Islamophobia – Maya Elias NASSAR

 

À l’école, j’avais une copine musulmane qui me prenait par la main pour aller assister à la messe avant les cours, moi qui n’avais pas envie de le faire chaque matin. Elle avait une belle voix et aimait chanter les prières.
À la faculté, mon ami musulman m’a secourue avec beaucoup de courage lorsqu’un inconnu mal intentionné me poursuivait.
Avant d’entrer dans le bloc opératoire pour accoucher de mon fils, c’est une infirmière musulmane qui m’a promis de mettre l’icône de Jésus et Marie que j’avais prévue sous l’oreiller de mon bébé lorsqu’il naîtra.
Quand mon voisin chrétien après un grave accident a eu besoin de plaquettes de sang, le premier donneur fut son camarade musulman, et il a survécu.
Le plus beau mariage auquel j’ai assisté c’était entre un chrétien et une musulmane il y a vingt ans, et ils sont toujours de beaux amants.
Au bureau, mes collègues musulmans décoraient avec moi le sapin de Noël et je fus l’invitée d’honneur de leurs iftars.
Lorsque je signais mon roman, c’est mon amie musulmane qui, les larmes coulant sur ses joues m’a dit « tu rendras fier Notre pays ».
À Harissa, je vois des femmes voilées prier aux pieds de la Sainte Vierge, et à Annaya devant la statue de Saint Charbel, je vois des Fatma prendre des Mohamad en photos.
Dans mon pays, les musulmans jouent en harmonie avec les chrétiens dans l’orchestre philharmonique, dans les cafés ils discutent ensemble littérature, peinture, théâtre, histoire et poésie… et dans le même champ de bataille, ils meurent en défendant notre terre.
Ceux-là sont les musulmans que je connais.
Phobie? De qui? De quoi?
Peu importe si l’on trinque avec du vin ou du jellab, pourvu qu’on le fasse à la santé de notre pays, avec et par Amour, l’essence de nos religions et ne nous jugeons pas sur nos livres sacrés, mais sur notre humanisme…
Solidaires face au Mal, cette armée du diable qui n’a que la terreur pour religion, restons tolérants et ne cédons pas au fanatisme qui gagne ailleurs… et pour l’amour du Liban, gardons la main dans la main, chrétiens et musulmans…

Oum Omar du Liban

Maya Elias NASSAR : auteure de Femme Natale, un livre indispensable pour comprendre l’âme (des gens) du Liban. Editions Noir Blanc Et Caetera 2015, Beyrouth

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Quelques fleurs – Fifi ABOU DIB

  
 (Chronique Impression, publiée dans l’Orient le Jour, le 09 Avril 2015 en vue de la « commémoration » du 40ème anniversaire du début de la guerre libanaise, un 13 avril 1975)

Lundi prochain, ce sera comme un anniversaire pour nous, libanais.

Pour le commencement d’une guerre dont on croira longtemps ne jamais voir la fin, il n’y a certes pas de quoi sabrer le champagne. Il n’empêche. Ce long épisode sanglant, entre douleur et chaos, révéla le Liban à lui-même. Ce pays doté depuis 1943 d’une Constitution basée sur la représentation confessionnelle s’était montré, jusque-là, bizarrement efficace.

Les glorieuses années 60 le prouvent. Avec un niveau d’éducation et d’instruction parmi les plus élevés de la région, la population était relativement prospère et la liberté d’expression sacrée. Dans un environnement obsédé par la censure, le Liban était le lieu de tous les débats, le refuge des intellectuels arabes et la soupape par laquelle se dégageaient les rancœurs des peuples voisins.

La pluralité qui le caractérise encore en avait fait un pays d’accueil pour les opprimés, des Arméniens aux Kurdes en passant par les Syriens chassés par leurs dictatures successives, et jusqu’aux Palestiniens qui ne comprirent hélas rien aux règles tacites de bonne entente qui régissaient ce petit monde hétéroclite. L’implantation de ces derniers dans des camps jouissant d’extraterritorialité faussa la donne.

Ni invités ni bienvenus dans ces conditions particulières, leur présence toxique révéla l’hostilité et la méfiance que les communautés libanaises gardaient enfouies, les unes envers les autres. Leur Constitution atypique devint dysfonctionnelle. Comme rongé par une maladie auto-immune, le grand corps libanais se dévora lui-même.

