Théâtre-Catharsis: « Love and War on a Rooftop – A Tripolitan Tale »

Avant-Première, Ecole Rawdat al Fayhaa (Tripoli), 9 juin 18h 30

J’ai assisté à un petit miracle que seul l’art permet : une heure de rire intelligent et bon enfant, accent tripolitain garanti, dans un grand amphithéâtre plein d’enfants et de familles venus en bus de Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen!

Léa Baroudi, de l’ONG March qui a lancé et mené à bien le projet, présente le spectacle sous des applaudissements nourris; elle demande que les portables soient mis en mode « silencieux » pour que les comédiens amateurs qui jouent pour la première fois « pour de vrai » en public bénéficient de calme… Je me demande quel niveau de silence sera obtenu, au milieu des pleurs et cris des bébés et enfants nombreux dans la salle!

Eh bien le miracle a lieu dès la première scène, celle de la vie ordinaire à Tripoli ou n’importe où ailleurs sur une terrasse d’immeuble au Liban: deux jeunes femmes en jean’s mode serré-déchiré et cheveux voilés discutent, l’une étend le linge et l’autre trie des lentilles pour l’éternel moujaddara (plat traditionnel du pauvre, à base de lentilles).

La sauce prend immédiatement, le public est sous le charme de ces mots, ces femmes et ces gestes de son propre quotidien!

La grande finesse de la mise en scène, signée Lucien Bourjeily, vient de ce qu’un metteur en scène est… mis en scène, casquette à l’envers, grande gueule – plus vrai qu’en vrai! – jean’s coupé, troué et porté bas comme tout loubard de Tripoli.

Il est le liant, la clé de cette pièce qui se déroule donc sur une terrasse d’immeuble, exposée aux tirs des snipers et espace privé-public par excellence. On y étend son linge, on y joue aux cartes en fumant le narguilé, on s’y réfugie par fortes chaleurs… et on y rêve lorsque l’aimé ou l’aimée est de la confession « opposée », du quartier « opposé », du camp d’en face!

Qui est donc « l’ennemi », « l’autre » – cet Autre qui est (en) nous, (en) vous, (en) nous tous? Comme l’écrit Khaled Mehreb, « les choses sont dites par leur nom » et le miracle est qu’on rit (de soi-même!): le public venu de Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh rit de bon coeur, de tout coeur de ses propres terreurs et travers! De ses propres malheurs: divisés parce que trop pauvres pour savoir/pouvoir réagir.

La pièce s’achève et l’on voudrait encore suivre ces jeunes (souvent ex-miliciens, faute de mieux) dans leurs histoires d’amour et de haine éteinte!

Les selfies, sourires et discussions entre les gens du public et ces comédiens merveilleux se prolongent, la magie de l’art se lit sur les visages, les mots dans l’amphithéâtre et à l’extérieur. Des visages souriants. Heureux, tout simplement.

Merci à l’ONG March (Léa Baroudi – Jad Ghorayeb) et Lucien Bourjeily et un grand bravo à ces jeunes comédiens si généreux, si heureux de montrer leur Tebbaneh-Jabal Mohsen, leur manière de vivre ensemble… leur manière d’avoir appris à re-vivre ensemble pour de vrai, grâce au théâtre.

Il reste à souhaiter que cet exemple de travail soit suivi par d’autres, beaucoup d’autres opérations théâtrales/théâtralisées de catharsis : cela est hautement salutaire pour un pays si petit géographiquement mais bourré de frontières mentales. Un pays malade de ses confessions et, surtout, malade d’une classe politique et financière qui s’auto-regénère et développe ses tentacules à travers les quartiers, les régions et les esprits.

PS: pour la petite histoire, le terme de catharsis m’est venu comme une évidence au moment où je concluais ce topo. En voici la double définition  (selon le dictionnaire Antidote):

– au plan philosophique, selon Aristote la catharsis est « l’effet de purification des passions produit chez les spectateurs d’une représentation dramatique »

– au plan psychanalytique, il s’agit d’une « libération émotionnelle liée à l’extériorisation de souvenirs longtemps refoulés d’évènements traumatisants ».

Dominique EDDE avait raison, qui appellait la psychanalyse au chevet du Liban dans sa « Lettre Posthume »!

