Le diable est dans les détails – Tarek WHEIBI

Ce texte est la traduction personnelle – aidée par ma fille 🙂 – de l’original, en anglais, publié par Tarek Wheibi il y a quelques jours sur son blog (The T time) et republié ici, cf  l’avant-dernier post (The devil is in the details).

Il est de ces textes emblématiques de situations humaines universelles: Bilal « l’aveugle » et père d’Ahmad (un enfant de 4 ans mort en Syrie) est aujourd’hui un de ces « réfugiés syriens au Liban ». Ils sont plus d’un million, soit le quart de la population libanaise selon les chiffres des bureaux de l’ONU pour les réfugiés (UNHCR). Il leur donne un visage… il regrette de ne pas être mort près de son fils.

Merci Tarek Wheibi pour ce témoignage qui rassure en ces temps si sombres et violents : les jeunes civils dévoués à l’humain, pas seulement à l’humanitaire comme profession, sont bien là. Ils font la plus grande des résistances, ils savent discerner les informations importantes du reste – des détails. Mais il y a détails et détails…ap13012402095

_____________________

« 106 personnes ont été tuées aujourd’hui en Syrie, et plus de 300 blessées ».

Le type de communiqué de nous lisons chaque jour, relayé par une agence de presse quelque part sur Facebook ou Twitter. Les chiffres peuvent varier mais les faits restent les mêmes, alors nous secouons la tête avec pitié (quelquefois) et puis nous faisons défiler l’écran plus bas, vers des choses plus intéressantes comme Suarez qui mordrait les gens à la coupe du monde, les selfies ou encore Myriam Klink.

Mais derrrière ces chiffres il y a des gens, ou bien ce que le monde considère aujourd’hui comme « des détails ».

Ahmad est l’un de ces détails.

Je n’ai jamais pu rencontrer Ahmad. Je n’ai pas pu le rencontrer parce qu’Ahmad est un enfant de 4 ans qui a été tué en Syrie lorsqu’une roquette s’est abattue sur sa maison. J’ai rencontré Bilal son père, Hasna’ sa mère, Mohammad son frère de 3 ans et Alia sa soeur qui vient de naître, qu’il ne pourra jamais connaître. La famille d’Ahmad est à présent une famille réfugiée au Liban; ils ont fui leur village à la suite du massacre qui leur a arraché l’un des leurs. Le père Bilal a 29 ans, il est aveugle et marche avec l’aide d’une canne qu’il ne peut tenir que du milieu, parce qu’elle est cassée en trois endroits. Mon travail avec l’UNHCR exige que je m’informe sur les souvenirs des demandeurs d’asile et qu’ils me racontent leurs histoires horribles afin que je puisse évaluer leurs besoins en tant que réfugiés.

Hasna’ la mère était assise en silence, elle me fixait et pourtant quelque chose me faisait sentir que pour elle j’étais invisible. Les enfants étaient inquiets, agités et pleuraient tout le temps. Mais c’est Bilal qui m’a touché en mon âme et a rendu mon coeur silencieux. Avez-vous déjà vu un homme adulte, aveugle, résistant de toutes les forces de son corps pour ne pas pleurer devant sa famille? Il n’arrivait plus à supporter les gémissements de son fils, son corps tout entier tremblait lorsqu’il a mis sa main sur son visage et l’a griffé. J’ai poliment demandé à sa femme d’attendre dehors avec les enfants pour que je puisse parler seul à son mari.

Le sanglot que Bilal a laissé échapper alors que je fermais la porte… mes jambes ont eu du mal à me supporter. Je l’ai regardé s’effondrer, usé et détruit par un combat auquel il n’avait jamais participé. J’étais assis en silence sur ma chaise. Le fait que cet homme soit aveugle était mon unique triste soulagement; il ne pouvait voir ma tête alors que je luttais silencieusement contre les larmes, pour qu’elles ne sortent pas de mes yeux. Au bout quelques minutes qui ont paru des heures, il a commencé à parler. De triste et injuste, ce qu’il m’a dit est devenu épouvantable.

Comme la plupart des réfugiés syriens au Liban, Bilal vit avec sa famille dans une zone rurale pauvre, dans des conditions de vie primaires insupportables au 21ème siècle, entouré par une communauté locale qui souffrait déjà de la pauvreté, de la surpopulation et du manque d’éducation; et ce n’est pas étonnant, une communauté qui a su trouver plusieurs façons de profiter des réfugiés syriens.