C’est pourtant en vertu de ce mal que nous sommes, toutes générations confondues, ce que nous sommes aujourd’hui : combatifs mais inquiets, désabusés mais pleins d’espoir, pacifistes mais enragés, tolérants mais sur nos gardes, appelant la laïcité de nos vœux mais réfugiés dans le giron communautaire à la moindre alerte, attachés à nos racines mais toujours prêts au départ.

Autant de paradoxes qui génèrent une étonnante énergie créative et une vitalité sans pareille. Peut-être une préfiguration optimiste de la réalité du monde dans les prochaines années.

13 avril 1975 au Liban. À peine un spasme de l’histoire au cours d’un mois qui aura vu la chute de Phnom Penh et la dictature de Pol Pot, la chute de Saigon et la fin tragique de la guerre du Vietnam, la mort de Tchang Kaï-chek et dans un autre ordre celle de Josephine Baker et de Mike Brant.

Bientôt disparaîtront Zouzou et Fady, Mohammad, Georgy, Hassan et Abboud. Des rues porteront parfois leurs noms dans le nouvel ordre national, mais le temps les effacera quand même. Leurs mères garderont leurs portraits dans des cadres de bois, posés sur la dentelle qui recouvre une étagère du « dressoir ». Avec parfois quelques fleurs d’avril. C’est tout.

La page blanche – Georges TYAN

C’est une page blanche où le lecteur écrira après coup tout ce qui lui passe par la tête, toute l’estime que nous portons à la classe politique qui sévit contre le peuple, tout l’amour pour les personnalités qui remplissent de joie notre quotidien, tant et si bien que les touristes qui se bousculent dans notre pays nous prennent pour de parfaits imbéciles heureux, un sourire radieux dessiné en permanence sur nos visages.

Cette page blanche, je prévois qu’on se l’arrachera, chacun voulant y aller de son petit mot acerbe, épancher son trop-plein de rancœur, déverser sa bile, son mécontentement, son désarroi, son ire, son courroux, aiguisé par un sentiment d’impuissance face aux dangers qui se précisent, à une lassitude qui vous envahit, comme quelqu’un qui n’a plus de ressort pour se battre, contrer une fatalité qui, quoi que vous fassiez, va finalement avoir le dessus et vous anéantir.

Une page blanche que seul le bon peuple de mon pays saura remplir convenablement, même si elle comporte quelques ratures, des mots biffés, écrits, réécrits avec colère, rage, passion, avec l’amertume qui coule dans les veines d’une population qui prend de l’âge, assistant impuissante, envieuse des fois, malheureuse souvent pour avoir elle-même raté le coche de l’exode tandis que la jeunesse de son pays, téméraire et dépitée, s’en va grossir les rangs de la diaspora.

Page blanche où s’inscriront en lettres d’or les noms des personnes qui sont parties, enlevées par la haine, la violence, l’incompréhension, la cupidité, la bêtise de ceux qui, un instant, ont cru qu’en les assassinant, en les faisant disparaître, ils pourront aisément les remplacer, remplir le vide sidéral qu’ils ont créé et qui, tôt ou tard, les enverra dans les abysses des gémonies.

L’histoire ne pardonne jamais. Un jour viendra où les larmes des mères, des pères, des enfants de ces disparus, celles de tout un peuple qu’on gruge, qu’on meurtrit, qu’on appauvrit, qu’on avilit, laveront comme à grandes eaux les croûtes qui recouvrent la vérité, lèveront coin par coin le voile d’innocence surfaite dans lequel se drapent les imposteurs. Leurs actes abjects seront étalés au grand jour grâce à la victoire étincelante du bien sur le mal.

Certains écriront aussi d’une plume trempée dans le sang de leurs blessures, faute de soins et de médicaments, avec une férocité inégalée, exacerbée par le mal qui prend en tenaille chaque partie de leur être, des mots durs, à la limite de la bienséance, sachant pertinemment qu’ils ne feront pas mouche, ce qui décuple leurs peines. Les destinataires étant immunisés contre la charité, la pauvreté et totalement dénués de sentiments humains.

