La faute aux coutumes, par Fifi ABOU DIB

« Let’s put an end to the mafias reigns. »

« Nous voulons vivre.
Nous voulons de l’eau, nous voulons de l’électricité.
Nous voulons la liberté. »

Manifestations #YouStink Août-Septembre 2015, Beyrouth

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Quand l’urgence est dépassée, y a-t-il toujours urgence? Comment appelle-t-on un État où il faut en moyenne dix ans pour conduire des élections législatives dans l’espoir toujours déçu de renouveler le Parlement et une dizaine de mois pour former un gouvernement? Une maison de retraite ? Un igloo? Un mausolée ? Une station spatiale désamarrée ? Clairement, un engin obsolète dont les pièces de rechange, introuvables, doivent être fondues sur mesure ou alors clonées. Certes, il redémarre alors, crachotant et poussif, courant de toutes ses prothèses après les affaires courantes – lesquelles ont déjà couru trop loin pour son souffle asthmatique – jusqu’à la prochaine convulsion entraînant un arrêt forcé. Mais pourquoi notre pays est-il donc tout le temps en panne ? Vieillesse de la machine ou incompétence des cheminots ? Constitution dysfonctionnelle ? Mode d’emploi perdu ? Interprétation un peu trop poétique des textes ? Tant de questions, aucune réponse. La dernière qu’on nous ait donnée en pâture ne creuse que davantage le gouffre de notre perplexité. Elle nous vient de Michel Aoun en personne. « Certaines formations politiques ont tenté de créer de nouvelles coutumes dans le processus de formation du gouvernement, des coutumes inconnues par le passé », a déclaré le chef de l’État. Pourquoi diable s’appuie-t-on sur des coutumes alors qu’existent des lois ? Quelles sont donc ces coutumes inconnues et en quoi diffèrent-elles des coutumes connues dont nous ne savons pas davantage ? Mystère.

Tout nous est mystère, sauf la pénible réalité qu’engendrent ces tergiversations autour des parts, et qui est plus fort, et qui est plus représentatif et qui a droit à plus et qui n’a droit à rien, et qui attendra sa revanche pour compenser avec rage sa frustration d’avoir été écarté du misérable festin. Pendant ce temps, comme on n’a qu’une vie et que nul n’a envie de passer la sienne à attendre, le Liban se vide de sa jeunesse et ce fait ne semble aucunement déranger une classe politique qui, elle, avance en âge en se figeant à force de s’accrocher à un pouvoir même démonétisé. Après tout, les voyages forment la jeunesse et permettent au Liban de s’étendre en quelque sorte sur la mappemonde au lieu de se répandre chez soi : plus les forces vives s’éloignent, plus le pays somnole et plus il est commode à gouverner. C’est qu’ils sont doués, ces jeunes-là. Ils parlent au moins trois langues, plus celle des mains. On les aime bien, là-bas. On leur confie des postes de responsabilité qu’il aurait été bien embarrassant de leur offrir ici. Ils gagnent même de quoi transférer de l’« aide familiale », ce qui dispense les responsables du tracas des réformes sociales. Ils en dépensent aussi quand ils reviennent, ce qui permet aux mêmes de fanfaronner sur une croissance étique qui ne leur doit absolument rien. Pour les remercier et pour épater la galerie des dupes, on leur offre une fois l’an, le Jour de l’An, cette fête phénoménale qui inscrit systématiquement le Liban au top 10 des réveillons du monde entier. Merci pour la joie d’un soir, bravo pour la sécurité, il faut être juste. Mais le reste de l’année serait irrémédiablement terne si l’habitude du blocage ne nous avait entraînés à en faire fi, et poursuivre nos rêves envers et contre toutes les occasions ratées.

* Cet article a été publié dans le quotidien l’Orient-le Jour du 03/01/2019 sous ce lien : https://www.lorientlejour.com/article/1150776/la-faute-aux-coutumes.html

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Théâtre-Catharsis: « Love and War on a Rooftop – A Tripolitan Tale »

Avant-Première, Ecole Rawdat al Fayhaa (Tripoli), 9 juin 18h 30

J’ai assisté à un petit miracle que seul l’art permet : une heure de rire intelligent et bon enfant, accent tripolitain garanti, dans un grand amphithéâtre plein d’enfants et de familles venus en bus de Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen!

