Raed Fares ou l’assassinat de la voix des démocrates syriens – Marie PELTIER

J’ai appris la mort de Raed Fares vendredi [30 novembre] aux alentours de midi. En état de choc, bouleversée, tremblante, je me suis mise directement à écrire. J’ai envoyé ce texte dans la foulée à Libération, que je remercie d’avoir publié ces mots à la fois pétris de rage et d’espoir. Cet espoir inébranlable ouvert par les révolutionnaires syriens, dont ceux d’entre nous qui les ont rencontrés, écoutés, suivis, savent qu’ils nous ont changés, profondément, intérieurement, irrémédiablement, forts désormais de la certitude que la terreur et la tyrannie n’auront jamais le dernier mot.” (Marie Peltier)

 

Raed Fares était le fondateur de la station indépendante Radio Fresh FM ayant pour rôle d’alerter les habitants d’Idlib des attaques du régime de Damas, mais aussi des dangers des groupes extrémistes circulant dans la région. Il était aussi connu pour avoir ouvert le Media Center de Kafranbel, cette petite ville du nord de la Syrie devenue célèbre pour ses banderoles percutantes et souvent humoristiques en faveur d’une Syrie libre et démocratique. Le caractère original et efficace de cette communication avait fait de ce lieu un emblème de la résistance pacifique face au régime Al-Assad et aux groupes jihadistes hostiles à la révolution.

Raed Fares faisait partie de ces démocrates syriens qui ont fait les frais d’une double terreur : celle d’un pouvoir «laïc» sanguinaire et celle de radicaux jihadistes. Il était de ceux qui étaient pris en étau entre ces deux violences qui avaient pour vœu conjoint d’éteindre l’élan révolutionnaire syrien. Menacé de mort et enlevé à plusieurs reprises, Fares n’avait jamais baissé les bras. Sa mort, tragique, est à l’image de l’abandon auquel la communauté internationale a voué des démocrates syriens.

Comment ne pas lire aujourd’hui l’histoire de la révolution syrienne à l’aune de cet abandon ? Quand les premières manifestations ont éclaté en Syrie, en mars 2011, dans le sillage des printemps arabes», il existait pourtant un certain enthousiasme au sein des opinions publiques occidentales. L’impression que «quelque chose» était en train de se soulever au loin, susceptible de raviver le combat démocratique au sein même de nos sociétés, fut un temps perceptible. Mais cette solidarité citoyenne internationale s’est très vite cantonnée à une posture de principe, peinant infiniment à se traduire en actes. Comme si le récit qui avait été accolé à ce conflit s’était peu à peu chargé d’obsessions contemporaines qui ont fait écran à cette lutte universelle pour les droits et pour la dignité.

Raed Fares et tant d’autres activistes et militants syriens avant lui ont ainsi été aussi victimes de discours formatés, notamment charriés par la dictature à laquelle ils ont fait face. Ces discours ont œuvré à invisibiliser leur lutte. La propagande de Damas a su très bien identifier les nœuds du débat public européen et occidental, s’attachant à offrir un narratif qui venait en quelque sorte les épouser, en même temps qu’il jetait le discrédit sur les révolutionnaires syriens. Jouant à la fois sur la peur de l’islamisme et du terrorisme jihadiste – qui a si durement frappé nos sociétés -, et sur une posture anti-impérialiste et antisystème qui a depuis plusieurs années le vent en poupe, Bachar al-Assad est ainsi parvenu à s’imposer dans les esprits comme une figure de «résistant». En utilisant nos peurs et nos fantasmes pour justifier sa propre terreur, il a progressivement distillé le doute à l’échelle internationale, présentant ses opposants comme des fauteurs de trouble et comme une menace pour la «stabilité» du pays et de la région. C’est à la faveur de ce récit falsifié et fondamentalement oppressif que la résistance citoyenne syrienne, et particulièrement la résistance pacifiste dont Raed Fares se réclamait, fut littéralement mise au ban, livrée à la violence extrême d’un régime prêt à tout pour l’annihiler. Avec le temps, cette résistance a de surcroît dû affronter des groupes radicaux armés, ceux-là mêmes à qui cette propagande a voulu les assimiler, tout aussi hostiles à leur émancipation et à leur liberté.

C’est donc seuls, et sur deux fronts, que Fares et ses nombreux compagnons de route ont dû se battre, survivre et ouvrir des espaces où la démocratie syrienne a pu se vivre, à petite échelle, sous la menace permanente, mais de manière tangible. Là est la grande leçon que nous adressent les révolutionnaires syriens, et plus particulièrement encore ceux d’entre eux qui y ont laissé la vie : rien ni personne n’a été capable de véritablement endiguer l’élan démocratique en cours. Car aucune propagande, aucun discours, aucune posture ne peut réduire des humains en lutte à des objets géopolitiques. Nous ne pouvons résolument pas vouer indéfiniment les démocrates syriens à être uniquement victimes d’enjeux qui les dépassent et qui justifieraient leur abandon ou leur oubli. Les banderoles et les dessins de Kafranbel, les slogans frappant les esprits, jouant souvent sur le second degré et l’humour, étaient une tentative particulièrement réussie d’offrir cet autre regard sur les événements syriens. Loin de la réification à laquelle les populations civiles syriennes ont le plus souvent été réduites, on pouvait y voir comment la révolution syrienne a permis à certains d’occuper l’espace en tant que véritables sujets politiques. C’est bien cette interpellation que la disparition tragique de Raed Fares et de son ami Hammoud Junaid nous adresse : «Sommes-nous enfin prêts, au-delà de l’immense désastre politique et humain en Syrie, à quitter nos discours et postures « clés en main » qui réduisent des êtres humains à être le réceptacle de nos propres peurs et de nos propres obsessions ?» Loin de tout esthétisme, de tout relent orientaliste, de toute condescendance ou paternalisme, sommes-nous capables d’entendre la voix de ces militants que la propagande d’un régime dictatorial s’est attachée systématiquement à étouffer? Dans l’imaginaire ambiant qui confond régulièrement «réalisme» et «cynisme», pouvons-nous encore tendre l’oreille aux voix de la liberté ? Alors peut-être, Raed Fares, et tous les autres, ne seront pas morts pour rien.

