J’en ai marre…! Bélinda IBRAHIM

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Photo prise en avril 2017 sur l’autoroute à l’entrée de Beyrouth

Je dois le reconnaître : l’évolution dramatique de la situation au Liban ne me laisse plus de mots, ils me tombent souvent des doigts, ils me fuient. Je les retrouve, je me retrouve souvent dans les mots des autres qui arrivent (encore) à dire… le Liban, les Libanais. Depuis le tournant de 2013-2014 avec la vague d’attentats et l’augmentation nette de l’entrée et l’installation de familles syriennes venues trouver refuge dans un pays déjà exangue, mon « je » personnel dans ce blog est passé à un « nous » collectif. « Liban, chroniques civiles » est devenu un lieu d’expression plurielle au-delà de mon seul regard sur le quotidien et l’humeur des gens.

« J’en ai marre » est ce coup de gueule retentissant ou – si l’on préfère! – un coup de poing sur la table  signé Bélinda Ibrahim. Il date de début 2007 et est plus que jamais d’actualité. Il est une voix civile, citoyenne et son « je » est tellement « nous »: nous? Nous les Libanais… un collectif civil incertain, pas très défini, si flou! On dit bien plus fréquemment les sunnites, les chiites, les maronites etc… que « les citoyens libanais » : pourquoi n’aurions-nous pas enfin le droit d’être, d’abord et avant tout, un peuple lié à un seul et unique territoire continu (les fameux 10.452 km2)? C’est si clair sur le papier, si décevant et compliqué dans la réalité! Toutes proportions gardées de contexte politique, de lieu et d’époque bien évidemment, ce « j’en ai marre » tonne comme un « j’accuse » à la libanaise! Un énorme « j’en ai marre » que j’aurai bien voulu lancer à la figure des « fossoyeurs de vies » de ce pays.

Dans le post précédent, Mr. Bechara parle de charognards: ils sont à la fois les fossoyeurs de nos rêves et de nos projets de vie et des charognards, ceux qui passent « nettoyer les restes » – de nos projets, de nos volontés, de nos rêves de civils libanais. Ce « jen ai marre » a été écrit aux temps « bénis » – ceci est de l’ironie! – de la division en deux Liban, le Liban-8 mars et le Liban-14 mars. Pour ceux qui auraient raté un épisode… trop compliqué à résumer et trop triste. Résultat: le Liban s’est démultiplié ou plutôt, grosses erreurs de calcul, il est aujourd’hui très divisé; tellement que…

« Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. » (Emile Zola, extrait de  la Lettre ouverte « J’accuse! »)

J’en ai marre!

…J’en ai marre d’être Libanaise, marre d’être associée à la communauté chrétienne sur ma carte d’identité, marre d’accepter de vivre dans un pays régi par les lois de l’obscurantisme.

Marre de me résigner à «vivoter pourvu qu’on me laisse tranquille», marre de me complaire dans l’incertitude de lendemains soumis à l’humeur paralysante des uns et des autres.

Marre d’être à la merci des fauteurs de troubles, des fossoyeurs de vies, de toutes ces revendications d’appartenance qui n’ont, pour seigneur et maître, que l’attrait du pouvoir et la servitude à une idéologie venue d’ailleurs.

Marre d’être citoyenne dans un pays qui n’a rien d’une nation, et qui n’en connaît ni les lois ni les valeurs.

Marre d’être un banal morceau de puzzle exploité dans une mosaïque de communautés dont la cohérence n’est bâtie que sur la haine de l’autre.

Marre de subir cette cacophonie audiovisuelle de slogans qui verse dans une schizophrénie pathétique.

Marre que nos dirigeants n’aient pas encore appris la leçon ; marre que l’Histoire se prépare à se répéter et qu’on lui balise le terrain de nos propres mains.

Marre pour le Liban, éternellement ballotté par les intérêts étrangers qui l’utilisent comme arène pour leurs âpres combats; marre que nous tombions dans chaque piège qui nous est tendu, marre d’être un peuple de marionnettes dont aucun cirque de province ne voudrait.

Marre de donner au monde l’image d’un quart monde.

Marre que Paris III veuille encore se pencher sur un moribond pour lequel l’euthanasie reste le meilleur devenir possible.

