Affinités et solidarités sélectives: liberté d’expression mon amour! (Souha TARRAF)

#PrayforBeirut et/ou #PrayforParis ? Drapreau français et/ou Drapeau libanais ? #JesuisParis et/ou #JesuisBeirut et/ou #JesuisBorjalBarajneh ? Au Liban, nous étions le lendemain du massacre de plus de 40 personnes, 40 civils disparus dans un double attentat kamikaze dans la banleue sud de Beyrouth. Nous étions encore, hagards, à nous demander comment continuer à (sur)vivre dans […]

La laïcité et la gestion socio-politique au Liban (Pamela Chrabieh)

Ou comment sortir du cercle vicieux de l’identitaire

Par Dr. Pamela CHRABIEH, Chercheure (CRCIPG,
 Université de Montréal) et Professeure (FPT-USEK Beyrouth)  

« Pense Libanais, Pense Laïc »

Où l’auteure propose une réflexion calme  sur la nécessité de concilier les libertés et choix individuels dans le cadre (collectif) des communautés. La « sphère » de l’individu et la « sphère » du groupe ne doivent pas se téléscoper mais au contraire et très concrètement, se compléter. Une lecture salutaire en ces temps (chroniquement!) tourmentés au Liban!

(Le texte ci-après a été d’abord publié dans le quotidien libanais l’Orient-le Jour, rubrique Opinions, les 22 et 23 mai 2014 en deux parties. J’ai  rajouté le sous-titre et les intertitres).

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Les tenants de systèmes laïcs au Liban, nombreux avant 1975 mais n’ayant pas complètement disparu depuis, considèrent les composantes sociétales telles la tribu et la confession religieuse comme des obstacles au développement, à la modernité, à la démocratie, à l’État de droit. Il ne s’agit pas uniquement des marxistes et des procommunistes, mais également de penseurs dits «libéraux», influencés par la Révolution française, la IIIe République, Max Weber et la question de la «rationalisation des sociétés traditionnelles», Auguste Comte, Émile Durkheim… Et de «nouveaux partis et groupes de gauche, alternatifs ou indépendants» qui adoptent d’autres formes et lieux de production et de promotion, des modes inédits de participation à la vie politique, regroupant notamment de jeunes universitaires, journalistes, intellectuels(lles), activistes, artistes, blogueurs(ses), etc.

Pour les partisans de ces systèmes laïcs, la structuration communautaire de la société libanaise et de l’État est archaïque, elle est un vestige des époques ottomane et mandataire. Ils prônent donc la séparation nette entre politique et religion – ou une laïcité «à la française», «fermée».

La récente polémique concernant le mariage civil au Liban pose les questions suivantes, à élucider: «Pour ou contre le mariage civil au Liban?», «Mariage civil obligatoire ou facultatif?», etc. Elle devrait nous inciter, nous autres Libanais et Libanaises, à soulever les problèmes épistémologiques des points de vue de l’histoire et de l’analyse sociopolitique de notre pays.

L’absence de rigueur intellectuelle se traduit en effet par l’abus de concepts et de notions identitaires exclusivistes, stimulé par une conjoncture favorable, appauvrissant dangereusement l’univers culturel des Libanais qui bascule dans l’identitaire exclusif et hégémonique de type confessionnel.

L’analyse historique et ou sociopolitique devient dans ce cas une œuvre de combat, tantôt par l’adoption d’une grille de lecture forgée par le néo-orientalisme occidental et, d’autres fois, de celle clamée par différents groupes fondamentalistes; ces lectures considèrent par exemple que l’identité collective de la société libanaise est et restera dans l’état d’involution qui est le sien, et que les idéologies de type confessionnel continueront de dominer la production et la consommation d’idéologie.

Concilier les libertés d’individu et de citoyen et les appartenances collectives

Afin de sortir du cercle vicieux identitaire qui accrédite ces thèses absolutistes et simplistes, il est nécessaire de dégager un langage historique et socio-politique cohérent. La cohérence n’implique pas nécessairement le développement d’un langage, d’une praxis et d’une mentalité strictement «profanes» mais de trouver une voie médiane, médiatrice, entre la diversité des discours et identités présents au Liban et la conciliation entre libertés individuelles et appartenances communautaires.

À mon avis, cette conciliation est possible dans le cadre d’une gestion des diversités regroupant deux cadres d’organisation qui se basent sur une conception de l’humain ne pouvant se reconnaître qu’à travers une multiplicité de variantes:

1 – le premier cadre doit donner au citoyen – quelles que soient ses appartenances – la possibilité de l’action individuelle directe et faire de lui un partenaire du pouvoir. Il devrait par exemple lui permettre d’adhérer à une législation civile unificatrice du statut personnel.

