Affinités et solidarités sélectives: liberté d’expression mon amour! (Souha TARRAF)

#PrayforBeirut et/ou #PrayforParis ? Drapreau français et/ou Drapeau libanais ? #JesuisParis et/ou #JesuisBeirut et/ou #JesuisBorjalBarajneh ? Au Liban, nous étions le lendemain du massacre de plus de 40 personnes, 40 civils disparus dans un double attentat kamikaze dans la banleue sud de Beyrouth. Nous étions encore, hagards, à nous demander comment continuer à (sur)vivre dans […]

Une paix si malaisée! Comme une litanie… (Souha TARRAF)

En créant ce blog sur le Liban il y a quelques mois (avril 2013), je me demandais comment l’alimenter en évitant une approche trop pessimiste: tout un programme! Il est révélateur que l’un des articles le plus consultés est Vivre au Liban, le coeur léger dont l’esprit se rapproche beaucoup du texte de Mai Ghoussoub que j’ai traduit ci-dessous, Une paix malaisée écrit peu de temps après l’arrêt des combats au Liban, au début des années 1990.

La question lancinante, pour nous tous, reste celle-ci: comment vivre, se projeter vers l’avenir dans un pays ayant connu une guerre ‘civile’ et qui veut tourner la page sans aucune relecture de ce qui s’est passé – et pourquoi et comment cela s’est passé?

Dans l’introduction de Mémoires de Guerres au Liban (édition Sindbad, 2010), Franck Mermier et Christophe Varin le soulignent : avec une ‘mémoire à vif‘, comment faire pour que les mêmes raisons n’aboutissent pas aux mêmes effets? D’une génération à l’autre … d’une guerre à l’autre?… est-on toujours dans le déni, l’autocensure de la mémoire tel que le relevait  Amal MAKAREM  (colloque trilingue Mémoire pour l’avenir, Beyrouth, 2002, éd. Dar-an-Nahar)? Exorciser la violence, le souvenir par la réconciliation disaient les participants à ce colloque: que nous sommes loin de tout esprit de réconciliation en 2013!

Ce mardi 19 novembre, telle une litanie macabre, je finis la préparation de cet article en hommage à May Ghoussoub tout en suivant l’information tombée un peu avant 10 heures: nouvel attentat dans la banlieue sud de Beyrouth, des morts, des blessés, des destructions, des peurs qui ressurgissent…

Les mots de May Ghoussoub ont une résonance très actuelle : malaise, oubli, amnésie, pardon, vengeance…

Au mieux, nous en sommes au même point qu’il y a un quart de siècle

Il est urgent de ne pas oublier, urgent de regarder en arrière et d’essayer de (nous) comprendre enfin entre nous, les citoyens de ce pays. Urgent de saluer le courage de gens comme Régina SNEIFER et Assaad CHAFTARI qui portent leur passé d’acteurs de la guerre comme une croix et passent le seul message qui vaille: celui de la réconciliation civile, citoyenne. Pourquoi donc nos ‘valeureux responsables’ politiques ne relayent-ils pas activement, concrètement, ce message, le seul qui puisse préserver l’avenir – notre avenir de citoyens?

Une paix malaisée

Beyrouth vit en paix maintenant. Comme tous ceux qui sont revenus, comme ceux qui vivent toujours ici, je veux croire en cette paix. Je veux la vivre à fond, lancer avec enthousiasme devant un nouveau restaurant, une nouvelle façade de boutique, « Tu as vu ça! ». Les Beyrouthins qui sont restés (il existe un vocabulaire d’après-guerre qui sépare ceux qui sont partis de ceux qui sont restés; j’imagine que cela doit être pareil dans toutes les villes qui ont connu des désastres et de grandes vagues d’émigration) diront: « Nous avons de très belles choses maintenant. Tu as vu ce tout nouveau restaurant qu’ils viennent d’ouvrir rue de Verdun? » Ils ne prononcent pas le reste de la phrase: « C’est comme les meilleurs restaurants que vous avez en Europe ». Et moi, perroquet docile, j’en ferai des tonnes à propos de ce nouveau restaurant, comme une preuve, la confirmation absolue, que la guerre était terminée.