D’autres s’interrogeront, dubitatifs, pince-sans-rire: pourquoi, en ce XXIe siècle, notre eau, notre électricité sont toujours rationnées, pourquoi nos frontières sont des passoires, pourquoi nous devons toujours être à la traîne sinon aux ordres de puissances étrangères, alors qu’il y a à peine deux semaines nous avons éteint la soixante et onzième bougie de notre indépendance nationale?

Nous avons grandi en âge, il est vrai, mais, pour la maturité, il faudra repasser un autre jour, un autre temps, un autre siècle peut-être. L’ère des géants du 22 novembre 1943 est révolue; nous ne la méritons pas, cette indépendance. Chassez le naturel, il revient au galop. Nous avons troqué le Turc pour le Français, puis ce dernier pour l’Américain qui nous a donné comme lot de consolation aux Syriens qui nous ont refilés aux Perses.
En passant avec une frivolité déconcertante des bras de l’un aux genoux de l’autre, nous avons succombé aux charmes de pays aux douces senteurs de pétrole.

Notre pays étant ce qu’il est, un peuple éclaté en dix-huit communautés, réparties en trois ou quatre grands courants, aux intérêts le plus souvent contradictoires, nous avons choisi au titre de gens de petite vertu d’avoir chacun son protecteur – pour ne pas écrire souteneur qui nous vend au plus offrant, selon son humeur.

La page blanche est maintenant pleine, noircie par l’acrimonie d’un peuple qui se cherche, voulant dépasser les clivages confessionnels, le clientélisme honteux, le suivisme abêtissant, puéril qui ne mène à rien sauf à la misère et à la pauvreté.
Beaucoup souhaitent voir s’ériger enfin un État dans toute la quintessence du terme, dont nous serons fiers, dans lequel nous vivrons sous la protection des lois, où le grand ne mangera plus le petit, les fiers-à-bras, les forts en gueule, les stipendiés, les assassins seront là où ils doivent être, derrière les barreaux.

(publié dans la page Opinions, l’Orient-le Jour du 9-12-2014)

Addendum (12-12-2014)

Nos pauvres Martyrs

 Quand je pense à tous nos martyrs enlevés par la haine en pleine force de l’âge, j’ai comme un sentiment d’amertume, de révolte et beaucoup de chagrin. Ce qui me peine encore plus est le folklore, et le battage publicitaire qu’on fait chaque année autour de la commémoration de leur disparition tragique. Les blessures et les larmes qu’on inflige à leurs familles, à tous ceux qui les ont connus, appréciés ou aimés.

A ceci s’ajoute le désopilant spectacle de ces politiciens à deux sous, se battant pour se faire voir aux premiers rangs de l’assistance, dans l’espoir de recueillir ne serait-ce qu’une miette de leurs souvenirs. Et eux, nos chers disparus, j’ai comme l’impression que de là où ils se trouvent, ils observent les mimiques de l’assistance soit-disant éplorée, dans un fou rire montrant du doigt l’un ou l’autre, telle ou telle personnalité à la mine de circonstance et se disant: « mais regarde-moi ce c… là » et de s’esclaffer encore plus.

Plaidoyer pour les civils libanais! (1) Pour la cause des femmes – Souha TARRAF

 

#nolawnovote#kafa
#nolawnovote#kafa

Je vis au Liban, ce petit pays-sables mouvants, ce pays-dérive, ce pays-mirage aux douceurs et douleurs mêlées… Un pays aux couchers de soleil beaux à tomber par terre, aux magnifiques ciels d’hiver quand ils rejoignent la mer entre deux orages. Un pays aux sourires familiers à faire chavirer les plus endurcis, réchauffer les coeurs les plus engourdis. Un pays beau et compliqué comme tous les pays et toutes les cultures du monde. Un pays où l’on parle plusieurs langues, où se croisent et s’entrechoquent plusieurs mondes…

Ce pays-là est le mien : il pourrait y faire si bon vivre!