Souha TARRAF

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Jabal Mohsen – Bab Tebbaneh, round n°17 ou 18 ou 19 ou… Esquisse d’une désespérance ordinaire (Souha TARRAF)

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Que va-t-il donc rester de ces quelques jours comme suspendus dans un ‘entre parenthèses’ de folie? Vengeance et contre-vengeance, drapeaux et contre-drapeaux, portraits de chefs contre portraits de chefs…

Que va-t-il rester de ces nouveaux jours de misères et contre-misères, le bilan de morts et de blessés? De commerces et maisons brûlés? D’espoirs adolescents partis en fumée noire? Qui s’en préoccupe donc? Quels hommes politiques libanais – ceux qu’on appelle des responsables – se sont-ils jamais préoccupés du nombre de morts et de blessés?

Ce que je garderai de ce nouveau round? La voix lasse, éteinte de Fouad, prof de musique et  peintre (en bâtiment). Accessoirement, Muallim Fouad chante du Ziad Rahbani et autres classiques du riche fond musical libanais.

Il habite le ‘Jabal’, je ne sais pas lequel de Jabal, Mohsen ou Qobbeh et je ne veux pas le savoir. Je sais seulement qu’il a deux filles et que l’appartement qu’il loue est situé dans un immeuble exposé, très proche de la zone de combats. Lors d’un précédent round, la petite famille avait trouvé refuge chez des amis du quartier et Fouad essayait de trouver ‘autre chose, ailleurs’. L’exode intérieur a commencé, pour ceux qui le peuvent.

Fouad a 40 ans environ, il a fait des études de théâtre à l’Université Libanaise. Mais oui, du théâtre… Dans les premiers mois de 2013, son recrutement pour jouer dans une pièce à Beyrouth a été compromis par je ne sais plus quel round de terreur. Quelle idée n’est-ce pas, du théâtre! Il n’est pas sérieux ce Fouad, vraiment pas raisonnable… Comédien! Où se croit-il donc pour rêver de longues tirades, de public conquis et de planches?

Dans la vie active et ‘réelle’ il essaie de joindre les deux bouts en cumulant plusieurs sources de revenus, comme un grand nombre de Libanais. Il est prof de musique dans différents établissements privés à Tripoli, Zghorta et dans le Koura, là où il trouve des cours de batterie et autres instruments voisins (derbakkeh) à donner. Il fait partie d’un petit groupe musical qui se produit pour les soirées de mariages et autres fêtes. Il est aussi chef d’une équipe de peintres (muallim boya); le problème est qu’il a fait une très mauvaise chute d’échafaudage il y a près de deux ans. Après des mois d’arrêt-maladie, ce qui signifie aussi de chômage sans aucune compensation financière, il a repris son travail même s’il  garde à vie une séquelle physique de sa chute.

Il avait pour projet de partir en Australie rejoindre sa mère et ses soeurs, installées à Sydney comme des centaines d’autres familles du nord du Liban. Il avait bon espoir d’arriver à réunir les documents demandés pour un visa d’immigration familiale.

Aujourd’hui il n’a plus cet espoir-là. Il n’a plus d’espoirs. Il dit: « Non je ne pars plus. Je ne peux pas, trop compliqué« . Le théâtre, il n’y pense évidemment plus. Quant à ses cours de musique il les sèche lui le prof, démoralisé à l’extrême et plus que cela encore. Désespéré.

 Voilà ce que je garderai de ce round tripolitain.

Les manifestations de civils pacifistes ne me marquent pas vraiment, allez savoir pourquoi: un trop plein de mots, de prises de position louables… et désespérément vaines?

Je me souviendrai sûrement de certaines unes de quotidiens locaux distillant agressivité et haine de l’autre. Avec la même question: pourquoi? Nous n’apprendrons donc jamais rien, de génération en génération, de tuerie en tuerie, d’espoirs déchiquetés en vies déchiquetées.

 A bientôt, au prochain round.

Ce bateau un peu ivre, un peu arche de Noé, nommé Liban (Souha TARRAF)

 Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d’autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles; et remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils sont gagnés soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes (Saint-John Perse, Exil).

Il sera ici question de mouvements de gens (ceux qui partent, ceux qui viennent, ceux qui reviennent) et de sédentarité (ceux qui restent et résistent contre différentes formes d’incivilités), d’Etat et de citoyenneté: telle est la trame de ce post qui tangue un peu!

