué depuis longtemps comme mes frères, ou dans la situation actuelle de la Syrie je serais en train de massacrer les gens. Paolo ne m’a pas sauvé que physiquement il m’a aussi sauvé moralement en m’apprenant à rester ouvert aux dans les moments les plus sombres, à respecter les valeurs humaines quelle que soit la terreur autour de moi.

Paolo n’était n’est pas le religieux qui se met dans une tour loin des gens. Il est le religieux qui ne se voit pas vivre loin des gens et loin de leur espérance de liberté et de justice. C’est pourquoi Paolo est le prêtre de la révolution et pas celui au service des bourreaux.