J’observe les gens dans leur vie quotidienne. Je les écoute, je lis leurs avis, espoirs, leurs plaintes et besoins, qu’ils soient épiciers, livreurs-delivery en scooters, femmes de ménage, journalistes, médecins, enseignants, artisans, jeunes et moins jeunes. Et je ne sais comment traduire tant de courages et de pessimismes mêlés – à tous les niveaux de l’échelle sociale, dans différents quartiers et régions du pays, selon diverses croyances religieuses et affiliations politiques – en un texte de quelque utilité, porteur de quelque lueur!

Que dire de plus, au nom des gens?! Que peuvent encore les civils au Liban, « de tout temps » pris au piège de la géopolitique et des rivalités pour le pouvoir ? Où se trouvent aujourd’hui les expressions d’une civilité minimale, dans un pays annoncé ‘depuis toujours’ mort -né ; un pays où suivre les informations est, au minimum, déprimant!

Etat des lieux de notre propre délitement en live et in progress, ce texte est un hommage à la société civile libanaise, résistante à sa façon à mille obscurantismes, censures et obscénités érigés en arts de vivre et de gouverner au XXIème siècle!

La véritable obscénité réside dans l’indécence et la violence de comportements, devenus si ordinaires: elle est dans une corruption massive et diffuse que chacun finit par trouver « naturelle », dans ces images de corps déchiquetés après un attentat et montrés très vite sur tous les écrans (parce qu' »il faut », pour le scoop), dans ces enfants au regard triste qui vendent leurs roses rouges ou leurs chewing-gum aux passants et automobilistes, dans ces jeunes miliciens qui tuent pour presque rien, quelques dollars (et d’ailleurs, tuer pour quoi?…) et paradent fièrement avec leurs armes… la liste est si longue.

Il y a quelques semaines, lors du téléscopage médiatique de la vraie-fausse « affaire Jackie Chamoun » et du meurtre d’une rare sauvagerie de Manal Al Assi par son époux, l’obscénité a consisté en un incroyable renversement des réalités, énoncé et dénoncé par la journaliste Rayan Majed dans cet article: When killing a woman is a “private matter” and nudity a public matter!

Oui, les civils libanais ont droit à une ode!

Ce vous, ce nous, ce toi et ce moi qui persistons à faire comme si…

A vivre comme si la guerre et la mort ne rôdaient pas, toujours plus assoiffées de sang, de larmes et de divisions; de plus en plus proches de nous… Parfois, elles pénètrent et s’installent en nous, dans les têtes; quand elles envahissent les coeurs, quand la noirceur s’installe, il n’y a plus rien à faire, plus rien à changer.

A vivre comme si le pays n’était pas complètement déglinglé, comme s’il ne (nous) fuyait pas de partout!

A faire de « sérieux » projets d’avenir qui ressemblent à de hasardeux plans sur la comète, lorsque nos lendemains sont tous les jours incertains. Et pourtant ils fonctionnent ces projets, c’est tous les jours miracle au Liban… Et pourtant ils tournent!

A y croire malgré des infrastructures et des flux (routes, eau, électricité, internet, téléphone…) structurellement, chroniquement aléatoires, nous le savons bien: et aucun gouvernement ni aucun bayan wizarî (déclaration du gouvernement) âprement négocié n’y changeront rien !

Ode à tous ces modestes employés de boutiques, bureaux, supermarchés et tous locaux de services. Ode à ces enseignants, élèves, étudiants, médecins, artistes, écrivains, éditeurs, juristes, journalistes, sportifs, investisseurs immobiliers, architectes, hommes d’affaires, citoyennes et citoyens « ordinaires »… à tous ceux-là et toutes celles-là qui constituent la société civile et qui voudraient encore y croire. Tout simplement, croire qu’il est encore possible de vivre et parier sur un avenir au Liban.

Roulement de tambours: le 8 mars est redevenu le symbole de la mobilisation et de la lutte des femmes libanaises!

Il reste en effet des lueurs d’espoir! Réuni(e)s dans un beau « yes we can » (baad!), les participant(e)s à la manif pour les droits des femmes libanaises ce 8 mars 2014 à Beyrouth étaient heureux et heureuses d’être là, ensemble.