Mais dès que j’avais un moment à moi je sentais un étrange malaise m’envahir. Ma résolution initiale était de ne jamais rester seule, de ne jamais me donner l’occasion de faire face à mes pensées.  Cours pour la paix de ta pensée – continue à courir pour les autres, et reste avec eux. Jusqu’à une après-midi où, pour une raison inexplicable, j’ai soudainement arrêté de courir. Le soleil était timide et doux. Je me tenais sur le balcon de mes parents – une situation à laquelle j’ai souvent rêvé lorsque j’étais à Londres, lorsque le ciel était bas et gris et que la pluie tombait, doucement et sans arrêt. Peut-être parce que j’étais fatiguée, ou parce que la vue depuis le balcon n’avait pas changé depuis mon enfance, je suis restée là. Je ne faisais rien. Je savais que j’avais à faire face à ce malaise lancinant. Pourquoi n’arrivais-je donc pas à être simplement heureuse de cette paix retrouvée [en français dans le texte] sans ressentir une culpabilité et un malaise?

N’était-ce pas génial, tout à coup personne ne semblait garder de véritable rancune à l’égard des ‘autres’ – ces mêmes autres qui deux ans auparavant étaient l’ennemi prêt à nous tuer tous? Personne ne demandait d’enquêtes pour tel ou tel massacre. N’auriez-vous pas approuvé une telle attitude, Mme Nomy? « La revanche est le plus insensé des sentiments« . Vous souvenez-vous lorsque vous me disiez cela devant tous mes camarades de classe? Même les gens qui ont perdu un fils, un frère ou une épouse n’exprimaient aucun reproche à l’égard des auteurs. Il y avait un effort consciencieux à entamer un nouveau départ – comme si tout ce qui s’était passé avait été un horrible cauchemar, et que maintenant que nous nous étions réveillés nous devions essayer d’oublier ces affreuses images de la nuit afin de commencer une belle journée. Même l’humour noir de la guerre avait été remplacé par les discussions sur la folie des prix – « tout est si cher » – ou par des spectacles de théâtre de vaudeville pré-emballés.

J’avais l’habitude d’être d’accord avec les remarques cyniques d’amis s’amusant à regarder en se moquant à moitié des Libanais élégants et sophistiqués avec leur propre description d’eux-mêmes: « Les Libanais, ce sont tous de vrais survivants… Ils aiment bien vivre… Ils s’habillent avec élégance sitôt qu’ils sortent des guerres et de la misère ». Des survivants? Je pense que le fait de survivre n’est pas une question de choix ni pour eux ni pour personne d’autre. Mais tant qu’il s’agit de bien vivre, oui, peut-être qu’il y a là une certaine vérité méditerranéenne, et dans un sens cela est admirable. Mais pourquoi ce malaise? [malaise en français] Pourquoi aimerais-je avoir Mme Nomy encore près de moi, et lui demander de répéter une fois de plus les mots ‘pardonner’ et ‘oublier’ jusqu’à ce qu’ils deviennent aussi rassurants et relaxants que les mots d’un hypnotiseur? Sinon, comment allais-je pouvoir me débrouiller avec ces sentiments de vulnérabilité qui reviennent à chaque fois que j’arrête de courir? Peut-on oublier et apprendre des leçons pour le futur? Y a-t-il un moyen d’oublier – de vivre, rire, faire l’amour, faire de nouveaux bébés et créer – sans avoir à (se) demander : ‘Et pourquoi tout ça ne recommencerait-il pas?

Souvenez-vous, nous vivons sur les bords de la Méditerranée. Honneur, revanche et vendetta sont les vertus que nos hommes sont supposés avoir défendu au long de leur histoire. Quinze ans de guerre civile ont-ils plus d’influence que des siècles de mémoire? La guerre civile fait-elle ce que notre société a l’habitude de faire chaque fois qu’elle fait face à une crise: voiler un peu plus ses femmes et rendre plus aisé la prise de risques pour ses hommes? Ou bien est-ce qu’il y a eu tant de cruauté et de folie qu’il n’y aucun sens à vouloir essayer d’en tirer des leçons? Lorsque vous êtes en Europe et que vous voyez à la télé et dans les journaux des images de jeunes hommes souriants et tenant leurs armes en faisant le salut fasciste, après avoir vu les corps de victimes d’attaques racistes et les visages choqués de leurs familles, que pouvez-vous dire?

Dites-moi, Mme Nomy, les gens du pays que vous et moi avons laissé derrière nous sont-ils plus sages lorsqu’ils choisissent d’être un peu amnésiques? Sont-ils en train de rechercher une nouvelle vie et un avenir, ou bien sont-ils en train de devenir superficiels et irresponsables? Quelqu’un  a -t-il une réponse nette et précise?