« Le passeur nous a dit de déchirer et jeter nos passeports, ce qu’on a fait. Puis on a marché des heures et des heures dans une forêt  où le sol est glissant, humide, on n’y voyait rien et il était interdit de s’éclairer pour ne pas nous faire repérer. Quand nous sommes arrivés, sales et crevés à bord d’une petite embarcation tout près des côtes grecques, les policiers nous ont engueulés et empêchés de débarquer, repoussant notre embarcation de toutes leurs forces. Renvoyés. Nous sommes repartis vers la Turquie et dépensé là-bas tout ce qui nous restait d’économies avant de pouvoir rentrer. Tebbaneh? C’est un paradis… Il faut juste que je retrouve du travail… ».

C’est une histoire comme il y en a tant, celle du fils de Oum Mohammad parti tenter l’aventure de l’émigration clandestine vers l’Allemagne et revenu bredouille de « l’enfer » comme il dit, toutes ses économies fondues (sans que je puisse vérifier le détail de tous  ses dires).

C’est une histoire commune et connue: le Liban est un pays de départs et d’arrivées, il a une importante diaspora à travers le monde.

C’est un pays-escale, depuis des siècles. Oublions les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Francs, les Ottomans et d’autres encore et remontons seulement à la dernière centaine d’années: il y a ceux qui sont partis, ceux qui sont arrivés, ceux qui sont passés, ceux qui sont revenus… Les grandes vagues d’arrivées ont été celles de Kurdes, d’Arméniens, de Palestiniens, d’Irakiens et aujourd’hui de Syriens.

Et le pays est resté amarré à quai, vaille que vaille. Ses quais en ont vu des départs et des retours de générations de Libanais, des jeunes célibataires ou en couple, des familles entières, des personnes plus âgées revenant au pays… Au gré des circonstances les mouvements d’hommes peuvent varier mais ils ne se sont jamais arrêtés, ils font partie de la dynamique ce pays. De différentes manières, par des investissements dans tous les domaines (financier, immobilier, foncier, économique en général, mais aussi culturel et politique) ces mouvements traduisent un attachement à l’égard du pays-patrie (watan), à l’égard de ce territoire que l’on résume trop souvent à une jetée d’embarquement (embarcadère) et de débarquement (débarcadère). Outre leur rôle majeur dans le maintien de l’économie libanaise ces mouvements humains participent à l’élaboration d’une territorialité et d’une citoyenneté assumées, au sens minimal d’appartenance à un territoire et à un Etat (sans détailler ici des questions très complexes: oui mais quel territoire ou quelle partie du territoire, oui mais quel Etat…).

A l’heure de l’internet omniprésent, de Facebook à Twitter et Whatsapp et autres, on ne peut en effet ignorer le rôle des flux d’information et de communication dans la construction d’une culture citoyenne (même dé-territorialisée, en jargon de géographe). Des Libanais qui vivent à l’extérieur contribuent donc, en particulier, à la construction de la citoyenneté : un « luxe » (qui est un droit bien sûr) auquel n’accèdent pas toujours ceux qui vivent et essaient de travailler sur place dans des conditions matérielles parfois difficiles. Et comment participer activement à la vie citoyenne dans un pays où convictions et volontés des gens sont des slogans théoriques, mille fois moins porteurs et concrets que travail immédiat, pain quotidien et autres nécessités de base pour un grand nombre d’habitants aux revenus très modestes? Dans un pays où l’Etat, cette entité qui devrait être solide et centralisatrice autour de l’idée de patrie commune et du cèdre-symbole collectif, est empêché souvent par ses propres représentants (officiels et/ou élus) de se développer et se consolider? On bute toujours sur le même point: l’Etat ou du moins l’absence de l’Etat, une absence décriée en choeur… cet Etat à la fois désiré et combattu avec application par tous!

Jusqu’à peu tout cela « fonctionnait », tout cela « tenait » plus ou moins mais ça tenait, le bateau (Liban) était à quai, amarré solidement: « shi aajib bass machi, khash-khash bidoun khash-khashi… bass machi… » ! (Ziad RAHBANI)

Qu’est-ce qui fait que la corde qui retenait notre frêle bateau est en train de lâcher et qu’il pourrait aller à la dérive? Est-ce parce qu’il menace de se briser à force de recevoir des coups et de supporter plus qu’il ne peut – jusqu’à se casser en deux parties (les fameux 8 et 14 mars), voire plus?

Depuis l’année 2005 le pays tangue dangereusement, il vogue et dérive sur place mais il n’a pas cassé, il ne s’est pas fracassé sur le quai, plus exactement entre deux quais (Syrie et Israël) ; sa corde s’est allongée en s’effilochant mais elle n’a pas (encore) lâché.