Bilal est bien connu dans la rue où il réside (un homme aveugle avec une canne cassée et deux enfants ne passe pas vraiment inaperçu), il sert d’amusement à ses voisins « si bien rangés ». On l’appelle l’aveugle. Il redoute les secondes par lesquelles il doit sortir de chez lui et marcher dans la rue, où sa femme est nsultée. Les enfants du voisinage le provoquent jusqu’à ce qu’il fasse la seule chose qui lui est possible de faire, devenir fou, hurler et jurer cependant qu’ils se moquent de sa réaction.

Bilal a été volé au moins 5 fois.

L’une des fois dont il n’arrive pas à se remettre est celle où il emmenait son bébé Alia à la clinique locale pour un examen médical de routine. Un homme s’est approché de lui et lui a arraché son portefeuille de la poche avant de sa chemise; « s’il vous plaît, je dois prendre ma fille chez le médecin, j’ai besoin d’argent pour payer le transport »… « Tu peux marcher » lui a répondu le voleur. Bilal est devenu fou et a commencé à jurer. Il a alors été battu devant sa femme et ses enfants par un homme qu’il ne pouvait voir.

Bilal s’est arrêté quelques secondes après m’avoir raconté cela…

« Je veux tuer ma femme et mes enfants et me tuer ensuite… J’aurai aimé que nous soyons morts en Syrie avec Ahmad ».

Vous savez le pire? C’est que je le comprends.

Publicités

Oui nous voulons vivre au Liban! # not a martyr …بدي  et autres revendications civiles (Souha TARRAF)

 

#not a martyr
#not a martyr

Entre la mobilisation pour venir en aide aux réfugiés syriens délaissés et les attentats meurtriers à Beyrouth fin décembre 2013, le Liban des gens a vécu des jours éprouvants, bien éloignés des préoccupations des ‘responsables’ politiques, qu’ils soient ou non représentés au gouvernement.

Les voitures qui explosent, les gens innocents qui meurent, les blessés plus ou moins gravement, les dégâts physiques, les dégâts dans les têtes – ceux-là sont les plus difficiles à réparer… Un pays perdu, si mal servi par une classe politique pas du tout à la hauteur des événements : à en pleurer!

Oui le Liban est entré avec la fin de l’année 2013 dans la tourmente: nous croyions qu’il s’agissait d’une tempête hivernale passagère (Alexa), en réalité nous sommes installés dans l’oeil du cyclone, dans une zone de fortes turbulences qui menace d’emporter les racines, les (frêles) fondements de ce petit pays.

D’un attentat sanglant à un autre (ceux qui parlent d’irakisation oublient que la paternité de ce ‘mode opératoire’ revient, malheureusement, au Liban), d’une douleur à l’autre, d’un sanglot de désespoir de mère, de soeur, de femme, de frère à un autre sanglot déchirant… Sommes-nous réduits à cela, au Liban, à devenir des chiffres de victimes, parce que forcément un attentat efface l’autre?

La réponse des gens est, clairement, non! De toutes les incivilités que nous vivons en mode accéléré depuis quelques semaines sont en train de naître différents mouvements de protestation; leur point commun est qu’ils naissent à travers internet, sur Facebook et Twitter principalement.

Remontons le fil de cette histoire – des gens –  en cours : on est partis d’un mouvement de refus au nom des civils tués, ces ‘dommages collatéraux’ des conflits stratégiques qui traversent le pays et toute la région. Ce nom est ‘je ne suis pas un martyr‘, il est né à la suite de la mort du jeune Mohammad Chaar à Beyrouth, ‘collatéralement’ à l’attentat qui a coûté la vie à l’homme politique Mohammad Chatah. M. Chaar se trouvait là avec ses amis, il est mort quelques secondes après la prise d’une photo ‘selfie’ (voir la photo ci-dessous). Il était là à la mauvaise seconde, pas d’chance pour lui. Mais il n’est pas la énième victime d’un attentat, il n’est pas qu’un chiffre, nous ne sommes pas réduits à n’être que des chiffres potentiels: tel est donc  le point de départ relaté dans le Daily Star et relayé sur cette page Facebook/ Révolution Mohammad Chaar – et surtout celle-ci R.I.P Mohammad Al Shaar. Créée le 28 décembre 2013, elle rassemble des dizaines de milliers de ‘like’ (plus de 55.000) et est alimentée par des commentaires et des photos venant du monde entier, preuve d’une sorte d’identification à ce jeune homme mort ‘comme ça’ par malchance, comme cela aurait pu ou peut arriver à n’importe qui d’entre nous. Nous sommes tous Mohammad Chaar : ce slogan est décliné partout au Liban et aussi du Brésil, d’Australie, de France…

On vit par chance et par hasard au Liban comme le souligne avec rage, avec tristesse et avec force Roni Alpha dans sa chronique d’une grande rigueur linguistique (post du 06 janvier 2014) – malheureusement impossible pour moi à traduire ici.