(…)

Je suis là, silencieuse sur mon balcon beyrouthin, inquiète et perdue dans mes souvenirs. Avec un malaise qui persiste. Il n’est décidément pas simple de s’en aller simplement marcher et oublier. Les images de violence me hantent comme l’oeil qui hante Cain. J’ai identifié Cain. Comme lui, nous étions obligés d’aller d’un pays à l’autre. Tels les enfants non désirés d’une humanité plus heureuse.

Mai GHOUSSOUB, pp. 33-38 extraits, An Uneasy Peace. In: Leaving Beirut, 2007 (first edition 1998). Ci-dessous le texte original.

 

An Uneasy Peace

Beirut is living in peace now. Like all the others who are returning here, and those who still live here, I wanted to believe in this peace. I wanted to enjoy it to the full, to scream enthusiastically at the sight of a new restaurant, a new shop window, ‘You see!’. The Beirutis who stayed (there is a postwar Lebanese vocabulary that divides those who left from those who stayed ; I imagine it must be similar in all cities that have known disasters and big waves of emigration) would say ‘We have very fancy things now. Have you seen that beautiful new restaurant they’ve just opened in Verdun Street? They leave the second part of their sentence unuttered: ‘It easily matches your best restaurants in Europe’. And I, like a happy parrot, would make a big thing of this new restaurant, as the proof, the absolute confirmation, that the war had ended.

But whenever I had a minute to myself I felt a strange malaise taking hold of me. My initial solution was never to be alone, never to give myself time to face my thoughts. Run for your peace of mind – keep running to other people, and stay with them. Until one cool afternoon when, for inexplicable reason, I suddenly stopped running. The sun was shy but friendly. I was standing on my parents’ balcony – a situation that I had often dream of in London, when the sky had been low and grey and the rain slow and steady. Maybe because I was tired, or maybe because the view  from the balcony had not changed since my childhood, I just stood still. I didn’t do anything. I knew that I had to face this nagging malaise. Why on earth couldn’t I just go and enjoy this paix retrouvée without feeling guilty and uneasy about it?

Wasn’t it bliss, that suddenly nobody seemed to retain real grudge against ‘the others’ – those same others who two years previously had been the enemy ready to annihilate us? nobody was calling for inquiries into this or that massacre. Wouldn’t you have approved of this attitude, Mme Nomy? ‘Revenge is the meanest of sentiments’. do you remember telling me that in front of all my classmates? Even people who had lost a son, a brother or a wife were not expressing blame towards the perpetrators. It was a conscious effort to start over again – as if everything that had happened had been a terrible nightmare, and now that we were awake we should be trying to forget the ugly images of the night in order to step into a bright new day. Even the black humour of war gave way to talk about the crazy prices – ‘Everything is so expensive’ – or to packed vaudeville shows at the theatre.

I used to join in with the cynical remarks of friends playing at looking smart and sophisticated and half mocking the Lebanese people’s own description of themselves: ‘The Lebanese, they are tough survivors… They appreciate good living… They dress elegantly as they extract themselves from wars and misery’. Survivors? I guess that this survival was not a matter of choice for them or for anyone else. But as far as good living is concerned, yes, maybe there is some Mediterranean truth in that, and it is admirable in its way. But why this malaise? Why do I wish I could have Mme Nomy next to me again, and ask her one more time to repeat the words ‘forgive’ and ‘forget’ until they become as reassuring and relaxing as the words of a hypnotist? Otherwise, how am I going to deal with the feelings of vulnerability that creep in every time I stop running? Cane one forget and learn lessons for the future? Is there a way to forget – to live, laugh, make love, bring up new babies and create – without one having to ask : ‘And why would it not start all over again?

Remember, we live on the shores of the Mediterranean. Honour, revenge and vendetta are virtues that our menfolk are supposed to have defended throughout their history. Have fifteen years of civil war had more influence than centuries of memory? did the civil war do what our society has a habit of doing each time it faces a crisis: veil its women a little more and make it easier for its men to take risks? Or is it that there has been so much cruelty and madness that it makes no sense trying to extract lessons from it? When you’ve been in Europe and seen the TV and newspaper images of young people smiling and raising their arms in the fascist salute, after you’ve seen the bodies of victims of racist attacks and the shocked faces of their relatives, what can you say?

Tell me, Mme Nomy, are the people in the country that you and I left behind wiser when they choose to opt for a touch of amnesia? Are they looking forward towards life and its future, or are they being shallow and irresponsible? Does anyone have a clear-cut answer to this?

(…)

Here I am, standing silently on my Beirut balcony, puzzled and confused by my memories. and the unease remains. It is definitely not easy just to walk away and forget. Images of violence haunt me like the eye that haunted Cain. I identify Cain. Like him, we were compelled to move from one country to another. Like the unwanted children of a happier humanity.