Et aujourd’hui, quoi? Aujourd’hui, il ne tient qu’à nous (les résistants au quotidien, les civils) : elle (la corde) ne tient que par nous. Nous espérons qu’elle ne lâchera pas et qu’il (le pays-bateau) ne va pas finir par se briser en heurtant un récif imprévu. Mais notre pouvoir d’agir est très limité tant que nous resterons si divisés sur la signification et la configuration de notre maison commune, le Liban. Résidents à temps complet, à temps partiel ou de passage, nous participons tous à l’édification et à la dé-construction permanente des charpentes de la maison (ou de l’embarcation commune) : de manière passive ou dynamique, notre responsabilité de citoyens est engagée, il est donc injuste et insuffisant de montrer du doigt les seuls dirigeants en tant que responsables politiques.

Incivilités vs Résistances: un cycle interminable?

Et que faire d’autre que continuer, résister? Résistance des individus et des groupes de la société civile… Comment une économie, une société peuvent-elles se maintenir dans les conditions extrêmes que traverse actuellement le Liban?

Les élèves et les étudiants qui persistent à ne penser qu’à leurs examens malgré le bruit des tirs ou des bombardements font de la résistance. Les enseignants, les commerçants, les employés, les médecins qui travaillent chacun dans son domaine, les avocats qui persistent à faire appliquer la loi dans un pays dévoré par l’anarchie, la corruption, la militarisation des esprits…en un mot par le manque d’Etat, tous ces gens-là font de la résistance. C’est une résistance silencieuse, civile… et tout simplement citoyenne.

Qui se souvient que des personnalités de la « société civile » se sont réunies à Beyrouth, connues et inconnues du grand public, de tous bords politiques et confessionnels (puisqu’il faut désormais relever cet aspect de notre quotidien), pour lancer le 15 juin dernier un signal d’alarme sous les auspices notamment de l’ancien Ministre du Travail, Charbel Nahas?

Et qui se souvient que les patrons d’entreprises se sont réunis cet été pour tirer eux aussi une énième fois la sonnette d’alarme? Ils ont même organisé une grève en septembre, du jamais vu, une grève de patrons pour réclamer la formation du gouvernement!

Mais personne n’entend tous ces appels. Les groupes politiques, les personnalités politiques ont tous leurs « agendas » comme on dit ici, des agendas liés à l’extérieur et pas du tout aux besoins immédiats des gens. Qu’on se le dise!

Des mots que tout cela, rien que des mots-slogans?… Et que peuvent les mots d’une minorité de gens face aux armes des miliciens-voyous lâchés dans les rues et face aux agendas étrangers?

Traduisons concrètement, pour le cas de Tripoli et le nord du pays: le 17ème round de combats est loin derrière nous, les habitants de Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh ont soufflé de même que ceux des autres quartiers de Tripoli, Beddawi, Minieh et toute la région nord. Cet été 2013 la vie a continué, la « saison des mariages » a été bonne comme on dit par ici, il y a eu beaucoup de bombardements « joyeux », c’est-à-dire des feux d’artifice.

Les « petites » bombes trouvées par-ci par-à, les tirs sporadiques, les « petits » affrontements de quelques heures, le temps d’une soirée ou d’une nuit, des gens blessés, un homme tué, les membres d’un service d’urgences hospitalières agressés, ces détails, on ne compte plus… jusqu’aux attentats du 23 août avec leur cortège de morts et de blessés et à l’actuelle reprise des tirs (elle sera sûrement baptisée du doux nom de 18ème round). L’armée libanaise est pourtant à Tripoli et doit appliquer son fameux plan sécuritaire, comme dans la banlieue sud de Beyrouth… Elle ne garantit même pas le passage des voitures entre Tripoli et le Akkar, les conducteurs passent à leurs risques et périls, sous les tirs des snipers. La parade consiste pour les gens à emprunter une autre route, plus longue, cabossée, éreintante mais moins exposée. Ce sont là des habitudes anciennes, des réflexes d’adaptation : il y a eu la guerre de Nahr al Bared en 2007 et au milieu des années 1980 la première phase des combats Tebbaneh-Jabal Mohsen (c’était durant l’occupation syrienne, avec la guerre entre les militaires syriens et Yasser ARAFAT via leurs alliés libanais respectifs).

Ou les petites misères très ordinaires des citoyens-résistants.

Voici l’exemple d’un « résistant-citoyen ordinaire »,  Abou Omar.