Marre de susciter paradoxalement la pitié et le dégoût d’être née Libanaise ; marre que le confessionnalisme aveugle et sauvage reste la seule valeur retenue.

Marre d’avoir cru un jour que le Liban pourrait enfin devenir un État de droit. Démocrate. Laïc. Indépendant. Libre.

Marre de faire partie de la majorité silencieuse et de continuer à me taire.

Bélinda IBRAHIM (publié dans la page Opinion l’Orient-le Jour,  Février 2007)

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Mandela, la réconciliation, la dignité et nous – Souha TARRAF

Nelson Mandela
Nelson Mandela (Photo credit: Festival Karsh Ottawa)

Nelson Mandela est mort. ‘Un grand chef est mort, mes frères‘.

Puissions-nous être nombreux à marcher sur la route qu’il a su tracer vers la réconciliation, à rejeter l’esprit de vengeance qui nous domine trop facilement, à prôner la volonté de vivre ensemble en acceptant nos différences culturelles, politiques, de croyances, etc. Est-ce vraiment trop demander, à l’échelle d’un pays de 4 millions d’habitants qui a vécu tant de déchirures, de massacres et de contre-massacres, de tueries au nom de telle ou telle idéologie, de tel ou tel idéologue ou za’im (leader)?

Avec mon pays en train de se désagréger, nos confessions meurtrières, nos politiciens perfides et nos paysages de plus en plus abîmés, cela ne fait pas de moi/de nous des citoyens très heureux.

Et, couchés sur l’herbe, nous pleurâmes…

Oui, à la manière de Saint-Exupéry je pleure un pays à la dérive, aux citoyens tétanisés par les besoins matériels immédiats, aux dirigeants dénués de moralité, sans foi ni loi… Oui mais nous les avons élus! Même si les élections sont faussées, doublement tordues par notre mode de scrutin ‘coutumier‘ (pardon de me citer!) il ne tenait qu’à nous, il ne tient toujours qu’à nous autres citoyens comme le rappelle régulièrement, d’un ton profondément amer et pessimiste, Roni Alpha.

Il ne tient qu’à nous? Est-il vrai que quand le peuple veut…? Mais au fait, qu’est-ce que le ‘peuple libanais’? Qui sommes-nous donc, nous autres Libanais par le passeport – et par nos père seuls, nos mères n’ayant toujours pas le droit de donner leur nationalité à leurs enfants?

Comment être Libanais, au Liban et partout ailleurs, par conviction et non par hasard, non par héritage, non par fatalité?

Qui sommes-nous donc pour être si hautains avec les autres, tous ceux qui ne sont pas comme nous?! Les autres, pêle-mêle, sont: nos voisins qui ne sont pas de la même famille, pas de la même religion, pas de la même confession, pas du même quartier, pas de la même région. Ou encore nos employées de maison toutes désignées sous le nom générique de ‘Sri-Lankaises’! Ou encore les Palestiniens ou les Syriens ou les Kurdes ou les Arméniens…!

Nelson Mandela est mort.

Les hommages affluent de toutes parts et c’est normal même s’il faut éviter le culte de la personnalité: cet homme-là a passé un quart de sa vie en prison et en est ressorti non pas en criant vengeance mais en unissant par sa seule présence les Sud-Africains, Noirs et Blancs. En demandant à ses compatriotes de jeter à la mer couteaux, fusils et toutes les sortes d’armes de la revanche contre l’apartheid.

S’il a été élu Président de l’Afrique du Sud c’était pour un seul mandat, lorsque les citoyens de son pays l’auraient bien gardé Président pour la vie entière. Toutes les télés, tous les journaux le disent, le rappellent.

Et tant de gens pensent: oui mais lui c’est une exception, c’est Mandela… Cet homme est donc un extra-terrestre pour nous autres Libanais (et pour bien d’autres habitants du monde) même s’il revendiquait d’être un homme comme les autres, capable de toutes les erreurs.

Chez nous, les chefs sont chefs à vie : au pouvoir ils y sont, ils y restent et y installent leur fils, leur soeur, leur femme, leur frère, leur gendre… quelqu’un qui portera le nom. Le nom, voilà ce qui leur importe: la reliure et non pas ce qu’il y a dedans.