 

  • Ce texte est d’abord paru sous la forme d’une tribune dans le quotidien Libération le 2 décembre 2018.

Marie Peltier historienne, chercheuse et enseignante à l’Institut supérieur de pédagogie de Bruxelles (ISPB)

 

– Et puis cet article sur la courageuse localité de Kafranbeul aujourd’hui orpheline de son porte-drapeau, Raed Farès.

 

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Paolo Dall’Oglio, l’homme qui m’a sauvé deux fois – par Yahia HAKOUM

Cette année, ça fait 5 ans que le père Paolo a disparu. Beaucoup de rumeurs parlent de lui. Certains disent qu’il est mort, certains disent qu’il est vivant. Dans tous les cas, pour moi il est vivant. Il est vivant à travers ce qu’il a construit chez beaucoup de gens quel que soit quels que soient leurs âges, nationalités ou confessions.

La première fois que j’ai rencontré le père Paolo, c’était en 2002. Je suis allé au monastère pour une visite. C’était un vendredi après-midi : en arrivant aux pieds des montagnes, j’ai vu un homme avec une voix très forte qui parlait avec tout le monde. Il faisait des blagues et, en même temps, il ramassait les déchets et il invitait les gens à le rejoindre. J’étais étonné de son comportement et je me demandais qui était ce monsieur.

Pour moi, un prêtre c’est un homme habillé en vêtements noirs ou blancs avec des fils dorés qui porte une grande croix et qui parle aux gens de haut, comme tous les muftis car ils se considèrent comme des détenteurs de vérités qui sauvent les humains. Sauf qu’ici ce n’était pas le cas. C’était un homme avec un jalaba traditionnel et une ceinture sur le ventre, ce qui ressemble parfaitement à l’habit traditionnel de ma région. Un homme qui parlait normalement sans aucun recours à la parole religieuse. Cet homme m’avait marqué sans que je sache que, 9 ans plus tard, il serait mon sauveur.

En 2011, j’ai participé aux manifestations réclamant la liberté et la dignité pour le peuple syrien. Après ma sortie de prison, j’ai vécu l’enfer sur terre comme le chef de l’agence de sécurité me l’avait promis. Tout le monde m’évitait, personne n’osait à me dire bonjour. Ma famille répétait la propagande d’Assad : que c’était un complot et que je me faisais laver le cerveau par les ennemis de la Syrie. Dans ce contexte, j’ai décidé de quitter le pays. Pendant que j’étais en train de regarder les nouvelles pour savoir d’où je partirais, j’ai vu le père polo Paolo parler de son expérience et de son vécu à Mar-Moussa. Ces mots étaient assez encourageants pour me pousser à envisager de rester en Syrie mais près de cet homme. Je n’avais aucun vrai lien avec lui mais quelque chose me disait que cet homme serait prêt à me protéger.

Je me suis rendu au monastère le jour même, il était l’heure de manger à midi. Il est venu s’installer à la table où j’étais, vu que j’étais le visiteur. Je lui ai posé quelques questions et, à chaque réponse qu’il me donnait, je me rendais compte que mon sentiment était correct. Je lui ai demandé si je pouvais rester pour un mois, il m’a répondu « reste autant que tu veux ». Le soir je suis revenu au monastère et je lui ai dit « j’ai besoin de te parler ». Il m’a dit « demain nous parlerons ». Le lendemain il était très occupé et le jour d’après aussi. Le troisième jour j’ai décidé de partir et (mais ?) le matin il m’a dit « ce soir je t’attends pour parler ». Le soir je lui ai raconté mon histoire et le désespoir que je vivais à ce moment-là. Je ne savais pas ce qu’il ferait mais j’ai eu confiance en lui. Il s’est mis à pleurer et moi aussi, puis il m’a demandé s’il pouvait me prendre dans ses bras en m’appelant « mon fils ». C’est à ce moment-là que je me suis vraiment senti en sécurité et que je me suis dit qu’à partir de ce moment, je pourrais compter sur quelqu’un. J’ai passé 6 mois au monastère près de père Paolo comme un fils près de son père. 6 mois pendant lesquels j’ai appris plein de choses, 6 mois pendant lesquels mon désespoir s’est transformé en une force de changement. Puis les conditions sont devenues difficiles donc j’ai dû quitter le pays.

Grâce à Paolo, je suis sorti de pays et grâce à lui, j’ai pu m’inscrire à l’université et devenir ce que je suis aujourd’hui. Sans lui et sans son soutien peut-être que j’aurais été tué depuis longtemps comme mes frères, ou dans la situation actuelle de la Syrie je serais en train de massacrer les gens. Paolo ne m’a pas sauvé que physiquement il m’a aussi sauvé moralement en m’apprenant à rester ouvert aux dans les moments les plus sombres, à respecter les valeurs humaines quelle que soit la terreur autour de moi.

Paolo n’était n’est pas le religieux qui se met dans une tour loin des gens. Il est le religieux qui ne se voit pas vivre loin des gens et loin de leur espérance de liberté et de justice. C’est pourquoi Paolo est le prêtre de la révolution et pas celui au service des bourreaux.