#not a martyr est devenu en quelques jours, sur Twitter ou Facebook, le mot de ralliement des civils libanais pris au piège de la guerre, et ce mouvement citoyen ne cesse de se développer: né le 30 décembre 2013, sa page est très régulièrement alimenté par les revendications des citoyens, résidents ou pas au Liban. Plus de 6500 ‘like’ en 8 jours (voir ci-dessous la page d’infos/about de ce lieu-exutoire le plus populaire auprès des gens).

Du refus d’être des martyrs (shuhada) et du refus d’être accolés par leur mort violente à une cause, les revendications des gens ont fusé et continuent de fuser dans tous les domaines, vers un sens très précis: être Libanais (vivant!) au Liban. Etre libre de sortir sans avoir peur de mourir parce qu’au mauvais endroit, à la mauvaise seconde. Etre libre d’exprimer ses croyances, sa différence, ses espérances… Etre et Libanais au Liban, sans avoir un passeport prêt au départ. Construire un pays vivable pour soi et pour ses enfants… jusqu’à l’un des récents ‘mots d’ordre’, ‘je veux vivre pour mon enfant, je ne veux pas mourir pour mon pays‘ (cf. la photo en haut de page, en arabe waladi/ mon enfant et watani/mon pays riment et donnent une tonalité invisible en français)… Ce projet est celui de toute personne ‘normale’ sur cette terre, au Liban il devient une revendication, en lieu et place de devenir un « martyr » sans l’avoir ni rêvé ni demandé!

Un autre lieu passionnant et intéressant (comme symptôme d’un uprising, soulèvement, en cours de germination?) est la librairie Al Sa-eh (Le Touriste) située dans une ruelle du vieux Tripoli, entre le souk des friperies et le souk des bijoutiers! Cette vieille librairie dont une partie des livres ont été brûlés vendredi 3 janvier renfermait des livres rares, anciens, de grande valeur. Un mouvement citoyen spontané contre l’obscurantisme s’est levé, des volontaires ont très vite nettoyé et remis en état de fonctionner la librairie.

Un site Facebook de soutien a été créé aussitôt et une page Facebook vient d’être ouverte, il y a quelques heures.

Dès ce lundi 6 janvier (soit 3 jours après le geste criminel), la librairie pouvait rouvrir ses portes! Comme un miracle, et uniquement grâce à une mobilisation citoyenne de grande ampleur, là aussi développée en utilisant Facebook comme lieu d’alerte et de ralliement. Appels aux dons en espèces et en nature (les livres), les résultats sont magnifiques, au coeur d’une ville économiquement et socialement à genoux: non seulement la ville mais le pays a répondu présent.

Chaque jour ou presque des mouvements de mobilisation citoyenne essaient d’éclore ou de se développer à travers Facebook, ils sont plus ou moins indépendants des instances politiques, ils essaient de surfer sur la vague de protestation et de refus d’un statuquo réellement mortel, l’avenir très proche montrera s’ils arrivent à se maintenir ou pas. Par exemple, ce mouvement anti-confessionnel لا للطائفية a été ‘liké’ plus de 3000 fois en 24h, ce qui est un bon présage. Et cet autre, je veux بدي au profil moins clair, ‘liké’ 2400 fois en une semaine.

Les réseaux sociaux se révèlent ainsi comme des lieux de grande importance socio-politique, des lieux de lancement d’alertes et de très rapide mobilisation – à l’instar de ce qui s’est passé au début des soulèvements dans le monde arabe. On l’a vu dans la mobilisation pour l’aide aux réfugiés syriens, on le voit aujourd’hui par des expressions civiles qui se créent de diverses manières et dans un objectif: un Liban civil ‘safe and secure‘, un Liban des gens.