Les Sud-Africains ont eu un grand homme pour leur ouvrir la voie, nous les envions mille et mille fois. Nous autres, nous n’avons que des hommes politiques si petits, aux calculs si étriqués… qui s’entredéchirent  – via nous autres et grâce à nous autres, bien évidemment –  ce tout petit territoire au lieu d’en faire un lieu de vie.

Une nation, pour grandir, a besoin de dirigeants éclairés à défaut d’être exceptionnels – extra-terrestres! Elle a aussi besoin d’intellectuels ouverts (des éclaireurs de la trempe de Samir Kassir) et de citoyens prêts à vouloir vivre ensemble et à lutter, manifester pacifiquement de différentes manières pour atteindre ce but commun.

Nous autres, Libanais, n’avons rien de tout cela: ni dirigeants ni intellectuels ni citoyens ‘à la hauteur’, prêts à se dépasser et à dépasser leurs égoïsmes respectifs pour former un pays/watan viable.

L’époque est très sombre.

Mandela est mort, nos hommes politiques ont salué sa mémoire… quelle plaisanterie! Qu’ont-ils retenu et, surtout, appliqué de son parcours si applaudi, si ‘exemplaire’ – comme ils disent? Peut-être ont-ils posté sur leur compte Twitter ou Facebook un hommage ‘touchant’, à la manière d’un Bachar al Assad saluant la mémoire de Mandela, ‘an inspiration in the values of love and human brotherhood‘! (voir ici) Cet hommage-là vaut son pesant de dérision, infamante et triste, tout comme l’hommage contraint et forcé des dirigeants israéliens, amis de la première heure des autorités sud-africaines de l’apartheid!

C’est jeudi dernier (le 5 décembre) vers minuit que ces deux informations sont tombées, presque en même temps: d’une part, un appel à manifester après la prière du vendredi à Tripoli contre les ‘agissements suspects’ de l’armée libanaise dans Bab Tebbaneh. Et l’annonce de la mort de Nelson Mandela.

Une information si bassement politique, si petitement libanaise et une autre, universelle.

Quand donc saurons-nous construire ensemble un pays et ne pas nous suffire d’être ce « ramassis de gens rassemblés, entassés » (Ziad Rahbani)?

Ô mon pays-dérive, ô citoyens déboussolés! Quand donc grandirons-nous? Comment retrouver et cultiver un esprit collectif de réconciliation, de dignité, d’ouverture à l’autre?

Ce mardi 10 décembre, jour de l’hommage mondial à Mandela, jour de deuil national au Liban, un professeur de français demande à ses élèves de classe de 5ème d’écrire un poème en illustration à cette phrase de Mandela : « J’ai appris que le courage n’est pas l’absence de peur mais la capacité à la vaincre« .

Voici la proposition de l’élève  Salim:

Le courage, la paix, la liberté méritent cet hommage

Réalisé pour Mandela, le mage.

Qui réussit à tourner la page

Sur son emprisonnement

Et à agir en sage

Apportant l’idée du mélange pacifique

Sans avoir recours à la guerre

On devrait tous suivre cet exemple

Pour garder nos pères

Sereins et exempts

De la nécessité de vengeance

Pour leurs fils, tombés injustement

Et sans vouloir faire de romance

Tombés pour le Liban.

La maturité n’est donc pas une question d’années mais d’esprit – d’état d’esprit!

Mercredi matin (ce 11 décembre), deux personnes sont blessées à Tripoli parce qu’elles sont d’origine confessionnelle alaouite. C’est une information brève, de celles qui sont à peine lues, à peine relevées par les gens. Crimes ordinaires. Vite classés, vite oubliés.

Ils ne sont même pas devenus fous, ô Mandela: les citoyens de mon pays sont ainsi, ils tuent ou provoquent des tueries pour peu de choses, pour quelques dollars, pour recharger une carte pré-payée de portable, pour quelques comprimés de neuroleptiques… au faux prétexte de la confession de leur voisin, de ses idées politiques, de sa manière de s’habiller peut-être.

Pour rien, même pas pour des idées.

Mourir pour des idées,

L’idée est excellente

Moi j’ai failli mourir

De ne l’avoir pas eue

(…)

Les sectes de tout poil

En offrent des séquelles

Et la question se pose

Aux victimes novices

Mourir pour des idées,

C’est bien beau

Mais lesquelles?