Mai GHOUSSOUB, pp. 33-38 extracts, An Uneasy Peace. In: Leaving Beirut, 2007 (first edition 1998).

Sunnites, Chiites, Maronites, Druzes et autres, même combat : d’abord et avant tout Libanais!

Ô Citoyens déboussolés… Réveillez-vous ! (3)

Ce texte est né d’un besoin profond de « resserrer les rangs » dans les jours qui séparent les attentats dans la banlieue sud de Beyrouth des attentats de Tripoli, dans  une période où tout ce qui représente le Liban, Etat et institutions, est en train de se figer. Où le sens même de ce que peut devenir le Liban est flou, incertain, inquétant. Où nous autres gens de la rue, citoyens lambda situés hors des partis politiques, sommes dans une situation d’abattement profond dont il faut pourtant sortir. Parce qu’il n’y a pas d’autre choix, sauf à se laisser encore et toujours dicter nos pensées  et nos actes. Et c’est ce qui arrive, très vite, jusqu’aux actes les plus irréparables comme dans la banlieue sud/Dahié il y a quelques jours, comme ce qui peut arriver n’importe où à travers le pays. Comme ce qui vient d’arriver à Tripoli, alors même que  je suis en train de finir de rédiger ce texte. Deux attentats devant deux mosquées, à l’heure de la prière du vendredi.

Que le passant-lecteur pardonne le côté parfois désordonné des thématiques qui sont proposées dans ce billet. Ce n’est là que la traduction d’un état psychologique un peu confus dans lequel, individus et collectivité, nous sommes en train de nous enfoncer à force d’entendre depuis des années que « le Liban est au bord de la guerre civile » …moi qui croyais qu’on y était déjà et jusqu’au cou!  Racket organisé, prises d’otages, augmentation exponentielle des crimes et vols avec violence, barrages organisés par des miliciens dans tel ou tel quartier, entre tel et tel village, telle et telle famille, la liste des incivilités ne fait que s’allonger à travers le pays!

Questions, ouvertes et en vrac : à partir de quand est-on pris dans la « guerre civile »? Comment délimiter une guerre civile? Faut-il que les combats soient permanents et non plus ponctuels et délimités géographiquement? Faut-il qu’ils soient généralisés à tout le territoire, que l’armée et toutes les forces légales soient neutralisées ou partie prenante? Et que les civils se sentent dépassés et contraints de choisir un camp pour leur propre protection – que la sécurité devienne une affaire privée, privatisée à grande échelle? Comme un glissement vers un abîme collectif?

De Georges Naccache au Liban bicéphal; et demain, quel Liban possible?

Pour contribuer à comprendre où nous en sommes, nous autres citoyens libanais « de base », j’étais partie de l’analyse de Georges NACCACHE: deux négations ne font pas une nation.

La négation actuelle est « ni chiite ni sunnite » ; plus exactement, « ou bien sunnite », « ou bien chiite », bien loin du fameux Liban-message et alors que le pays a fait l’expérience, durant près de 30 ans, d’une sorte de bicéphalie dont on mesure aujourd’hui les impacts profonds, peut-être irréparables:  deux Liban ont vécu en se tournant le dos. Le nord (au nord de la rivière Awali) où les musulmans majoritaires sont sunnites a été occupé par l’armée syrienne et le sud (au sud de la rivière Awali et surtout au sud du Litani) majoritairement habité par des musulmans chiites était occupé par l’armée israélienne.

L’armée, principal liant d’un territoire-Liban au corps mal réparé, mal « recollé »

Deux Liban ont ainsi vécu de manière parallèle, chacun ignorant les souffrances et les difficultés de l’autre: une réalité que j’ai traduite par les termes de territorialité inachevée et de citoyenneté manquée.

Le nord a vécu amputé de son sud, le sud amputé de son nord et jusqu’à aujourd’hui ces deux parties n’ont pas vraiment appris ni à se (re) connaître ni à se fréquenter et se reconstruire ensemble : elles sont plutôt en train d’apprendre à vivre l’une contre l’autre.  Autant dire que la greffe n’a toujours pas pris; la reconstruction du territoire et de la citoyenneté est en souffrance. La division du pays en fédérations confessionnelles, elle, est clairement en marche.