2 – le deuxième cadre doit permettre aux différentes communautés de sauvegarder l’entente et l’harmonie du tissu social et l’unité du pays et de la société. Non pas dans le but n’est pas de supprimer par exemple les tribunaux religieux, mais d’ouvrir la possibilité de l’implantation de tribunaux civils.

L’objectif n’est donc pas d’évoquer le danger du confessionnalisme pour prêcher les vertus de l’individualisme, ni les effets néfastes de ce dernier donnant lieu à la survalorisation des identités collectives confessionnelles. Il ne s’agit pas d’opposer le souci de réalisation de soi et de l’humanité à l’engagement religieux; au contraire, les deux sont complémentaires et vont dans un même sens: faire le bien, améliorer sa vie et celle des autres, et libérer les hommes de ce qui les aliène. On combine donc deux principes qui doivent être également protégés: l’autonomie individuelle –
et non l’atomisation de l’individu qui se traduit par une absence de mise à distance de soi par rapport aux autres et au monde, voire par une absence d’esprit critique – et la «sphère collective» – religieuse officielle, religieuse non officielle et non religieuse.

Il ne s’agit donc pas de privilégier le développement de l’individu privé au détriment du citoyen. Mais sans la liberté individuelle ou l’autonomie, l’idée de citoyen ne peut être conçue. 

Une Oumma sécularisée?

Dans cette perspective, une relecture du concept de la Oumma s’avère aussi importante, surtout si l’on considère qu’il en existe une diversité d’emplois et de sens. Ainsi, outre la définition dominante qui la qualifie d’un groupe d’hommes et de femmes qui se lient et s’accordent par le choix d’une religion, de l’unité de la foi et se traduit dans les faits par une unité sociopolitique – l’identité islamique est l’axe fondamental autour duquel se constitue le groupe –,
une autre ne la lie pas à la religion : par exemple, selon Fârâbi, elle est un « groupement d’hommes dans un territoire déterminé ». Il s’agit donc d’une forme de sécularisation de la oumma, d’une vision que l’on pourrait qualifier de pragmatique, où l’on s’accorde par exemple sur les critères suivants : intérêt commun, crainte, affinité, contrat, similitude de qualités naturelles, communauté de langue…

Cette relecture du concept de la communauté démontre qu’il est possible aux théologies islamiques au Liban – et aussi chrétiennes – de concilier une vision théologique de l’homme-sujet de Dieu et une vision juridico-politique octroyant à l’homme la responsabilité de ses choix et de ses actes. De la sorte se dessinerait du moins une possibilité de dépasser la définition de la religion réduite à une dimension confessionnelle. Les Libanais auraient donc la possibilité de s’insérer pleinement – ou de choisir le degré d’insertion le cas échéant – dans une communauté et de remettre en cause sa structure normative et institutionnelle, et de jouir des mêmes droits et responsabilités : droit à la différence, c’est-à-dire à s’unir aux autres grâce à ce qui sépare aussi, et droit à l’égalité, c’est-à-dire à s’accepter mutuellement sans être différenciés dans la lutte contre l’injustice.

L’identité au carrefour d’appartenances multiples et emboîtées, pour une laïcité « ouverte »

L’identité libanaise devrait être une identité non compartimentée, non exclusive, ouverte ; une identité qui se construit à travers des tissages et retissages de divers « moi » et l’« autre », au carrefour de plusieurs appartenances qui s’enrichissent mutuellement ; carrefour dont l’appartenance confessionnelle ne saurait prétendre sortir intacte. En ce sens, il ne tient qu’aux instances religieuses d’entrer dans ce jeu à plusieurs ou de s’enfermer dans un isolement sclérosé, sclérosant.

Penser une nouvelle gestion sociopolitique au Liban implique que l’on tienne compte du fait que les Libanais ne peuvent rester sur un curriculum confessionnaliste et basé sur une seule religion, ni sans aucune référence religieuse. Une gestion médiatrice ou celle de la laïcité « ouverte » serait de prolonger l’itinéraire humain à voies (voix) multiples, de trouver une voie médiatrice entre le confessionnel et l’a-confessionnel, une voie rejoignant en quelque sorte deux visions réputées irréconciliables, en tenant compte du flou de leurs frontières, de leurs zones grises, de grilles plus complexifiées, des silences (impensés, impensables, non-dits), de cet autre encore à advenir et qui nous échappe.