Facebook apparaît comme un lieu de mobilisation pour l’action rapide plus qu’un lieu de réflexion, même s’il ne faut pas négliger les pages de grande valeur de journalistes, chroniqueurs, chercheurs, écrivains, poètes et autres artistes. La réflexion se trouve plus à son aise me semble-t-il dans ces blogs libanais dont je découvre chaque jour la vitalité et la grande richesse (sur les sujets, l’écriture, les thèmes abordés), que leurs auteurs résident ou pas au Liban bien sûr. Et cela donne un intérêt sociologique et culturel particulier à cette blogosphère libanaise et mondiale à la fois, lorsque l’on se souvient de l’importance de la diaspora libanaise, ancienne et actuelle: avec internet, le Liban devient l’affaire des Libanais de tous âges et horizons, qu’ils aient ou pas un passeport libanais, qu’ils parlent ou pas la langue arabe, qu’ils connaissent ou pas leur pays d’origine. Ils contribuent à façonner à leur manière un pays toujours en devenir.

J’avoue ne pas m’être ‘aventurée’ vers l’observation de l’activité sur Twitter à partir du préalable, peut-être faux, que ce format de messages très courts – 140 caractères maximum – est limité au-delà de l’information ponctuelle et la diffusion de photos et d’événements (qui peuvent être de grande importance!).

En conclusion très provisoire : la parole et l’action civiles sont (enfin!) en train de se libérer. Jusqu’à quel point leur permettra-t-on de se s’exprimer, c’est une question qui peut être centrale dans les semaines et les mois qui viennent au Liban.

La page d’infos/ I am NOT a martyr – أنا مش شهيد

https://www.facebook.com/notamartyr/info

We refuse to become martyrs. We refuse to remain victims. We refuse to die a collateral death.

Description

On the morning of December 27, 9 people were murdered in Downtown Beirut, adding their names to the ever-growing list of people whose lives were thrown to waste. We refuse to stand by as this goes on for another year. We can no longer normalize the persistent violence. We can no longer desensitize ourselves to the constant horror of life in Lebanon.We are victims, not martyrs. We refuse to become martyrs. We refuse to remain victims. We refuse to die a collateral death.We are angry, sad, and frustrated with the current situation in our country. But we are not hopeless. And we have dreams for our country.We know we are not alone.Post a photo or a status to this page. Tell us what you want for your country.

Tell us what you want to live for. #notamartyr

نرفض أن نكون شهداء. نرفض أن نبقى ضحايا
صباح ٢٧ كانون الأول، قُتِل تسعة أشخاص في وسط بيروت، لينضمّوا إلى لائحة الأشخاص الذين فارقوا الحياة سدى.
نحن لا نقبل أن يستمر هذا الوضع سنة أُخرى.
لن نسمح بتطبيع العنف اللامتناهي.
لا يمكن لنا أن نفقد الإحساس تجاه الرعب الذي يواجهنا كل يوم في لبنان.
نحن ضحايا ولسنا شهداء. نرفض أن نكون شهداء. نرفض أن نبقى ضحايا
نحن غاضبون، محبطون ونشعر بحزن كبير جرّاء الوضع الحالي في وطننا. لكننا لم نيأس ولدينا طموحات لهذا البلد.
نحن نعلم أننا لسنا الوحيدين.
ضع صورة أو جملة على هذه الصفحة. قل لنا ماذا تريد أنت للوطن

قل لنا ما الذي ترغب العيش من أجله
1472958_581795598565969_2000484098_n  1515044_199014813637258_2103680327_n

Alexa et Facebook, la divine alliance! (Souha TARRAF)

 Un renouveau citoyen possible, nouvelle illusion ou réalité?

Dessin Tony Danayan (2013)
Dessin Tony Danayan (2013)

Le diagnostic de ce grand malade qu’est le Liban est archi connu, il y a en vrac la désintégration en cours de l’Etat, la faillite de la classe politique, la faillite des partis et organisations politiques, syndicales, estudiantines et tous les ‘corps intermédiaires’ (parce qu’affiliés et donc dépendants des partis-confessions établis).

Et le plus inquiétant et désespérant dans cette interminable descente aux enfers est la désintégration de ce qui fait société, de la société civile dans ce pays.

A ce diagnostic socio-politique relevé par beaucoup d’observateurs, il faudrait ajouter la situation sécuritaire et économique. La synthèse, sombre, est ‘offerte’ dans le dernier rapport de l’année 2013 de la LCPS, cet observatoire de premier plan sur le Liban: Lebanon: More Instability on the Horizon!