Cet après-midi-là, les femmes ont repris possession de « leur » date – même si elles aimeraient ne plus avoir à la célébrer! C’était un vrai beau moment, un signe rassurant de maturité citoyenne et politique: hommes et femmes  de ce pays ont tout simplement réussi à être ensemble par-delà leurs différentes orientations politiques! Ils étaient quelques milliers à défiler joyeusement et paisiblement dans les rues d’une capitale et d’un pays cerné par les menaces d’attentats, sous le contrôle de l’armée libanaise et devant des automobilistes bloqués et bienveillants, ô miracle!

Représentation théâtrale hurlée d’un sombre mariage, marche de mères et proches de plusieurs femmes tuées par leurs compagnons, slogans et affiches en tous genres, djembés africains… Avec une vedette symbolique et triste incontestée, la cocote-minute portée tout le temps du parcours par une femme souriante et décidée: « cet instrument est uniquement un ustencile de cuisine ». Il a été utilisé comme outil de meurtre d’une jeune femme (Manal al Assi) par son mari, il y a quelques semaines à Beyrouth ; voir ce reportage  de presse sur la manif ou encore celui-ci.IMG_8868

La marche a duré plus longtemps que prévu, nous n’avons plus si souvent l’occasion (et le cran) de nous réunir ainsi pour des causes transversales qui ne soient ni du camp du 8 mars ni du camp du 14 mars: les promesses d’un nous nous retrouverons ont été nombreuses, notamment de la part de l’Ong KAFA (ça suffit), de MARCH (contre la censure), Women in Front et bien d’autres encore…

Et si le slogan « jinssiyati« /ma nationalité devait être central et a été éclipsé avec la médiatisation récente – et nécessaire –  des violences domestiques, la journaliste et auteure Roula Douglas a pallié de belle manière sur les écrans de télévision au manque de visibilité de cette revendication, pourtant ancienne et majeure: le droit des femmes libanaises de donner leur nationalité à leurs enfants! On peut lire en version écrite le point de vue limpide de Roula Douglas sur ce sujet, que les législateurs libanais refusent de considérer sous le prétexte fallacieux du fameux tawtin des Palestiniens.

Pour sa part, la journaliste Médéa Azouri l’a relevé  haut et fort : nous sommes toutes des salopes  emboîtant résolument le pas au mouvement qui avait ouvert la voie en France à la légalisation de l’avortement il y a… 40 ans!

Quant à la chercheure Pamela Chrabieh, elle signe un excellent papier de synthèse sur ces mouvements féministes – son blog (http://www.redlipshighheels.com) est une plate-forme majeure de réflexion sur le féminisme et sur les femmes libanaises. Elle observe l’amorce d’un nouvel élan de mobilisation (facilité par les réseaux sociaux) et relève l’importance d’une meilleure coordination entre les nombreux mouvements de protestation et de revendication, pour gagner en efficacité et résultats juridiques et politiques.

Cette manifestation d’unité, si bien démontrée le 8 mars, pourra-t-elle se prolonger et aboutir à des victoires juridiques (et l’application des textes!) tel un amendement  contre le mariage des très jeunes filles, et aussi l’amendement au projet de loi sur la violence domestique, déposé depuis 2010, pour punir les hommes de viol contre leurs épouses? Rendez-vous mardi 1er avril, jour où ce projet de loi va enfin être discuté au Parlement, dans l’objectif d’être adopté. Une très belle campagne se développe dans les réseaux sociaux, portée par l’ONG KAFA: #nolawnovote#kafa pour suivre spécifiquement l’adoption ce projet de loi.

En attendant, 49 députés sur 128 n’ont toujours pas signé la pétition réclamant la clause sur le viol des femmes par leurs époux! (lire ici cet article de Rayan Majed)

 

8 mars 2014, Beyrouth
8 mars 2014, Beyrouth

 

8 mars 2014, Beyrouth
8 mars 2014, Beyrouth

Haram? Oui nous continuons à faire la fête: pour faire la nique à la mort! (Souha TARRAF)

 

copyright beirut prints 2013
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Faire la nique à quelqu’un  : se moquer de quelqu’un ou lui manifester son mépris  (dictionnaire Antidote)