Une citoyenneté ‘manquée’ et deux Liban qui s’ignorent – bien avant 2005 (Souha TARRAF)

 Ô Citoyens déboussolés ! (2) 

Beaucoup d’observateurs situent les débuts de « la colère sunnite » au 14 février 2005 (attentat meurtrier contre le Premier Ministre Rafic Hariri), ou même au 7 mai 2008 (lorsque les miliciens du Hezbollah et du Mouvement Amal ont envahi Beyrouth-Ouest). Il me semble qu’il faut prendre beaucoup plus de recul pour comprendre pourquoi le 14 Février 2005 a été vécu comme un basculement.

Une citoyenneté ‘manquée’, une territorialité inachevée

Il est généralement acquis que nous n’avons pas encore tourné la page de la guerre au Liban.  Avec ses principaux protagonistes auto-amnistiés et promus chefs de courants politiques, nous sommes toujours dans la guerre comme système social ou économie des liens sociaux et politiques, l’historien Ahmad BEYDOUN l’écrivait dès les années 1980: en premier lieu parce que nous vivons une citoyenneté ‘manquée’ ou inachevée comme on le dirait en arabe, muwatiniya naqisa.

[La corruption profonde dans laquelle est englué le pays à tous les niveaux est l’un des aspects qui traduit le mieux cet état de non-paix et de citoyens « manqués »! Voir ce point récent fait par la LCPS ou encore ici le compte-rendu d’un récent sondage de l’ONG Lebanese Transparency Association.]

Nous sommes toujours en situation de guerre, aussi, parce que nous vivons une territorialité inachevée: au-delà du jargon, cela signifie que les Libanais ne pratiquent pas leur pays, le (très petit!) territoire Liban de manière uniforme.

Quand on est originaire de Bcharré, on ne se rend pas très fréquemment à Saïda et si on y va, c’est très ponctuellement pour du tourisme ou bien pour une raison professionnelle, parce qu’on s’y sent « comme en pays étranger »! Et la proposition peut être absolument inversée: un habitant de Saïda, Nabatiyé ou Tyr se sent ‘ailleurs’ à Bcharré, Amioun ou Zghorta. La distance est au grand maximum de 150 kms: la distance entre les gens est donc construite, elle est dans les esprits et reste bien plus importante que les quelques dizaines de kilomètres parcourues en deux ou trois heures!

[Il y aurait beaucoup, beaucoup à dire sur les distances psychologiques au Liban : ainsi par exemple, dans Saïda même, une barrière invisible sépare les habitants de la ville de ceux d’une autre ville toute proche, Aïn El Héloué… mais ceci est une tout autre question, j’en conviens!]

En outre, en 2013, on est toujours originaire d’un village, d’un quartier de ville, d’une région, d’une confession, d’une famille, d’une religion et ensuite d’un pays. Cette hiérarchie ou suite d’appartenances emboîtées n’est évidemment pas en soit un problème, elle est même une richesse. Elle devient un problème quand un niveau d’appartenance se vit en rejet ou en réaction à un autre (ou à d’autres) niveau(x)  d’appartenance (s), chez d’autres personnes. Et cela paraît aujourd’hui être le cas plus particulièrement entre (régions et quartiers) ‘sunnites’ et ‘chiites’ – comme nous allons le voir ci-dessous.

Notre citoyenneté est incomplète ou naqisa depuis bien longtemps: sans remonter à l’histoire de la formation territoriale du Liban ou même à l’année de l’indépendance (1943), il faut bien relever ce fait dès les premières années de la guerre commencée en 1975, lorsque le pays a été de facto divisé en « partie syrienne » d’influence et d’hégémonie et « partie israélienne » d’influence et d’hégémonie.

Deux Liban dos à dos, dès la fin des années 1970

Je réside au nord du pays que j’ai régulièrement sillonné (du Akkar à Tripoli, au Koura et  à l’arrière-pays montagneux), mes parents et une grande part de ma famille vivent au sud  (entre Saida,Tyr et Nabatiyé) et les visites de familles sont fréquentes. Cet « entre-deux » géographique et social m’a permis d’avoir un double regard sur la situation, tel que j’essaie ici de le transcrire.