Il n’est pas anodin, dans un tel cadre, que l’armée libanaise, pilier majeur de l’Etat, soumise à forte pression et attaques  meurtrières et dont le le 1er août est traditionnellement « la fête », soit particulièrement mise en avant afin de tenter de conforter le sentiment national et de remonter le moral de la troupe. Elle est le sujet d’une importante campagne publicitaire tout le mois d’août avec des slogans très significatifs tels  « ma promesse est pour toi seul » (le drapeau) et jusqu’à cet emprunt détourné des printemps arabes, « le peuple veut l’armée« .

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« Ma promesse pour toi seul »
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Symbolique: derrière le panneau vantant l’armée libanaise se trouve un bâtiment abandonné, il était occupé par l’armée syrienne (comme plusieurs autres dans cette région du Koura surplombant Tripoli) jusqu’à son retrait au printemps 2005
"Le peuple veut l'armée"
« Le peuple veut l’armée »

Des citoyens, des confessions et des dates-événements

Dans l’esprit d’une construction citoyenne, trois dates me paraissent majeures: le 22 novembre 1943, le 25 mai 2000 et le 14 mars 2005.

22 novembre 1943

Jour officiel de l’indépendance du Liban, il n’est pourtant pas célébré dans le pays comme un jour férié, exceptionnel: en dehors des institutions et administrations publiques, banques, postes, universités et écoles, le pays fonctionne « normalement », boutiques, hôpitaux et toutes entreprises privées.

25 mai 2000

Ce jour-là, l’armée israélienne quitte le territoire libanais dans la partie qu’elle a occupée dès 1978 – voire dès 1976, avec l’établissement de la politique de la « bonne frontière ». C’est un jour qui est effectivement célébré au Liban, un jour férié mais malheureusement ce jour de véritable fête nationale (de libération du pays) n’est déjà plus aussi fédérateur. Seul le Hezbollah, autoproclamé mouvement de la résistance – islamique – à Israel, organise des célébrations au sud du pays, dans le sud de Beyrouth et dans la Béqaa (dans ses territoires d’influence).

14 mars 2005

C’est le jour d’une grande manifestation populaire qui « fête » le retrait annoncé de l’armée syrienne du Liban, présente depuis 1976, un retrait totalement effectif le 30 avril de cette année 2005.

« Il s’est effectivement agi d’une fête, mais les fêtes ne peuvent durer longtemps! » : comme le dit savoureusement Ahmad BEYDOUN (La Dégénérescence du Liban, 2009, p.126), c’est un jour qui n’est plus célébré que par le regroupement des partis et mouvements politiques auto-proclamés du « 14 mars ». Avec la dégradation de la situation sécuritaire et le désenchantement des gens, il n’y a plus de célébrations populaires du 14 mars, ce jour-là est redevenu un jour ordinaire. Pour une partie des Libanais, ceux qui soutiennent la présence et l’influence syrienne dans le pays, le 14 mars est même une date-symbole négative.

Deux dates peuvent donc résumer le Liban actuel:

– le 25 mai 2000, fête du retrait de l’armée israélienne et de la libération du sud  (célébrée par les chiites essentiellement, pour dire vite)

– et le 14 mars 2005, manifestation fêtant le retrait de l’armée syrienne du nord (célébrée par les sunnites essentiellement, côté musulman).

Comme une partition de fait du pays, dans les têtes, le jour de la fête de l’indépendance, le 22 novembre, n’est pas significativement célébré au niveau des gens (au niveau populaire), il n’est pas vécu comme férié même si les écoles, banques  et administrations publiques sont fermées.

8 mars vs 14 mars: ni droite ni gauche!

Quant à la scission politique du Liban en deux groupes, 8 mars et 14 mars, elle n’est en rien une scission de type gauche-droite!

Si Hariri (le père puis le fils) est considéré comme un hommes d’affaires et un « grand capitaliste », le Hezbollah et le Mouvement Amal sont loin d’être des associations de bienfaisance, encore moins les partis dirigés par Michel Aoun, Walid Joumblatt ou Samir Geagea! Même les mouvances de gauche (Parti Communiste Libanais notamment) se sont alignées sur cette division politique en 8 et 14 mars et y ont perdu de leur crédibilité. Il n’est qu’à rappeler comme les ministères « gras » (riches) sont devenus des chasses gardées des uns et des autres!

Au total, le 8 mars ne regroupe pas des mouvements de gauche et le 14 mars ne regroupe pas des mouvances de droite; la Gauche Démocratique, une scission de membres du PCL opposés à la présence syrienne au Liban, se trouve représentée dans le groupe du « 14 mars » alors que le PCL « historique » fait partie du « 8 mars ».