Et comme toutes sont

Entre elles

Ressemblantes

Quand il les voit venir,

Avec leur gros drapeau

Le sage, en hésitant,

Tourne autour du tombeau

Mourrons pour des idées,

D’accord, mais de mort lente

D’accord, mais de mort lente (…).

Quelques vers ironiques de Brassens!

 

Jabal Mohsen – Bab Tebbaneh, round n°17 ou 18 ou 19 ou… Esquisse d’une désespérance ordinaire (Souha TARRAF)

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Que va-t-il donc rester de ces quelques jours comme suspendus dans un ‘entre parenthèses’ de folie? Vengeance et contre-vengeance, drapeaux et contre-drapeaux, portraits de chefs contre portraits de chefs…

Que va-t-il rester de ces nouveaux jours de misères et contre-misères, le bilan de morts et de blessés? De commerces et maisons brûlés? D’espoirs adolescents partis en fumée noire? Qui s’en préoccupe donc? Quels hommes politiques libanais – ceux qu’on appelle des responsables – se sont-ils jamais préoccupés du nombre de morts et de blessés?

Ce que je garderai de ce nouveau round? La voix lasse, éteinte de Fouad, prof de musique et  peintre (en bâtiment). Accessoirement, Muallim Fouad chante du Ziad Rahbani et autres classiques du riche fond musical libanais.

Il habite le ‘Jabal’, je ne sais pas lequel de Jabal, Mohsen ou Qobbeh et je ne veux pas le savoir. Je sais seulement qu’il a deux filles et que l’appartement qu’il loue est situé dans un immeuble exposé, très proche de la zone de combats. Lors d’un précédent round, la petite famille avait trouvé refuge chez des amis du quartier et Fouad essayait de trouver ‘autre chose, ailleurs’. L’exode intérieur a commencé, pour ceux qui le peuvent.

Fouad a 40 ans environ, il a fait des études de théâtre à l’Université Libanaise. Mais oui, du théâtre… Dans les premiers mois de 2013, son recrutement pour jouer dans une pièce à Beyrouth a été compromis par je ne sais plus quel round de terreur. Quelle idée n’est-ce pas, du théâtre! Il n’est pas sérieux ce Fouad, vraiment pas raisonnable… Comédien! Où se croit-il donc pour rêver de longues tirades, de public conquis et de planches?

Dans la vie active et ‘réelle’ il essaie de joindre les deux bouts en cumulant plusieurs sources de revenus, comme un grand nombre de Libanais. Il est prof de musique dans différents établissements privés à Tripoli, Zghorta et dans le Koura, là où il trouve des cours de batterie et autres instruments voisins (derbakkeh) à donner. Il fait partie d’un petit groupe musical qui se produit pour les soirées de mariages et autres fêtes. Il est aussi chef d’une équipe de peintres (muallim boya); le problème est qu’il a fait une très mauvaise chute d’échafaudage il y a près de deux ans. Après des mois d’arrêt-maladie, ce qui signifie aussi de chômage sans aucune compensation financière, il a repris son travail même s’il  garde à vie une séquelle physique de sa chute.

Il avait pour projet de partir en Australie rejoindre sa mère et ses soeurs, installées à Sydney comme des centaines d’autres familles du nord du Liban. Il avait bon espoir d’arriver à réunir les documents demandés pour un visa d’immigration familiale.

Aujourd’hui il n’a plus cet espoir-là. Il n’a plus d’espoirs. Il dit: « Non je ne pars plus. Je ne peux pas, trop compliqué« . Le théâtre, il n’y pense évidemment plus. Quant à ses cours de musique il les sèche lui le prof, démoralisé à l’extrême et plus que cela encore. Désespéré.

 Voilà ce que je garderai de ce round tripolitain.

Les manifestations de civils pacifistes ne me marquent pas vraiment, allez savoir pourquoi: un trop plein de mots, de prises de position louables… et désespérément vaines?

Je me souviendrai sûrement de certaines unes de quotidiens locaux distillant agressivité et haine de l’autre. Avec la même question: pourquoi? Nous n’apprendrons donc jamais rien, de génération en génération, de tuerie en tuerie, d’espoirs déchiquetés en vies déchiquetées.

 A bientôt, au prochain round.