Les gens du Sud se reconnaissent un ennemi commun et ‘ultime’ (selon la phraséologie locale): l’armée israélienne. Et très peu d’entre eux sont prêts à comprendre que les gens du nord du pays n’ont pas eu à ‘pratiquer’ l’armée israélienne (dont les troupes n’ont jamais dépassé Beyrouth-Ouest, en 1982) mais l’armée syrienne. Et inversement: au Nord du Liban, aussi étrange que cela puisse être, Israël paraissait très lointain (jusqu’aux destructions de la guerre de juillet 2006 évidemment), ici c’est l’armée syrienne qui a fait régner sans partage son ordre politique, économique, sécuritaire et militaire.

Cette réalité de deux vécus radicalement différents entre le nord et le sud du Liban, bien antérieure à 2005, permet de comprendre et plus encore de mesurer le double alignement ‘dos à dos’, les réactions souvent opposées, les craintes des uns et des autres, des uns vis-à-vis des autres. 

L’un des plus grands malheurs actuels du Liban réside dans sa géographie politique et sa géographie confessionnelle.

Par le plus sombre des hasards en effet, les deux se superposent pour une configuration « naturellement apte » au conflit: le Nord longtemps occupé par l’armée syrienne est en majorité habité par des communautés sunnites (sans négliger toutes les autres communautés qui composent la région), le Sud longtemps occupé et quotidiennement menacé et harcelé par l’armée israélienne est habité massivement par des communautés chiites (là encore, sans oublier les autres communautés musulmanes et chrétiennes).

Dès le début des « événements » qui ont suivi l’assassinat de Rafic Hariri (14 Février 2005), la communication ne passait plus du tout entre la partie Nord du pays et la partie Sud. Il était très clair que selon que l’on résidait au nord ou bien au sud du Liban (et boulevard Hadi Nasrallah ou Tariq Jdidé dans Beyrouth), on ne vivait pas les mêmes choses, on n’avait pas la même perception, la même lecture de ce qui était en train de se passer. L’événement même de la mort violente de Hariri a marqué une scission, ce funeste 14 février.

Et puis très vite le fossé s’est creusé à mesure de discours politiques des uns, de prises de position politiques des autres, de manifestations à Beyrouth, d’articles et de contre-articles flamboyants dans les journaux – sans parler du rôle extrêmement polarisateur qu’ont joué les chaînes locales de télévision et leur couverture si différente des événements, selon leur orientation politique et confessionnelle.

Bien au-delà du oui ou du non à la présence syrienne au Liban, les manifestations du 8 mars et du 14 mars  à Beyrouth ont traduit un paroxysme, celui de deux Liban qui commençaient à se faire face – ou plus précisément, comme une étape précédant le périlleux face à face actuel, deux Liban qui continuaient à se tourner le dos, à s’ignorer. Ces deux manifestations ont montré, de façon éclatante, deux négations avec leurs styles, leurs slogans et leitmotivs respectifs.

Et cette polarisation 8 mars/14 mars a pris aussi vite et aussi profondément parce que le terrain était déjà prêt – ou préparé, en quelque sorte.On peut lire ou relire avec profit cette analyse de la Citadelle contre la Riviera, de Nadim SHEHADI.

Les contentieux pouvaient alors s’accumuler « naturellement » entre sunnites et chiites, deux courants de l’islam que rien de véritablement profond ne sépare en réalité! L’opposition actuelle entre les deux est purement politique, l’Iran chiite et l’Arabie Saoudite sunnite sont en pleine confrontation pour tenter l’un ou l’autre de dominer le Proche-Orient pour leurs intérêts propres, par-delà la phraséologie et l’argumentaire para-politique et religieux utilisés pour gagner la rue ou l’opinion. [Au Liban cette opposition dure parce qu’elle a, notamment, un socle socio-économique très important à ne pas perdre de vue, tel que je propose de le développer dans le billet suivant, le n°3 de la série]

Essayons de rester au plus près des faits pour faire le point sans idéologie intempestive telle qu’on peut la lire à longueur d’écrits et de prises de positions définitives ici et là, sur internet et dans les médias alignés 14 mars ou 8 mars.

Constat n°1: la géographie a décidé de l’histoire politique  récente du Liban

A l’évidence, le sud du pays a un ennemi  mortel quotidien, l’armée israélienne dès la création d’Israel  sur le territoire de la Palestine en 1948 et notamment depuis la signature des accords du Caire en 1969. Ces accords ont légalisé la résistance palestinienne à partir du sud du Liban, choisi comme unique pays du front arabe, avec toutes les conséquences que cela implique dans la vie quotidienne pour les habitants. Résultat évident et naturel: le Sud  ne jurait que par la résistance (palestinienne) à Israël.