Abou Omar a une boutique d’épicerie de produits de première nécessité et surtout fruits et légumes comme il y en a tant qui irriguent tous les quartiers de Tripoli et ses banlieues.

Il se rend au marché de gros en fruits et légumes de la ville, à Bab Tebbaneh, pour s’approvisionner; jusqu’à récemment, début septembre, il y a allait tous les matins ou plus exactement toutes les nuits autour de 3 ou 4 h, comme la plupart des épiciers et vendeurs de fruits et légumes de la ville et des environs.

Les rounds de combats entre Tebbaneh et Jabal Mohsen ont bien sûr changé ce rythme. Et en plus, dans la période récente se sont installés des « gros bras tatoués » comme dit Abou Omar, « kalash d’une main, talkie walkie et portable de l’autre… sous les yeux des militaires de l’armée libanaise ». Ces gros bras filtrent les entrées du souk de légumes dont ils ses sont partagées les ruelles, ils sont de telle ou telle famille-clan, de tel ou tel mouvement politique/religieux; ici à Tebbaneh ils font régner leur loi. Barrages filtrants, intimidations et racket tous azimuts.

Les commerçants en fruits et légumes de Tripoli ont dû changer leurs horaires d’approvisionnement et de fréquentation du souk: mieux vaut éviter les heures de la nuit où le lieu est lâché aux gros bras tatoués, Abou Omar comme bien d’autres préfère y aller vers 6 heures, à la lumière du jour. La marchandise est moins belle, les prix moins intéressants mais le souk plus bruyant et fréquenté, il est moins risqué. Et ce vendredi (début septembre), il est énoncé qu’après 14h, plus de marché – en fait dès midi, avant l’heure de la prière. Qu’on se le dise!

Abou Omar peste contre ces voyous (zaaran) qui font régner leur ordre. Oui il est musulman et pratiquant, oui il a fait le pélerinage à la Mecque – Haj Abou Omar – mais « ces gens-là qui se laissent pousser la barbe, se shootent en avalant des neuroleptiques et je ne sais quelles autres substances et jurent au nom du Coran n’ont rien à voir avec la religion ».

(publié le 24 octobre, revu et complété le 26 octobre)

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Comme un bateau ivre, comme une arche de Noé…

Nous arrivons à un tel niveau de blocage politique et de déprime générale! Suivre les informations quotidiennes devient une véritable épreuve pour une majorité de gens dans ce pays.

Bateau un peu ivre, un peu arche de Noé…. il m’a paru temps de proposer ma lecture sur les quelques houleuses années de l’après 14 février 2005, lorsque nous sommes entrés (à nouveau?) dans l’oeil du cyclone. J’ai pour cela créé un autre blog, spécifique, sous forme de lettres à une amie, écrites dans cette période 2005… et après.

C’est un blog très personnel bien sûr, mais dans le même temps le pronom personnel « je » y est souvent un pronom collectif –  un « nous ». Il s’agit d’un témoignage sur une période qui me paraît majeure pour essayer de comprendre les dérives actuelles du bateau-Liban, pour suivre comment « a vogué le pays », comment ont été ballotés ses habitants au gré de tous les vents… Et comment ils le sont toujours!

Bi Amrak ya Sidi (Souha TARRAF)

En plein centre de Tripoli, une boutique au nom évocateur (Commando) pour parfait milicien  face à une autre (Columbus) - mai 2013
Commando face à Columbus: la panoplie du parfait milicien bien habillé dans des boutiques situées en plein centre de Tripoli – mai 2013
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(A vos ordres, Monsieur) 

Vous vous réveillez – si vous avez pu dormir au son des obus et des éclats d’armes automatiques – dans une ville fantôme. Tripoli est en guerre, elle est prise dans le faisceau d’une guerre de plus en plus générale et meurtrière. On n’y dort pas la nuit, les belligérants dorment plutôt de jour et s’activent la nuit.

Les mots n’ont plus de sens, place aux jeunes (et moins jeunes) armés, barbus ou pas, de telle confession ou telle autre, en réalité de telle mouvance politique ou telle autre. Il y a les pro et les anti, les pro Assad et les anti Assad mais non et mille fois non, ce n’est pas une guerre entre « Alaouites » et « Sunnites ». Ce n’est pas une guerre de religion – ils sont tous musulmans! – mais une guerre de destruction: de la ville, de ce qui était un certain « vivre ensemble » (les uns à côté des autres) et de l’idée même de la co-existence. C’est le règne du nous et du vous, ou nous et les autres ou encore nous et eux. Des mots ressassés, des murs reconstruits, des abris recherchés, des produits de première nécessité emmagasinés, des réflexes de fuite recommencés… ceux qui ont vécu l’autre guerre (1975-1990) connaissent parfaitement. Ceux-là doivent se croire en plein cauchemar, l’histoire se répète déjà!