Comment trouver un peu d’espoir, où se situent les énergies citoyennes positives au Liban aujourd’hui?

Des  individus isolés et pleins de bonne volonté aux nombreuses ONG locales (par exemple celle-ci  sur les minorités) et à divers types d’actions citoyennes créés souvent via Facebook: Sawa4Syria, Lebanese4Syrian entre autres actions… Toutes ces initiatives sont-elles suffisamment significatives, socialement, de ‘quelque chose’? Peuvent-elles suffire ou, plus sûrement, peuvent-elles contribuer à ‘redémarrer’, relancer une société civile autonome, hors de portée d’un mode de fonctionnement devenu mafieux, de communautés-confessions interdépendants des partis politiques?

Avons-nous le droit aujourd’hui d’exister en tant que citoyens unis en force collective en dehors des carcans 8 ou 14 mars et non pas seulement en tant qu’individus éparpillés, dispersés, peu ‘efficaces’?

Au-delà de tentatives isolées d’expression citoyenne, individuelles ou collectives, au-delà de ces expressions inoffensives (qu’elles le soient par l’écriture, par une action civique/citoyenne et/ou par une prise de parole et de position publique) de faible ampleur et non connectées entre elles, rien ne semble fonctionner, rien ne ‘prend’ vraiment dans un corps social libanais démembré, qui ne fait plus sens.

Jusqu’à la question qui fâche: qu’est-ce qu’être Libanais, aujourd’hui? La messe est-elle définitivement dite, peut-on affirmer qu’il n’y a plus de terreau social au Liban?

Le politologue Karam Karam avait conclu de manière réaliste, au tournant des années 2000, à une impasse pour ce qui est de l’action citoyenne des ONG et autres mouvements civils libanais, quasiment tous ‘récupérés’ (pour dire vite) à un moment donné de leur parcours par le mode de fonctionnement classique, confessionnel, des partis et des hommes politiques libanais. On l’a vu récemment, par exemple, lors des tentatives d’expression publique de refus du système confessionnel, dans la rue : elles ont été combattues sans avoir eu le temps d’éclore! Seul le mouvement des enseignants pour un réajustement de l’échelle de leurs salaires a eu quelque impact, une certaine ‘compréhension’ au niveau de l’opinion, sûrement grâce à des leaders charismatiques et tenaces (Naameh Mahfouz et Hana Gharib).

Aujourd’hui donc les observateurs expriment leur pessimisme devant l’incapacité du pays à se ‘relancer’ – je reste prudemment dans les généralités: comment une société se relance-t-elle donc? Quelles sont les forces qui font qu’un pays va de l’avant? Et à l’inverse, qu’est-ce qui fait qu’un pays…coule? En langage policé, on parle de pays failli (failed state).

Quel est le rôle d’une classe politique dans un tel cadre?

Deux possibilités, sans autre alternative: soit aider le bateau à couler ou bien effectuer des actions collectives de sauvetage.

Tous les jours, l’actualité nous montre que la réponse se trouve dans la catégorie ‘aider le bateau à couler’! Comme si, par miracle, un canot de sauvetage arrivera à sauver de la noyade générale ces/des politiciens et groupes politiques. Selon M. Young, dans le dossier cité de la LCPS, les parties voudront toujours, en dernier ressort, empêcher le chaos final… Quelle réjouissante attente pour les civils: vivre toujours au bord du vide, ‘close enough to the abyss‘! Traduit concrètement, imagine-t-on ce que cela signifie dans les familles, pour les jeunes, les personnes actives, les investisseurs potientiels?

De quel bord êtes-vous? Qui êtes-vous? Qui représentez-vous politiquement? 8 ou 14 mars? En dehors d’eux, point de salut…

Ces questions-là ne sont pas de l’ordre du théorique: ce sont les questions auquel tout individu ou groupe d’individus est/sont soumis dès lors qu’il(s) tente(nt) quelque action (d’envergure) publique. Et si la réponse n’est pas claire: je suis du groupe-8 mars, je suis du groupe-14 mars, je représente telle ou telle communauté, je suis plutôt proche de tel ou tel député… si vous n’êtes pas clair(s), vous n’existez pas.

Si vous êtes ‘ni…ni…’, ni 8 mars, ni 14 mars sachez bien que vous n’êtes rien aujourd’hui au Liban. Vous n’êtes pas comptabilisés en tant que ‘vrais Libanais’ parce que vous refusez de rentrer dans un moule, ‘Libanais 14’ ou ‘Libanais 8’: un point, c’est tout.