Le nord du pays a connu un autre ennemi, l’armée d’occupation syrienne dès 1976 avec l’entrée de la Force Arabe de Dissuasion, essentiellement en réalité constituée de militaires syriens.

Un accord tacite entre les Syriens et les Israéliens avait tracé une ‘ligne rouge’ que l’armée syrienne était tenue de respecter (et qu’elle a scrupuleusement respecté, durant les 29 ans de sa présence au Liban): la ligne de la rivière Awali, à la limite nord de Saïda.

La souveraineté du Liban était ainsi, qu’on le reconnaisse ou non, clairement partagée entre les deux armées des deux grands voisins hégémoniques du Liban: Israel d’un côté, Syrie de l’autre.

Cette double réalité ne semble pas avoir été étudiée en profondeur. Elle a pourtant engendré le développement parallèle de deux Liban:

1 – le Liban qui a vécu sous la botte, les invasions et le feu israélien durant des décennies, jusqu’en mai 2000: le Sud-Liban

2 – et le Liban qui a vécu sous la botte et l’encadrement politique et sécuritaire (voire économique) syrien jusqu’en avril 2005 : le Liban-Nord

Evidemment, dans l’un et l’autre cas, je présente les situations de manière très schématique. On se reportera avec profit aux travaux et interventions d’Elizabeth PICARD –  voir aussi ce récent travail collectif effectué sous l’égide de l’ONG Conciliation Resources.

Et surtout, dans les deux cas, la relation de chacune des régions avec son grand voisin n’est évidemment pas ‘achevée’; s’il n’y a pas ici lieu d’ouvrir le vaste et douloureux dossier de la guerre en Syrie et l’implications de parties libanaises, la question des milliers de Libanais disparus en Syrie doit être soulignée. Et il est très important de rappeler, pour le Sud, la guerre de l’été 2006 et les actuelles incursions israéliennes, quotidiennes, dans tout  le ciel libanais ainsi que le problème des fermes de Chébaa, non encore libérées (c’est là une question hautement politique, et bien sûr stratégique).

La carte ci-après montre très clairement l’état des choses sur le terrain au cours des années 1990.

img-10Titre: « Les interventions étrangères au Liban dans les années 1990« .

Source : Verdeil Éric, Ghaleb Faour et Sébastien Velut, 2007. Atlas du Liban. Territoires et société. Institut français du Proche-Orient.http://books.openedition.org/ifpo/414

Constat n°2: D’autres ‘lignes rouges’ intérieures, d’autres tracés frontaliers dans les têtes et dans les faits se sont développés après Février 2005 et surtout après l’été 2006

Mai 2000: l’armée israélienne se retire du sud du pays, la victoire de la résistance (incarnée par le Hezbollah) est totale.

Avril 2005 : l’armée syrienne se retire de Beyrouth et de tout le pays.

Entre les deux dates, une résolution de l’ONU commence à mettre le feu aux poudres, à polariser l’échiquier politique libanais  pour longtemps: la 1559.

Au plan régional les turbulences sont fortes, elles influent beaucoup sur le cours des choses dans le petit terrain libanais si « perméable » au conflit! Sans remonter très loin en arrière, il faut se rappeler qu’avec l’Irak occupé par les Américains et convoité par ses voisins (Iran, Arabie Saoudite), un bras de fer régional majeur se développait au début des années 2000 entre les tenants du wilayet-fakih de la lignée khomeyniste (sous Ali Khamenei) et les tenants du wahhabisme du roi Fahd (puis par le roi Abdallah).

La Syrie, sous la menace d’une invasion militaire américaine, a amorcé lentement un rapprochement avec l’Iran, s’éloignant de fait des Saoudiens. Le fameux axe régional S-S (Syrie – A. Saoudite) ne tenait plus… il était le mieux symbolisé et incarné au Liban par le premier ministre Rafik Hariri, arrivé au pouvoir sous le « parapluie » des accords de Taef  (1990) et resté en place quasiment toute la période. La résolution 1559 de l’ONU en septembre 2004 a fini – indirectement et involontairement? – de signer son arrêt de mort politique. Pour relire les événements majeurs de la période 2004-juin 2006, voir cet article de synthèse d’Agnès FAVIER.

Le cadre géopolitique et diplomatique posé, on peut mieux comprendre pourquoi l’attentat du 14/02/2005 a pu jouer un triple rôle de révélateur, fixateur et catalisateur pour la communauté sunnite libanaise brutalement orpheline de père.

