La faute aux coutumes, par Fifi ABOU DIB

« Let’s put an end to the mafias reigns. »

« Nous voulons vivre.
Nous voulons de l’eau, nous voulons de l’électricité.
Nous voulons la liberté. »

Manifestations #YouStink Août-Septembre 2015, Beyrouth

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Quand l’urgence est dépassée, y a-t-il toujours urgence? Comment appelle-t-on un État où il faut en moyenne dix ans pour conduire des élections législatives dans l’espoir toujours déçu de renouveler le Parlement et une dizaine de mois pour former un gouvernement? Une maison de retraite ? Un igloo? Un mausolée ? Une station spatiale désamarrée ? Clairement, un engin obsolète dont les pièces de rechange, introuvables, doivent être fondues sur mesure ou alors clonées. Certes, il redémarre alors, crachotant et poussif, courant de toutes ses prothèses après les affaires courantes – lesquelles ont déjà couru trop loin pour son souffle asthmatique – jusqu’à la prochaine convulsion entraînant un arrêt forcé. Mais pourquoi notre pays est-il donc tout le temps en panne ? Vieillesse de la machine ou incompétence des cheminots ? Constitution dysfonctionnelle ? Mode d’emploi perdu ? Interprétation un peu trop poétique des textes ? Tant de questions, aucune réponse. La dernière qu’on nous ait donnée en pâture ne creuse que davantage le gouffre de notre perplexité. Elle nous vient de Michel Aoun en personne. « Certaines formations politiques ont tenté de créer de nouvelles coutumes dans le processus de formation du gouvernement, des coutumes inconnues par le passé », a déclaré le chef de l’État. Pourquoi diable s’appuie-t-on sur des coutumes alors qu’existent des lois ? Quelles sont donc ces coutumes inconnues et en quoi diffèrent-elles des coutumes connues dont nous ne savons pas davantage ? Mystère.

Tout nous est mystère, sauf la pénible réalité qu’engendrent ces tergiversations autour des parts, et qui est plus fort, et qui est plus représentatif et qui a droit à plus et qui n’a droit à rien, et qui attendra sa revanche pour compenser avec rage sa frustration d’avoir été écarté du misérable festin. Pendant ce temps, comme on n’a qu’une vie et que nul n’a envie de passer la sienne à attendre, le Liban se vide de sa jeunesse et ce fait ne semble aucunement déranger une classe politique qui, elle, avance en âge en se figeant à force de s’accrocher à un pouvoir même démonétisé. Après tout, les voyages forment la jeunesse et permettent au Liban de s’étendre en quelque sorte sur la mappemonde au lieu de se répandre chez soi : plus les forces vives s’éloignent, plus le pays somnole et plus il est commode à gouverner. C’est qu’ils sont doués, ces jeunes-là. Ils parlent au moins trois langues, plus celle des mains. On les aime bien, là-bas. On leur confie des postes de responsabilité qu’il aurait été bien embarrassant de leur offrir ici. Ils gagnent même de quoi transférer de l’« aide familiale », ce qui dispense les responsables du tracas des réformes sociales. Ils en dépensent aussi quand ils reviennent, ce qui permet aux mêmes de fanfaronner sur une croissance étique qui ne leur doit absolument rien. Pour les remercier et pour épater la galerie des dupes, on leur offre une fois l’an, le Jour de l’An, cette fête phénoménale qui inscrit systématiquement le Liban au top 10 des réveillons du monde entier. Merci pour la joie d’un soir, bravo pour la sécurité, il faut être juste. Mais le reste de l’année serait irrémédiablement terne si l’habitude du blocage ne nous avait entraînés à en faire fi, et poursuivre nos rêves envers et contre toutes les occasions ratées.

* Cet article a été publié dans le quotidien l’Orient-le Jour du 03/01/2019 sous ce lien : https://www.lorientlejour.com/article/1150776/la-faute-aux-coutumes.html

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Dire Nous*. Est-il trop tard pour Dire Nous, les Libanais? – Souha TARRAF

Qui sommes-nous? Nous suffit-il de pointer frileusement, furieusement, du doigt l’Autre pour devenir miraculeusement “Nous”? Nous qui? Libanais? De toutes confessions? De toutes classes sociales? De toutes les micro-régions de ce micro-pays? Non malheureusement, nous sommes divisés selon le bon vouloir de nos chefs bien-aimés, ces demi-dieux que nous vénérons bien plus que notre prochain, […]

De rouille, de pierre et de vert: l’ancienne gare ferroviaire de Tripoli-Mina

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« Le problème n’est pas que nous habitons le Liban mais que le Liban nous habite » (Michel Fani, Alphabet de Beyrouth, 2010).