Au bruit des bombardements syriens sur Arsal et ailleurs du côté de la frontière nord du Liban, sous la menace des frappes israéliennes qui se rapprochent de la frontière orientale et méridionale du Liban, à la lecture des souffrance indicibles des femmes et des familles de Syrie (reportage capital d’Annick Cojean dans Le Monde)… j’essaie de rester concentrée sur l’actualité sociale libanaise. En demandant à mes anciens collègues du monde de la recherche d’essayer de comprendre le changement (dans mon engagement) d’écriture: dans un pays balloté comme jamais et soumis à des tensions sociales, économiques, politiques, religieuses et culturelles extrêmes (je résume!), je ne sais plus prendre le temps de la réflexion, de la référence (et de la déférence): en un sens mon rapport à l’autre a été modifié, je vis avec les gens, comme eux, par eux. J’écris donc comme eux – et pour eux, je n’essaie plus d’expliquer (pour d’autres). En français oui, c’est là mon meilleur outil de communication même si je pense sûrement en deux ou trois ou quatre langues… comme pas mal de Libanais en ce monde.

En ces temps si sombres parés d’une épaisse couche officielle de (fausse) moralité et de (fausse) vertu, la date du 8 mars en hommage aux femmes dans le monde est symbolique, elle est primordiale au Liban cette année où augmentent les informations sur les souffrances des femmes, qui meurent sous les coups de leurs compagnons. Et sur les très jeunes filles qui sont mariées de force, sourire innocent aux lèvres; ou encore, sur le viol de femmes par leurs maris… un acte juridiquement et officiellement non reconnu par Mme Berri, voir ici ce reportage télé ou cet article.

Que se passe-t-il donc au “pays du lait et du miel”? Et pourquoi le photoshoot d’il y a 3 ans pour les besoins d’un calendrier au Danemark – comme le font beaucoup de sportifs – d’une jeune  skieuse libanaise est-il “révélé” comme une faute gravissime en pleins Jeux Olympiques (où la jeune Jackie Chamoun représentait le Liban)? Et surtout, plus important, pourquoi la campagne pour supporter “Jackie” est-elle couverte par certains de l’opprobre moralisateur du “haram”? Au nom de la cause des femmes, bien évidemment.

J’ai écrit cette lettre ci-après en guise de réponse au texte de Léa Maalouf Moubarak paru dans le quotidien l’Orient-Le Jour (date du 3 mars 2014, page Opinions) “#StripforLebanon” :

Madame,

 Comme vous je suis Libanaise, de “pure souche” (parce qu’il y en aurait des mauvaises?), de “sang” (et d’âme surtout)…  Je vis au Liban depuis 19 ans après avoir vécu au Sénégal (jusqu’à mes 18 ans) et en France (durant 12 ans) – je suis riche de trois pays, trois cultures, trois manières d’“être-au-monde”, voilà pour les présentations générales.

Vous dites vivre ou ressentir une “fracture avec le pays d’origine”? Qui n’en ressent pas, qui n’en a pas vécu, des blessures et des fractures avec son pays?! Vous vous désintéressez de la politique libanaise? Vous en êtes bien aise, vous en avez la chance puisque vous vivez à l’extérieur du pays, de ses conflits, de ses “tabous sociaux”  et de son “communautarisme insensé” comme vous l’écrivez. Non pas que je vous envie de vivre à l’extérieur!!! Non, comme beaucoup de mes/nos compatriotes, j’ai peur de ne plus savoir vivre loin du pays et de sa chaleur … malgré tout!

Devenue libano-dépendante comme tant d’autres, je vis le pays “entre amour et haine” (1). Mais je le vis!

Vous ne suivez pas “notre” actualité, nos infos épuisantes pour les nerfs, c’est un choix qui vous revient. Nous-mêmes, nous autres “les inside”, nous avons un mal fou à suivre, à écouter les infos locales, nous nous évadons dès que nous pouvons via Facebook, les blogs, les réseaux sociaux, les films, la musique, les livres… Même si c’est le plus souvent pour nous retrouver entre nous, inside/outside toutes les frontières. Parce que le pays, nous n’y pouvons rien, il est nous. Il est en nous. Il nous déchire chaque jour, il nous tue chaque jour… mais c’est de l’amour-haine, que faire? Fuir? Il nous rejoindra.

Nous avons stripé pour Jackie? Oui, évidemment. Et alors? Haram?