Ni Orient ni Occident, ni sunnite ni chiite, ni 8 ni 14 mars: le Liban n’existerait donc que par des négations de lui-même!

Ne pourra-t-il pas, un jour, exister par la conjonction de lui-même, par une conjonction additionnée et non pas répulsive de toutes les diversités/richesses qui le composent?

 Une lumière, des lumières pour faire chaud aux coeurs et aux corps…

Dans un contexte si désespérant pointe un espoir, qui est en train d’apparaître ces jours-ci par la conjonction ‘divine’ de la tempête Alexa et de Facebook (ce Big Brother qui, je l’avoue, m’a si longtemps fait peur)!

Depuis l’impasse du début des années 2000 (K. Karam), peut-on repérer des changements de fond à travers le développement de l’utilisation d’internet – grâce à une connexion techniquement moins médiocre et au développement des smartphones, tablettes et autres supports mobiles? En quoi les réseaux sociaux, Facebook essentiellement, avec Twitter, Skype, Viber et Whatsapp ont-ils contribué à des changements dans les modes de mobilisation citoyenne?

Autrement dit : y a -t- il eu des évolutions de fond dans les modes d’action civile ces dernières années pour que l’on puisse se mettre à croire à une nouvelle génération de ‘militants civils’?

Cette question signifie aussi: n’y a-t-il pas des possibilités/dangers que ce type d’actions soient récupérées, dénaturées et pour finir bloquées (classiquement) par les structures politico-confessionnelles en place? Ou bien, il faut croire et espérer que celles-ci sont dans un tel état de délabrement – moral en premier lieu –  qu’elles seraient, cette fois, incapables de nuisances réelles malgré le resserrement de la censure ? Voir aussi cet article au sujet de la censure.

Autant de questions que je me pose et que je soumets aux lecteurs, tout en développant mes idées, impressions et intuitions de manière très peu académique. Mon but est de communiquer avec les premiers concernés, les gens qui se trouvent sur le terrain, non protégés des aléas climatiques ‘divins’ et autres aléas absolument pas divins (voitures piégées, bombardements aériens aux frontières, etc.).

Energies citoyennes… voire plus si affinités?

II reste donc à relever toutes ces initiatives citoyennes, ces ‘énergies locales’ nées de rien, juste de la volonté de quelques-uns, quelques-unes, d’aider l’autre. Et quel autre en ce début d’ hiver rude! ‘Le Syrien’, si détesté et craint durant les années de plomb (1976-2005) est devenu l’autre qui échoue dans des tentes et autres logements misérables, fuyant la guerre, derrière la frontière.

En quelques jours, grâce à l’arrivée de la tempête Alexa et à Facebook, Tania Khalil, Carol Malouf, Bélinda Ibrahim, Gino Raidy et bien d’autres civils libanais anonymes sont devenus des héros, des moteurs humains de l’aide d’urgence auprès des milliers de réfugiés syriens à Arsal et ma-baad, baad Arsal (bien au-delà de Arsal) – voir ce reportage dans le camp de Katermaya.

En quelques jours un soulèvement (humain) s’est produit, ces actions civiles citoyennes ont éclos comme des graines tardives mais enfin germées, graines d’une civilité qui semblait perdue depuis 2005 et dans une actualité rythmée par les voitures piégées, les quartiers voisins s’entretuant (à Tripoli, à Saida, sur les hauteurs de Hermel, Laboué/Arsal), les politiciens vociférants. Et dans le silence contraint, lourd – définitivement soumis, croyais-je, des gens.

L’union ferait-elle, enfin, la force… civile? A quoi pourraient aboutir ces mouvements citoyens de solidarité? Ne seront-ils que des feux de paille qui s’éteindront d’eux-mêmes à l’approche du printemps? Comme si le printemps, au Liban, doit rester une saison triste: celle du début de la guerre (13 Avril 1975), celle de la plupart des opérations militaires israéliennes au Liban, celle… d’une saison assassinée (avec Samir Kassir, Georges Hawi et d’autres).