Le point de rupture s’est fait autour d’un élément majeur: pour ou contre la continuation de la mainmise militaire et sécuritaire syrienne sur le pays? Les confessions n’ont rien à voir avec cette question?… Rien n’est moins sûr!

Les deux grands groupes confessionnels musulmans, les sunnites et les chiites, via le groupe Hezbollah-Amal et le parti Mostaqbal, se sont alignés le premier pour et l’autre contre. Pour en comprendre en partie la raison, il convient ici de se souvenir de l’ancienne coupure du pays en deux: le nord majoritairement sunnite occupé par l’armée syrienne alors que le sud chiite, était occupé par l’armée israélienne.

Je voudrai, malgré l’actualité brûlante, plaider pour déplacer le curseur d’une lecture uniquement confessionnelle à une lecture socio-politique, économique et même culturelle. [Et je laisse bien volontiers aux spécialistes le soin d’expliquer les différences de philosophie et de pratique religieuse entre sunnites et chiites – voir les travaux de Sabrina Mervin.]

Durant les années 2005-2006-2007-2008 et jusqu’à aujourd’hui ont été semées les graines d’une discorde profonde, politique mais aussi confessionnelle, par les dirigeants des principales communautés (on peut lire la lettre-testament de Mohanad Hage-Ali dans le post précédent).

Mon point de vue est qu’il y a, fondamentalement, des raisons économiques et sociales au mécontentement « sunnite » – et à l’inquiétude « chiite » (celle des gens et non pas des hommes politiques et religieux) – et la question est en réalité plus complexe que ces gros titres accrocheurs : colère sunnite, awakening ou ihbat (déprime) sunnite, awakening ou réveil chiite etc. Même s’il est évidemment plus aisé de proposer quelque chose comme  Le face à face (séculaire) des chiites contre les sunnites! Et même si, plus que jamais, l’actualité et les images sur tous les écrans de télévision montrent des attentats dans des quartiers sunnites et des quartiers chiites.

Double indécence

Profonde tristesse à l’écoute et au suivi des informations liées à l’attentat de Bir al Abed ce jeudi 15 août, lorsque commençaient à se bousculer les jingle radio des « bulletins d’infos urgentes » qu’on ne connaît que trop. Comme au pire des années 2005-2008, ils sont annonciateurs de mauvaises nouvelles. Et en effet, il s’agissait de l’attentat sanglant à Bir al Abed, dans un quartier de la banlieue sud de Beyrouth, en majorité habité par des Libanais de confession musulmane chiite.

S’agit-il par conséquent d’une « attaque sunnite »? Question lourde, indécente.

Une semaine à peine après avoir écrit ces lignes, je me vois contrainte d’écrire: profonde tristesse, profond abattement à l’écoute et au suivi des informations liées aux attentats dans les deux mosquées à Tripoli…

Là encore, faudra-t-il poser la question indécente: s’agit-il par conséquent d’une « attaque chiite »?

Pire : passé le moment-choc de l’annonce de la nouvelle, au bout de quelques jours l’information « attentat dans la banlieue sud » n’intéresse et ne touche plus vraiment que, par cercles concentriques, les familles concernées directement, les amis et les voisins d’immeubles et de quartier et plus généralement ceux qu’on appellent « les gens du sud » pour ne pas dire « les chiites ».

Et s’il s’agissait d’un attentat ou d’événements touchant des personnes de confession sunnite dans un « lointain quartier de Tripoli », l’indifférence des Libanais d’autres confessions, d’autres parties du pays plus éloignées serait tout aussi réelle, « par la grâce » de nos dirigeants politiques et confessionnels.

Voilà où nous sommes arrivés au Liban en ce début du XIXème siècle!

Indécence, encore et toujours

A lire et écouter nombre d’observateurs, à me relire moi-même, tout ne serait plus que confessionnel et communautaire au Liban. Parmi les très nombreux textes liés à l’actualité libanaise sur Internet, j’ai choisi celui d’un journaliste d’investigation connu et reconnu, Robert FISK. Il y a quelques mois, il écrivait sans hésiter que « Tripoli ressemble à un champ de bataille entre sectes. Les sunnites contre les alaouites… »!