Nous avons communiqué, aussi, beaucoup, et communié, pour Manal, pour Roula, pour Christelle et toutes celles qui souffrent et meurent sous les coups sauvages de leurs compagnons. Et nous n’avons pas oublié Roula El Hélou, la journaliste qui s’est vu refuser le droit d’embarquer en avion parce que sur chaise roulante.

Nous, “rien à foutre de l’insécurité dans laquelle baigne (le) pays, (le) peuple?” Nous, nous continuons – volontiers, vous croyez? – de “plonger dans une corruption, au coeur d’une société en manque de valeur humaine, culturelle et intellectuelle”?

Mieux vaut se laisser à “en rire de peur d’être obligée d’en pleurer” – avec  l’ami Gainsbourg…

“L’être humain est cher” sur votre “terre inconnue”? Il l’est tout autant en terre libanaise par-delà l’actualité rouge sang. Parce que, par principe de vie. Et parce que, par principe de mort; celle avec laquelle nous (ré)apprenons à co-habiter, que nous le voulions ou non.

Voici la leçon que j’ai dû douloureusement m’enfoncer dans la tête au Liban : nous autres les civils, les gens d’en bas, personne ne nous demande notre avis. Sauf pour la forme, lors des élections, truquées, arrangées, pré-fabriquées.

La seule fois où dans son histoire récente le Liban a connu un véritable soulèvement civil de grande ampleur, c’était le 14 mars 2005. Les hommes politiques ont eu peur de nous, les centaines de milliers de civils dans la rue. Le 15 mars, notre communion en chrétiens et musulmans était condamnée. Le 2 juin, Samir Kassir a été tué (il avait un livre de Nietzsche à ses côtés). D’autres l’ont suivi dans la mort brutale.

Attentats à Bir Hassan et ailleurs dans Dahieh? Attentats à Hermel? Attentats dans Beyrouth (Mohammad Chatah, tué en pleine période de fêtes de fin d’année, de même que Mohammad Chaar)? Attentat dans Tripoli (23 août 2013, des dizaines de morts, des centaines de blessés)?

Oui nous avons manifesté, communiqué, communié… Et puis nous avons continué à vivre, à faire la fête, à aimer, travailler, parler, étudier, écrire, chanter et puis lire… parce que la vie doit continuer. Nous avons des parents, des enfants, des amis, des voisins… ce qui s’appelle une société à continuer à faire vivre même dans la souffrance, même sans courant électrique, eau, internet, routes et autoroutes et conducteurs “convenables”. C’est ça notre vie Madame, plus ou moins “convenable”, plus ou moins “supportable”.

Que faire d’autre? Se tuer? Partir? Se boucher les oreilles de l’actualité? Mais elle est en nous! Elle nous tue, nous sommes cette actualité, nous sommes tous et toutes des Manal Al Assi, Roula Yaaqoub, Christelle… Et aussi des Mohammad Chatah, Mohammad Chaar, Maria Jawhari, Ali Khadra, Malak Zahwi et tous les autres qui sont morts. Parce qu’au mauvais endroit, à la mauvaise seconde. Malchance.

Au Liban nous faisons la nique à la mort, oui nous jouons, nous faisons des slaloms avec la mort. Nous faisons la fête, entre deux attentats. Nous stripons ainsi pour le Liban, pour nous.

Rendez-vous ce samedi 8 mars à Beyrouth, il y a une belle manif au nom des femmes et de toutes leurs “causes”, yalla!

Et à ceux qui appellent “la femme libanaise” – ou bien “une certaine femme” (??) à ne plus accepter d’être une femme-objet “pour lui souligner que la responsabilité de sa condition n’incombe pas à l’homme, à la société, à la religion, à la grammaire, à la culture, aux us et coutumes uniquement, mais à elle-même” (Ronald Barakat, page Opinions, l’Orient-le jour, 5 mars 2014)… ufff, quelle lourde responsabilité à porter pour cette femme-piédestal!… yalla même lieu, même rendez-vous à Beyrouth. Et la même adresse!

(1) “Entre amour et haine”, titre d’un article de Bélinda Ibrahim qui dit de la plus belle des façons notre “être Libanais(e) au Liban” dans la revue Liban, des mots entre les maux. Riveneuve continents (automne 2009, n°9).