Liban pluriel et Liban du refus de l’autre: une « indécente gageure »! (Souha TARRAF)

Ô citoyens déboussolés! (1)

En cet été 2013 le tableau libanais est plutôt sombre: la guerre en Syrie en est à sa troisième année et les réfugiés syriens au Liban  échouent par dizaines de milliers sous des tentes, dans des garages, des constructions inachevées, quelques centaines d’autres dans des villas et appartements ordinaires ou de grand luxe. Les foyers de tension sont de plus en plus fréquents à travers le pays avec des interventions d’une armée qui tente de se démultiplier, les institutions de l’Etat sont de plus en plus paralysées; en particulier, le gouvernement Miqati est démissionnaire depuis plus de 3 mois et le gouvernement Salam ne semble toujours pas prêt d’être formé.

La question qui, tous les jours, préoccupe les gens de la rue est:  où allons-nous aujourd’hui, sommes-nous si perdus, déboussolés? Et les « hauts responsables », sont-ils vraiment préoccupés par les sentiments et l’opinion des gens? C’est là un tout autre problème: essayons donc d’orienter notre boussole tout seuls!

Deux négations ne faisaient pas une Nation (Watan), elles ne suffisaient pas pour élaborer un Etat (Dawla) aux premières années de l’Indépendance? La situation est pire aujourd’hui puisque le sens même de la nation et de l’Etat au Liban est en recul au profit l’enfermement communautaire et confessionnel, à l’heure d’internet et de l’ouverture aux flux mondialisés – à l’heure d’un village-monde interconnecté en permanence.

Relisons donc Georges NACCACHE pour nous aider à comprendre « où nous en sommes » aujourd’hui:

« « Ni Occident, ni arabisation »: c’est sur un double refus que la chrétienté et l’islam ont conclu leur alliance. Quelle sorte d’unité peut être tirée d’une telle formule? Ce qu’une moitié des Libanais ne veut pas, on le voit très bien. Ce que ne veut pas l’autre moitié, on le voit également très bien.

Mais ce que les deux moitiés veulent en commun, c’est ce qu’on ne voit pas. Telle est l’indécente gageure dans laquelle nous vivons. (…)

La folie est d’avoir élevé un compromis à la hauteur d’une doctrine d’Etat – d’avoir traité l’accident comme une chose stable -, d’avoir cru, enfin, que deux « non » pouvaient, en politique, produire un « oui ».

Le Liban, par peur d’être simplement ce qu’il est, et à force de ne vouloir être ni ceci ni cela, s’aperçoit qu’il risque maintenant de n’être plus rien du tout.

Nous payons l’utopie des embrassades historiques de Gemmayzé et de Basta: un Etat n’est pas la somme de deux impuissances – et deux négations ne feront jamais une nation.»

Georges NACCACHE, L‘Orient, 1949

Alors où en sommes-nous, nous autres citoyens libanais,  plus d’un demi-siècle après? Toujours aussi perdus, toujours pris dans une « indécente gageure« ! (selon les mots du journaliste)

La version actuelle du « ni… ni… » serait ni Orient sunnite (courant wahhabite saoudien) ni Orient chiite (courant khomeyniste iranien) : et par-delà le schisme profond 8 mars-14 mars, nous sommes dans un double refus de l’autre. Politiquement, les uns (majorité de musulmans sunnites) veulent ignorer que les autres (majorité de musulmans chiites) existent et appartiennent de plein pied à l’entité Liban, et réciproquement. Dans une telle perspective, les possibilités de choix des chrétiens rétrécissent cruellement.

Nous nous trouvons dans une zone de très grande turbulence, au plan intérieur; après les nombreux rounds de combats entre Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen à Tripoli et après Qousseir (implication officielle de Hezbollah dans les combats en Syrie du côté du régime al Assad) et Saïda-Abra (affrontements entre les salafistes menés par Al Assir et l’armée libanaise), les secousses pourraient devenir de plus en plus fortes et rapprochées à travers le pays.

Nous souffrons plus que jamais d’être dans un pays sans ligne directrice, sans autre accord de fond sur le « vivre ensemble » que le mauvais compromis de 1943, amendé à Taef (1990) et encore retouché à Doha (mai 2008) – à chaque fois, à la suite de rapports de force armée et non pas à la suite de calmes discussions. Que faudra-t-il pour que les Libanais fondent, ensemble enfin pacifiés, leur propre mode et accord de vie commune? Ont-ils oublié qu’ils partagent un territoire commun, des « valeurs » culturelles communes, pour ne pas dire des « us et coutumes »?!