Et bien sûr, des esprits chagrins pourront dire que ce n’est pas la distribution de quelques couvertures, appareils de chauffage, bottes, médicaments et autres produits de première nécessité qui vont résoudre les problèmes de ces milliers de gens balancés sur les routes de l’exode, s’abritant dans des logements de fortune et avec de moins en moins d’aide de l’UNHCR, malgré les promesses quasiment pas tenues des pays arabes « frères » (voir  informations dans cet article de L. Stephan, déjà cité). Ils pourront aussi dire qu’il existe tant et tant d’autres populations dans le besoin au Liban, les Palestiniens doublement déplacés, les Libanais revenus de Syrie

A l’approche des fêtes de Noël et de fin d’année, peut-on accepter d’être chacun dans nos abris douillets, si chauds, sans réagir devant les yeux des milliers d’enfants (et d’adultes) dans la rue, ceux qui essaient de vendre pour quelques miettes d’argent leurs pauvres fleurs fanées, leurs boîtes de biscuits, leurs paquets de kleenex…?

Chacun réagit en conscience: oui le Liban failli ne peut pas accueillir « toute la misère du monde », selon les mots d’un premier ministre français, J. Delors, exprimés autrefois dans un tout autre contexte.

Mais on ne peut plus, à l’heure d’Internet, de Facebook… et des Alexa passées et à venir, nous contenter d’un regard voilé par la pitié ponctué par un ‘ya haram!‘ (ô les pauvres!) … et continuer notre route. De toutes manières, nos routes sont en train de se croiser, que nous le voulions ou non: les grands (ir)responsables de ce monde le veulent, gaz et pétrole oblige.

Malgré ma grande réticence à rentrer dans ‘le jeu’ de Facebook, j’ai décidé d’ouvrir un compte au nom de ce blog, dans un but précis: que ce FB serve de support, ou mieux encore, d’Observatoire des initiatives citoyennes. J’invite donc les uns et les autres à bien vouloir ‘liker’, partager, s’inviter eux-mêmes sur cette page Chroniques Civiles.

Evidemment, je vais traduire rapidement ce post en anglais, pour qu’il soit plus accessible même si je suis si  clairement ‘old frenchy educated’!

Pour finir, je me permets de me citer, au cours d’un échange fructueux que j’ai eu avec un commentateur dans le Daily Star, pour expliquer mon positionnement:

‘It’s a really huge question that i’m always considering (and i guess i’m not the only one): how to continue to live in a country without a real state, a security, a quiet environment for the young (and old) people… In fact, how to live in a country always on the verge of war or « close enough to the abyss » (J. Mroue)? What could we do? Run away… where?! The lebanese passport is not a gift!!! And above all: this is our land, our ‘watan’. It’s our responsibility, us the civilians, so divided civilians, to make something for our children. And not let the (sectarian) abyss to take us all. A secular Lebanon is still possible…perhaps. If we, the civilians, want it: i’m not so sure that many people are really aware of this. Unfortunately.’

Cette lueur d’espoir que j’ai senti ces jours-ci se lever malgré tout, j’essaie de la faire grandir à ma façon, via ce blog et le Facebook Chroniques Civiles. Je me propose de suivre les actions des citoyens sur le terrain et d’en rendre compte, dans l’espoir que la lueur grandisse et devienne porteuse.

Aide d’urgence pour les réfugiés syriens au Liban

1512714_1382624771962265_2144687808_n

De l’enlèvement de l’avocate et militante syrienne Razan Zaitouneh (et de tant d’autres personnes, emprisonnées, torturées, massacrées en Syrie) aux terribles conditions de vie des réfugiés syriens qui vivent dans la neige, l’humidité et le froid au Liban, la Syrie est en nous, de plus en plus douloureusement.

Ce message est un relais de l’un des généreux appels à l’aide d’urgence qui s’organise pour les familles de réfugiés syriens: les civils libanais remplissent le vide laissé par les autorités officielles, locales et internationales. Bien sûr il y a des milliers de mal-logés en milieu libanais et palestinien, mais l’urgence est de secourir ceux qui dorment sous de simples tentes faites de plastique et autres misérables matériaux de récupération. Cet échelon humain – tout simplement humain – de priorités impose, aussi, de taire toutes les considérations politiques!

Voir sur Facebook: https://www.facebook.com/Lebanese4Syrian

Réfugiés syriens de Arsal (Béqaa):
Pour les dons et les aides, contacter Carol Malouf : +961 1 208 101 ou +961 3 315 500

Voir aussi sur Facebook : https://www.facebook.com/Sawa.4.Syria

Tel.: +961 76 624 965 Email: sawa4syria@gmail.com