Léa Baroudi, de l’ONG March qui a lancé et mené à bien le projet, présente le spectacle sous des applaudissements nourris; elle demande que les portables soient mis en mode « silencieux » pour que les comédiens amateurs qui jouent pour la première fois « pour de vrai » en public bénéficient de calme… Je me demande quel niveau de silence sera obtenu, au milieu des pleurs et cris des bébés et enfants nombreux dans la salle!

Eh bien le miracle a lieu dès la première scène, celle de la vie ordinaire à Tripoli ou n’importe où ailleurs sur une terrasse d’immeuble au Liban: deux jeunes femmes en jean’s mode serré-déchiré et cheveux voilés discutent, l’une étend le linge et l’autre trie des lentilles pour l’éternel moujaddara (plat traditionnel du pauvre, à base de lentilles).

La sauce prend immédiatement, le public est sous le charme de ces mots, ces femmes et ces gestes de son propre quotidien!

La grande finesse de la mise en scène, signée Lucien Bourjeily, vient de ce qu’un metteur en scène est… mis en scène, casquette à l’envers, grande gueule – plus vrai qu’en vrai! – jean’s coupé, troué et porté bas comme tout loubard de Tripoli.

Il est le liant, la clé de cette pièce qui se déroule donc sur une terrasse d’immeuble, exposée aux tirs des snipers et espace privé-public par excellence. On y étend son linge, on y joue aux cartes en fumant le narguilé, on s’y réfugie par fortes chaleurs… et on y rêve lorsque l’aimé ou l’aimée est de la confession « opposée », du quartier « opposé », du camp d’en face!

Qui est donc « l’ennemi », « l’autre » – cet Autre qui est (en) nous, (en) vous, (en) nous tous? Comme l’écrit Khaled Mehreb, « les choses sont dites par leur nom » et le miracle est qu’on rit (de soi-même!): le public venu de Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh rit de bon coeur, de tout coeur de ses propres terreurs et travers! De ses propres malheurs: divisés parce que trop pauvres pour savoir/pouvoir réagir.

La pièce s’achève et l’on voudrait encore suivre ces jeunes (souvent ex-miliciens, faute de mieux) dans leurs histoires d’amour et de haine éteinte!

Les selfies, sourires et discussions entre les gens du public et ces comédiens merveilleux se prolongent, la magie de l’art se lit sur les visages, les mots dans l’amphithéâtre et à l’extérieur. Des visages souriants. Heureux, tout simplement.

Merci à l’ONG March (Léa Baroudi – Jad Ghorayeb) et Lucien Bourjeily et un grand bravo à ces jeunes comédiens si généreux, si heureux de montrer leur Tebbaneh-Jabal Mohsen, leur manière de vivre ensemble… leur manière d’avoir appris à re-vivre ensemble pour de vrai, grâce au théâtre.

Il reste à souhaiter que cet exemple de travail soit suivi par d’autres, beaucoup d’autres opérations théâtrales/théâtralisées de catharsis : cela est hautement salutaire pour un pays si petit géographiquement mais bourré de frontières mentales. Un pays malade de ses confessions et, surtout, malade d’une classe politique et financière qui s’auto-regénère et développe ses tentacules à travers les quartiers, les régions et les esprits.

PS: pour la petite histoire, le terme de catharsis m’est venu comme une évidence au moment où je concluais ce topo. En voici la double définition  (selon le dictionnaire Antidote):

– au plan philosophique, selon Aristote la catharsis est « l’effet de purification des passions produit chez les spectateurs d’une représentation dramatique »

– au plan psychanalytique, il s’agit d’une « libération émotionnelle liée à l’extériorisation de souvenirs longtemps refoulés d’évènements traumatisants ».

Dominique EDDE avait raison, qui appellait la psychanalyse au chevet du Liban dans sa « Lettre Posthume »!