Avec tout le respect dû à R. Fisk, le Tripoli où je vis et que je connais n’a rien à voir avec cette présentation bien simpliste et, au mieux, aguicheuse de la situation! Oui des bandes armées de petits voyous payés une misère (mais une misère qui suffit à leur petit bonheur, à leur survie de chaque jour) font régulièrement régner la loi de leurs armes dans les rues de Tripoli, jusqu’à Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen. Oui ces voyous miliciens (zaaran) sont sunnites ou alaouites mais ils sont surtout désoeuvrés, dans une situation de chômage et de pauvreté et d’inculture telle qu’ils sont très aisément enrôlés, y compris idéologiquement. Tripoli est une ville qui vit encore sous les effets de la guerre (1975-1990) : elle a souffert et souffre encore des séquelles non traitées sérieusement d’un blocage politico-sécuritaire et économique qui a paralysé son développement durant des décennies. Et seule une « collectivisation » de toutes les volontés de la ville mais aussi du pays pourra permettre de sortir Tripoli de son « statut » de champ de bataille !

Ce paragraphe (qui précède) est le commentaire que j’avais envoyé à la lecture de l’article de R. Fisk: même si je peux sembler lutter contre des moulins à vent, même si je peux paraître à contre-courant de la problématique générale actuelle pour le Liban et pour l’ensemble du Moyen-Orient, où le prisme sunnite-chiite (Turquie, A. Saoudite vs. Iran, Irak en partie chiite) est présenté comme la clé de toute compréhension, toute analyse des événements, il ne suffit pas de brandir la carte du communautaire et plus encore du confessionnel pour comprendre le fonctionnement des sociétés. [Je reviendrai dans un prochain post sur un important travail de terrain de Catherine Le Thomas et collaborateurs sur la pauvreté à Tripoli et dans le Nord.]

Etre Libanais chiite aujourd’hui: contribuer à une « société de résistance »?

Quant à la communauté chiite, inquiète (avant même la vague des attentats), recroquevillée sur elle-même et sur ses acquis socio-économiques et politiques, elle est doublement victime:

1 – La politique hautaine et l’image de sur-puissance du Hezbollah rejaillit sur l’image des gens (chiites) de manière très négative. Un mur de protection et de séparation a été établi au cours des dernières années entre eux et les autres.

2 – Une chape de plomb existe avec un solide contrôle/encadrement social des individus,  de l’intérieur (observation de terrain, personnelle).

Est-ce là le prix de la construction de la « société de résistance » élaborée et voulue  par le Hezbollah?

Il reste – et il en résulte – qu’il ne faut pas se tromper: dans le même temps, une grande partie des membres de la communauté est (aussi) le Hezbollah. Et au contraire de ce qu’on pense trop vite, l’influence du Hezbollah ne s’arrête pas aux frontières étriquées du Liban, le parti est très présent ailleurs en Afrique, en Europe, en Amérique du Sud, aux Etats Unis (Michigan…) via les familles de descendants d’émigrés ou de nouveaux émigrés.

S’il en était besoin, voici une preuve très récente de cette société-résistance, un signe profondément indécent pour moi (eu égard aux victimes de l’attentat), profondément « glorieux » pour ses acteurs. Trois jours après l’attentat meurtrier (plus de 30 morts) de Roueiss en banlieue-sud, un couple célébrait le dimanche 21 août dans la rue même où avait eu lieu l’explosion son mariage, en passant dans une voiture (américaine!) de couleur jaune canari. C’est évidemment la couleur du Hezbollah : cette image du couple passant sous les vivas des voisins scandant le nom de H. Nasrallah se passe de longs commentaires.

Elle signifie que plus que jamais, la rue chiite veut faire front uni autour de son maître-za’im, signifiant au monde que son salut, sa protection viennent du Hezbollah d’abord. En banlieue sud de Beyrouth comme dans la Béqaa et dans le Sud du pays, sans oublier les autres régions d' »habitat chiite » (arrière-pays de Jbail et Batroun notamment), ce front uni est un front de défi et d’hostilité et de peur (de l’autre) tout à la fois.

La question qui reste est: au-delà de la barrière de sécurité que fournit le Hezbollah, qu’est-ce qui unit les gens (de confession musulmane chiite) entre eux, qui peuvent être si différents d’un lieu à l’autre du pays selon leurs niveaux culturels, professionnels, leurs activités économiques et leur réseaux relationnels, etc.? Une partie de la réponse pourrait être: le Hezbollah a construit en très peu de temps une (contre?) société selon ses propres normes sociales, sa propre philosophie religieuse, ses propres médias et constructeurs d’opinion, etc.

Cette société est-elle compatible avec le reste de la société libanaise?  On ne peut répondre à une telle question d’un trait, de manière  lapidaire ; noter qu’un récent travail de terrain, effectué par  Catherine Le Thomas , fournit une mine d’informations. Où l’on comprend que la construction d’une société de résistance commence tout petit, dès l’école, mais qu’elle est exclusive des autres non strictement chiites.