Qu’a fait, qu’a pu faire la société civile à Tripoli? Des manifestations pacifiques, un marathon – la course pour la paix (run for peace) ce dimanche 19 mai – et puis dès le soir les choses sérieuses ont repris, les combats ont repris. Que valent les prises de position des civils face aux guerres de position armes au poing, snipers contre snipers, camp contre camp, quartier contre quartier, folie contre folie?

Folie bien payée, en dollars. Payez plus cher ces miliciens et ils accourent vers vous, vers votre cause – quelle qu’elle soit. Avec ou sans barbe? Barbe façon salafiste (un peu hirsute, un peu longue) ou façon ikhwan (plus policée, juste le collier bien comme il faut) ou barbe de trois jours façon je ne sais qui? Sans barbe, ça marche aussi.

L’essentiel est dans les dollars et pas vraiment dans la barbe

Le Liban? Qu’il est compliqué ce pays! Mais non, ce n’est pas si compliqué: tout le monde sait très bien ce qui se passe, qui arme et qui paye, d’où viennent les armes, pourquoi ces quartiers-là précisément sont-ils si délaissés depuis des décennies alors que d’autres parties de Tripoli vivent une croissance économique « honnête » et continue … Pourquoi « tout le monde sait » et personne ne fait rien?

Voici l’avis de Jad, ce milicien-homme de main de plusieurs personnalités à la fois qui a ses entrées dans Dahieh (la banlieue sud de Beyrouth) pour se procurer des armes et les revendre ici au Nord… Il est l’un des « privilégiés » qui joue à ce jeu-là depuis des années, sans aucune illusion sur les hommes politiques libanais de tous bords:

« Je suis comme beaucoup de shababs ici dans Tripoli… je me réveille, je n’ai pas envie de travailler, s’il y a du travail d’ailleurs! Pourquoi travailler quand tu es payé à la fin du mois, même si ce n’est pas énorme comme salaire? Ils nous ont habitués à ne rien faire, juste attendre la fin du mois et aller chercher notre dû, « bi amrak ya sidi » et c’est terminé… On peut continuer la journée à fumer du narguilé, chaque jour après l’autre… Jusqu’à la prochaine fin du mois.

Ces gens-là, ils ne veulent pas de solution pour Tripoli; ils veulent juste qu’on leur dise « bi amrak ya sidi » chaque mois, et bien sûr qu’on mette leur bulletin de vote dans l’urne quand il y a des élections. Ils ne veulent pas créer des emplois, des entreprises pour la ville: pour quoi faire? Non! Nous devons rester sous leur botte, juste être bons à quémander, juste rester sous leurs ordres » (Tripoli, septembre 2012).

Jad a 40 ans, il travaillait dans l’industrie du meuble depuis l’âge de 14 ou 15 ans; le créneau des meubles en bois scuplté faisait la richesse et la renommée de Tripoli jusqu’à un proche passé. Ce secteur qui utilisait un  grand nombre d’employés est en train de péricliter pour plusieurs raisons : la concurrence des produits asiatiques, la fermeture des importants marchés du Sud-Liban après la guerre de l’été 2006, avec le développement des tensions confessionnelles et politiques qui a suivi et enfin l’incapacité de ce secteur à s’adapter aux nouveaux goûts des consommateurs. Jad n’arrivait plus à vivre de son seul travail dans le bois, il a développé d’autres sources de revenus : grâce à de bonnes relations, le commerce des armes et le « travail » pour des hommes politiques.

Depuis ce dialogue, il y a eu plusieurs autres rounds ou sessions de combats Jabal Mohsen – Bab Tebbaneh.  Et comme à chaque round, la question posée est : pourquoi les blindés de l’armée se sont-ils retirés de la ligne du front entre les deux quartiers? L’armée libanaise est prise à partie, elle compte ses morts et ses blessés. Et les populations civiles comptent leurs morts, leurs blessés, leurs maisons détruites ou endommagées, leurs revenus en baisse…

Tripoli doit-elle rester livrée à elle-même, aux fantômes et folies du passé et à sa désolation sociale et économique? Le marathon Run for Peace, c’était dimanche dernier, il y a 5 jours: il y a une éternité.