Souha TARRAF

Liban pluriel et Liban du refus de l’autre: une « indécente gageure »! (Souha TARRAF)

Ô citoyens déboussolés! (1)

En cet été 2013 le tableau libanais est plutôt sombre: la guerre en Syrie en est à sa troisième année et les réfugiés syriens au Liban  échouent par dizaines de milliers sous des tentes, dans des garages, des constructions inachevées, quelques centaines d’autres dans des villas et appartements ordinaires ou de grand luxe. Les foyers de tension sont de plus en plus fréquents à travers le pays avec des interventions d’une armée qui tente de se démultiplier, les institutions de l’Etat sont de plus en plus paralysées; en particulier, le gouvernement Miqati est démissionnaire depuis plus de 3 mois et le gouvernement Salam ne semble toujours pas prêt d’être formé.

La question qui, tous les jours, préoccupe les gens de la rue est:  où allons-nous aujourd’hui, sommes-nous si perdus, déboussolés? Et les « hauts responsables », sont-ils vraiment préoccupés par les sentiments et l’opinion des gens? C’est là un tout autre problème: essayons donc d’orienter notre boussole tout seuls!

Deux négations ne faisaient pas une Nation (Watan), elles ne suffisaient pas pour élaborer un Etat (Dawla) aux premières années de l’Indépendance? La situation est pire aujourd’hui puisque le sens même de la nation et de l’Etat au Liban est en recul au profit l’enfermement communautaire et confessionnel, à l’heure d’internet et de l’ouverture aux flux mondialisés – à l’heure d’un village-monde interconnecté en permanence.

Relisons donc Georges NACCACHE pour nous aider à comprendre « où nous en sommes » aujourd’hui:

« « Ni Occident, ni arabisation »: c’est sur un double refus que la chrétienté et l’islam ont conclu leur alliance. Quelle sorte d’unité peut être tirée d’une telle formule? Ce qu’une moitié des Libanais ne veut pas, on le voit très bien. Ce que ne veut pas l’autre moitié, on le voit également très bien.

Mais ce que les deux moitiés veulent en commun, c’est ce qu’on ne voit pas. Telle est l’indécente gageure dans laquelle nous vivons. (…)

La folie est d’avoir élevé un compromis à la hauteur d’une doctrine d’Etat – d’avoir traité l’accident comme une chose stable -, d’avoir cru, enfin, que deux « non » pouvaient, en politique, produire un « oui ».

Le Liban, par peur d’être simplement ce qu’il est, et à force de ne vouloir être ni ceci ni cela, s’aperçoit qu’il risque maintenant de n’être plus rien du tout.

Nous payons l’utopie des embrassades historiques de Gemmayzé et de Basta: un Etat n’est pas la somme de deux impuissances – et deux négations ne feront jamais une nation.»

Georges NACCACHE, L‘Orient, 1949

Alors où en sommes-nous, nous autres citoyens libanais,  plus d’un demi-siècle après? Toujours aussi perdus, toujours pris dans une « indécente gageure« ! (selon les mots du journaliste)

La version actuelle du « ni… ni… » serait ni Orient sunnite (courant wahhabite saoudien) ni Orient chiite (courant khomeyniste iranien) : et par-delà le schisme profond 8 mars-14 mars, nous sommes dans un double refus de l’autre. Politiquement, les uns (majorité de musulmans sunnites) veulent ignorer que les autres (majorité de musulmans chiites) existent et appartiennent de plein pied à l’entité Liban, et réciproquement. Dans une telle perspective, les possibilités de choix des chrétiens rétrécissent cruellement.

Nous nous trouvons dans une zone de très grande turbulence, au plan intérieur; après les nombreux rounds de combats entre Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen à Tripoli et après Qousseir (implication officielle de Hezbollah dans les combats en Syrie du côté du régime al Assad) et Saïda-Abra (affrontements entre les salafistes menés par Al Assir et l’armée libanaise), les secousses pourraient devenir de plus en plus fortes et rapprochées à travers le pays.

Nous souffrons plus que jamais d’être dans un pays sans ligne directrice, sans autre accord de fond sur le « vivre ensemble » que le mauvais compromis de 1943, amendé à Taef (1990) et encore retouché à Doha (mai 2008) – à chaque fois, à la suite de rapports de force armée et non pas à la suite de calmes discussions. Que faudra-t-il pour que les Libanais fondent, ensemble enfin pacifiés, leur propre mode et accord de vie commune? Ont-ils oublié qu’ils partagent un territoire commun, des « valeurs » culturelles communes, pour ne pas dire des « us et coutumes »?!