Nous ne voulions pas savoir ou croire à l’époque, au printemps 2005, que deux Liban étaient en train de se préparer à la confrontation. L’attentat du 14 février 2005 a joué le rôle de révélateur d’une situation de dos à dos qui préexistait depuis des décennies. Cette date a plus exactement été un « fixateur » majeur du sentiment d’isolement de la communauté sunnite, ce sentiment se développera à mesure des attentats et événements qui pavent les années suivantes – jusqu’à l’éclatement du « phénomène » salafiste avec le cas extrême de cheikh Ahmad al Assir en juin 2013 à Saïda.

Deux Liban ont vécu une histoire récente différente, forgée avec la pratique de deux armées étrangères différentes (et en principe opposées), depuis les années soixante-dix.

Ces deux Liban se tournaient déjà le dos et refusaient, par la grâce de leurs  dirigeants ou patrons politiques,  de se comprendre c’est-à-dire tout simplement de s’accepter: double négation, double refus…

Cela a été très net durant la guerre de l’été 2006, notamment de la part des dirigeants du Hezbollah. La manière dont le groupe (une grande majorité de la communauté chiite, puisqu ‘il faut le bien reconnaître) a été toute la guerre durant, chaque jour, comme en communication directe avec ses dirigeants notamment via la télévision al Manar est un véritable cas d’école. Et quasiment dès l’arrêt du conflit, la ‘victoire divine’ est annoncée malgré plus de 1100 morts et des milliards de destructions dans le pays. Comme un lien invisible se développait entre les gens du Sud et leur chef suprême, Hassan Nasrallah; ou plutôt, pour parler à la libanaise, ce lien a rattaché Sayyid Hassan Nasrallah à « ses gens » (qualifiés d’achraf al-nass, ‘les plus respectables des gens’!!) de plus en plus solidement, à mesure de discours et de harangues, durant des mois.

Les centaines de milliers de réfugiés du Sud, réfugiés dans leur propre pays et accueillis dans un grand élan de solidarité dans toutes les régions du Liban, ont gagné les routes et les ponts détruits du sud dès le lendemain de l’application de la résolution 1701 qui mettait fin aux combats. Comme s’il fallait empêcher les retrouvailles entre toutes les tendances politiques et confessionnelles du pays, comme si l’occasion de construire des liens profonds (et enfin fusionnels?) entre les citoyens ne devait pas se faire, les gens du Sud (évidemment, les fameux achraf al-nass) ont été littéralement « invités » par les dirigeants du Hezbollah victorieux  à « rentrer chez eux » sans attendre qu’un minimum de nettoyage (des monticules de bâtiments et routes détruits) et de passages sécurisés (des mines et bombes laissés par les Israéliens) soient effectués – dès le 15 août 2006!

Une suite d’événements sont allés dans le même sens, celui d’un éloignement continu entre Libanais de confession musulmane chiite et Libanais de confession musulmane sunnite, de la fin de la guerre de 2006 aux événements de Mai 2008 et jusqu’à aujourd’hui. J’avoue ne pas avoir la force psychologique – j’éprouve un dégout général, surtout – pour relire cette série de divisions qui semble écrite comme un triste et inéluctable scénario de la déchirure.

En sommes-nous arrivés à un point de non-retour de la fracture sunnite-shiite?  Nous en sommes, cet été 2013, à un refus mutuel grandissant de reconnaître l’autre comme co-religionnaire et concitoyen.

Les deux Liban d’hier, celui du nord de l’Awali et celui du sud de l’Awali, aujourd’hui ceux de Tarik Jadidé-Basta et de Dahiyé, ceux de Bab Tebbaneh et de Jabal Mohsen, ceux de Arsal et de Labboué… sont prêts à s’affronter les uns pour un Orient sunnite, les autres au nom de l’Orient chiite: lequel de ces deux Liban est-il plus garant ou porteur de l’authenticité? Aucun d’entre eux! L’un sans l’autre n’est évidemment plus le Liban. Et même réunis, ils ne suffisent pas à eux seuls à dire le Liban. Aujourd’hui les uns voudraient un Liban chiite, les autres un Liban sunnite, niant totalement l’autre – et les autres!

Les décideurs politiques, au Nord et au Sud du pays, à l’Est, à l’Ouest, au sud de Beyrouth sont-ils suffisamment conscients de cette situation? Ou bien, sont-ils beaucoup trop liés à des agendas extérieurs qui ne connaissent que le court terme – et oublieux de nos propres urgences civiles, citoyennes ?