Là réside l’une des questions majeures, me semble-t-il, pour comprendre où va le Liban aujourd’hui ; et ce que devient ce pays avec ses sociétés complexes, dynamiques et multiformes.

La même interrogation est à soulever concernant ces nombreux groupes de salafistes sunnites qui se développent en milieu très défavorisé et de faible niveau culturel, mais aussi en milieu très aisé ou de classes moyennes: sont-ils compatibles avec leur milieu social d’accueil? Même si l’appartenance à ce type de mouvance politico-religieuse est considérée comme un levier (comme dans tout autre mouvance politique) pour monter en grade dans l’échelle socio-politique.

Culture locale, culture mondiale, vers quelle fabrique culturelle?

Un autre questionnement est à relever :  le Hezbollah d’une part, les  différentes mouvances salafistes d’autre part, importent des éléments d’une pratique culturelle (vestimentaire, relecture des usages sociaux, etc.) et religieuse (y compris dans les usages du culte) qui n’ont pas d’ancrage local. D’Iran ou d’Arabie Saoudite, cette brutale « importation de traditions » peut poser des problèmes de compatibilité ou d’accord avec la culture locale, libanaise.

Sachant que :

1 )  la culture est faite par les gens, dans la rue. Elle est leur fabrication permanente et dynamique et n’est jamais un « tout » fermé, établi une fois pour toutes. Lorsque de nouvelles habitudes et pratiques sociales, de prières et autres sont importées et plaquées, il ne s’agit plus de cette culture de « fabrication locale » par le bas, par la rue! Ou bien, il faut accepter l’idée que la société libanaise – ou des pans entiers de cette société – est en train de changer dans le sens de ces nouvelles pratiques-là.

2 ) nous sommes à l’époque de la mondialisation et définir jusqu’à quel point une culture reste locale est un sujet très complexe!

Je ne prétends absolument pas avoir fait le tour de la question, bien au contraire, il ne s’agit ici que d’introduire à des questionnements, de proposer des thèmes de discussion pour essayer de comprendre où va le Liban, où nous allons nous autres, citoyens résidents et Libanais de coeur et/ou d’origine. La culture est un des aspects majeurs de ce questionnement.

Le travail est-il sunnite ou chiite? Et la santé, maronite ou druze?

Un dernier type de question surgit, très important : sunnites ou chiites, grecs-orthodoxes ou maronites n’ont-ils pas à affronter le même type de difficultés au quotidien?! Difficultés pour trouver du travail au sortir des universités, pour se faire soigner quand on est âgé et avec des revenus modestes, pour trouver un logement décent quand on veut se marier… La liste est très longue.

Est-ce un hasard si un syndicaliste, Hana GHARIB, est arrivé à passer les barrières confessionnelles et à avoir une certaine popularité, via le mouvement de grève des enseignants de toutes les confessions et régions du pays, pour le ré-équilibrage de la grille des salaires au long de l’année 2012-2013? N’est-ce pas là une piste intéressante de changement « par le bas », par la rue?

Pour finir sur une note pas trop pessimiste, voici une affiche qui traduit l’humour libanais plein d’auto-dérision!

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« Prière de ne pas faire d’attentat à proximité de la boutique parce que plus de la moitié de la marchandise a été acheté à crédit. Merci ». (cliché @ Sara ASSAF)

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MEA CULPA : Par erreur, j’avais publié et attribué une image (en bas à gauche) à la campagne publicitaire de soutien de l’armée libanaise. A ma décharge, cette affiche de silhouettes de militaires (« Abtal », Champions) n’était pas « signée », même si j’aurai dû faire attention au changement de style d’affichage!

De la sortie de Tripoli à l’entrée nord-est de Beyrouth, la suite de la campagne publicitaire est, par contre, sans ambiguïtés. Ces  panneaux vantent en réalité la protection (toute militaire…) des civils par le parti des Forces Libanaises!

En pleine période d’attentats, la sécurité est de plus en plus un thème privatisé par les uns et les autres, alors même que l’armée libanaise devrait être mise en avant, elle seule, pour la protection de l’ensemble des citoyens dans l’ensemble du territoire national! Et évidemment, toutes les forces politiques et civiles du pays devraient s’entendre, autour d’une table de discussion ou bien au Parlement, sur le mode de défense le plus efficace face aux Israéliens et face à toute autre menace extérieure. Un Etat fort et protecteur de ses citoyens et de son territoire est, plus que jamais, nécessaire…malheureusement, on s’oriente vers une dynamique inverse, centrifuge.

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