Combien de guerres « civiles » – qui n’ont évidemment rien à voir avec la civilité : lire ou relire Ahmad BEYDOUN ou, sur un autre plan, Rami HAGE ou Youssef BAZZI –  oui, combien de guerres faudrait-il, combien de générations sacrifiées, grandies au rythme des armes automatiques, des attentats, des voitures piégées, d’une atmosphère de « aayshîn« , « nous vivons/nous sommes vivants« ?! Combien de manifestations pacifiques faudrait-il pour que les dirigeants politiques entendent la rue?

Mais la rue ne s’exprime même plus: nous sommes « déboussolés ».

Non seulement déboussolés mais aussi divisés, compartimentés, segmentés.

Et pourtant… combien sont-ils les habitants de Nabatiyé, Jbaa, Qana, Sour, Bint Jbail, en majorité chiites, qui voudraient véritablement vivre non plus « à la libanaise » mais comme en régime iranien, avec le Wilayet-fakih que se reconnaît le Hezbollah comme référence d’autorité supérieure et non pas l’Etat libanais?

A l’heure de l’ordinateur individuel portable, du smartphone, des tablettes et de l’internet « portable » littéralement dans la poche de chacun, à l’heure toutes les familles ont des enfants, des frères, des cousins en Afrique, en Australie, en Amérique (Nord et Sud), en France et ailleurs, à l’heure de l’interconnexion permanente et d’un pluri-linguisme comme « marque de fabrique » des Libanais, qui voudrait vraiment d’une fermeture sur le seul communautaire?

Ces territoires de flux mondialisés et ces dynamiques migratoires sont le Liban actuel, au-delà des frontières étriquées et disputées du pays d’origine, loin des enfermements confessionnels!

Et combien sont-ils vraiment, les résidents de Tariq-Jadidé, Saadnayel, Bebnine, Tripoli et Saida, majoritairement sunnites, qui ne voudraient plus de leur rythme de vie « à la libanaise » et préféreraient suivre le style de vie wahhabite où les femmes ont si peu de droits (même pas celui de conduire seules leur voiture!), suivre le régime politique wahhabite où la référence/déférence suprême est le Roi?!

Tous ces gens de Tariq-Jadidé et Tripoli, Nabatiyé et Bint Jbail (Sud), Haret Hraik et Badaro, boulevard Hadi Nasrallah (Dahiyé) et rue de Syrie  (Tripoli), Mar Mikhael, Mazraa et Sassine (Beyrouth) et Azmi (Tripoli), de toutes confessions, ont-ils si peu en commun? Ils sont tous citoyens d’un même pays et d’une même culture plurielle, ouverte comme est notre époque plurielle, métisse, ouverte à tous les flux; seul le politique les sépare jusqu’à les mettre les uns face aux autres, armés derrière des sacs de sable! Comment arrêter cette folie, avons-nous complètement perdu la boussole? Comment donc la retrouver et la réparer?

Pour essayer d’apporter des réponses à cette question, je voudrai faire part de mon expérience et mon propre regard sur ce qu’on appelle « la colère sunnite »  ou « le ressentiment sunnite », qui ont fait les gros titres des journaux aux lendemains des deux jours de folie furieuse à Saida-Abra les dimanche 23 et lundi 24 juin derniers.

Les choses me paraissent beaucoup plus complexes et profondes que le seul niveau visible et si médiatique de la colère de manifestants « barbus », de voyous (zaaran) en mobylette et encagoulés, de miliciens armés et provocateurs dans les rues de Tripoli, Beyrouth, et Saïda. Mais j’aurai besoin de l’espace de deux billets: merci aux passants-lecteurs de prendre le temps de « s’attarder », le sujet me paraît si important que je me permets cet « étalement » estival!

A côté de la « colère sunnite » il y a en effet, sur un autre plan, ce que j’appelle « l’inquiétude chiite »: recroquevillés sur leurs différents acquis, cette inquiétude des gens (le niveau sur lequel je me place toujours) est légitime au regard de la géopolitique et par-delà les discours hégémoniques ou hautains des dirigeants de la communauté, et elle n’est pas assez prise en considération me semble-t-il.