Combien de guerres « civiles » – qui n’ont évidemment rien à voir avec la civilité : lire ou relire Ahmad BEYDOUN ou, sur un autre plan, Rami HAGE ou Youssef BAZZI –  oui, combien de guerres faudrait-il, combien de générations sacrifiées, grandies au rythme des armes automatiques, des attentats, des voitures piégées, d’une atmosphère de « aayshîn« , « nous vivons/nous sommes vivants« ?! Combien de manifestations pacifiques faudrait-il pour que les dirigeants politiques entendent la rue?

Mais la rue ne s’exprime même plus: nous sommes « déboussolés ».

Non seulement déboussolés mais aussi divisés, compartimentés, segmentés.

Et pourtant… combien sont-ils les habitants de Nabatiyé, Jbaa, Qana, Sour, Bint Jbail, en majorité chiites, qui voudraient véritablement vivre non plus « à la libanaise » mais comme en régime iranien, avec le Wilayet-fakih que se reconnaît le Hezbollah comme référence d’autorité supérieure et non pas l’Etat libanais?

A l’heure de l’ordinateur individuel portable, du smartphone, des tablettes et de l’internet « portable » littéralement dans la poche de chacun, à l’heure toutes les familles ont des enfants, des frères, des cousins en Afrique, en Australie, en Amérique (Nord et Sud), en France et ailleurs, à l’heure de l’interconnexion permanente et d’un pluri-linguisme comme « marque de fabrique » des Libanais, qui voudrait vraiment d’une fermeture sur le seul communautaire?

Ces territoires de flux mondialisés et ces dynamiques migratoires sont le Liban actuel, au-delà des frontières étriquées et disputées du pays d’origine, loin des enfermements confessionnels!

Et combien sont-ils vraiment, les résidents de Tariq-Jadidé, Saadnayel, Bebnine, Tripoli et Saida, majoritairement sunnites, qui ne voudraient plus de leur rythme de vie « à la libanaise » et préféreraient suivre le style de vie wahhabite où les femmes ont si peu de droits (même pas celui de conduire seules leur voiture!), suivre le régime politique wahhabite où la référence/déférence suprême est le Roi?!

Tous ces gens de Tariq-Jadidé et Tripoli, Nabatiyé et Bint Jbail (Sud), Haret Hraik et Badaro, boulevard Hadi Nasrallah (Dahiyé) et rue de Syrie  (Tripoli), Mar Mikhael, Mazraa et Sassine (Beyrouth) et Azmi (Tripoli), de toutes confessions, ont-ils si peu en commun? Ils sont tous citoyens d’un même pays et d’une même culture plurielle, ouverte comme est notre époque plurielle, métisse, ouverte à tous les flux; seul le politique les sépare jusqu’à les mettre les uns face aux autres, armés derrière des sacs de sable! Comment arrêter cette folie, avons-nous complètement perdu la boussole? Comment donc la retrouver et la réparer?

Pour essayer d’apporter des réponses à cette question, je voudrai faire part de mon expérience et mon propre regard sur ce qu’on appelle « la colère sunnite »  ou « le ressentiment sunnite », qui ont fait les gros titres des journaux aux lendemains des deux jours de folie furieuse à Saida-Abra les dimanche 23 et lundi 24 juin derniers.

Les choses me paraissent beaucoup plus complexes et profondes que le seul niveau visible et si médiatique de la colère de manifestants « barbus », de voyous (zaaran) en mobylette et encagoulés, de miliciens armés et provocateurs dans les rues de Tripoli, Beyrouth, et Saïda. Mais j’aurai besoin de l’espace de deux billets: merci aux passants-lecteurs de prendre le temps de « s’attarder », le sujet me paraît si important que je me permets cet « étalement » estival!

A côté de la « colère sunnite » il y a en effet, sur un autre plan, ce que j’appelle « l’inquiétude chiite »: recroquevillés sur leurs différents acquis, cette inquiétude des gens (le niveau sur lequel je me place toujours) est légitime au regard de la géopolitique et par-delà les discours hégémoniques ou hautains des dirigeants de la communauté, et elle n’est pas assez prise en considération me semble-t-il.