Ce qu’on écrit n’est que « la marge » de que l’on voudrait écrire, dirait Pessoa.

 

Hasard et curiosité d’un dimanche de fin d’hiver plein soleil, longeant la route en direction du port de Mina, j’arrive devant un territoire fermé par des barbelés, c’est l’ancienne gare de Tripoli-Mina. Un petit garçon désoeuvré m’indique une entrée par une partie déchiré des fils de fer et (pareil à un effet du Tardis de Dr Who!) je me trouve projetée comme en plein rêve dans un lieu hors du temps et de l’espace, témoin d’une époque qui fut forcément belle. Forcément glorieuse, bruyante de lumières et de sons, de mouvements et de couleurs. C’est un lieu accueillant, qui invite au calme, où on devrait pouvoir se promener, s’installer sur un blanc et lire ou relire par exemple Philippe Kandelaft et sa nostalgie inconsolable, éternellement « emprisonné dans les souvenirs » de ses « Syllabes décousues » de Tripoli (Dar an-Nahar, 2005).

Ce lieu improbable est coincé, oublié entre l’entrée de la région du Akkar (en direction de la Syrie), les bords maritimes de la ville de Tripoli et l’entrée du port de Mina avec sa zone industrieuse. A l’extérieur, à quelques mètres de là, un alignement de façades commerciales (fermées le dimanche) appartiennent à un « grand » passé, celui du travail du bois notamment, pour lequel la ville était renommée.

Trois tons dominent et d’abord, si évident et majoritaire, celui de la rouille du temps. Elle est totale, inexorable sur les deux grosses locomotives dans tous leurs constituants. Puis la pierre de taille, symbole d’une époque de bâtisseurs d’optimisme (s’y est rajouté, en collage de mauvaise augure, du ciment ordinaire, celui des années d’avant-guerre). Et par-dessus tout le vert, celui qu’on dit des herbes « folles » ou « mauvaises » ou « sauvages », celui des arbres (figuiers, orangers!) qui repeuplent, ré-accaparent l’endroit.
Il y a un grand hangar vide et lumineux, à quelques dizaines de mètres de celui qui contient les deux grandes locomotives figées à quai. D’autres machines gisent à l’extérieur en plein air, outre des réservoirs gris d’hydrocarbures éventrés par des obus et des tirs, eux aussi délaissés, rongés par la rouille et les herbes.

« Exaspérante mise en scène de la mémoire quand il n’y a plus de scène mais la mémoire mise à nu » écrit Michel Fani à propos de Beyrouth et des morceaux de ville artificielle reconstitués.
Ici dans cette gare c’est l’inverse: la scène est toujours là, elle n’a rien de surfait, rien de re-plâtré et semble prête à toute (re)mise en selle/scène. Elle peut revivre. Même différemment, même pour un autre but, puisqu’on ne peut pas (se) refaire, se relancer à l’identique. Aujourd’hui elle est figée dans le temps qui la protège comme dans un glacis.

Mais quelle est la mémoire de ces lieux? Je suis dans un décor d’époque que je ne sais pas interpréter, moi la passagère d’une géographie et d’une histoire qui me restent inconnus, inaccessibles même s’ils me hantent. Parce qu’ils hantent, ils habitent la mémoire tue/éteinte des uns et des autres…
« Faut vivre » chantait Mouloudji,
« malgré qu’au ciel de nos poitrines
en nous sentinelle endormie
dans un bruit d’usine
gémit le coeur aveugle
qui funambule
sur le fil du présent qui fuit« …
Et ils essaient de vivre le présent sans se retourner. Peut-on continuer sa route, « funambuler sur le fil du présent » sans se décharger du poids de sa mémoire/ de son histoire (personnelle et collective)?

La « Prose du Berlin-Baghdad » de Fifi Abou Dib vient à mon secours:
« Il faut avoir vécu ces années où, cloisonnés dans une géographie de plus en plus congrue, avec au mieux quelques dizaines de kilomètres pour tout horizon, nous n’avions d’évasion que la musique et les livres. Une génération de hamsters enfermés dans une antichambre à l’échelle d’un petit pays dangereux, attendant la fin et l’espérant heureuse. Sinon, comment comprendre notre fascination des trains, et la douloureuse nostalgie qu’éveille en nous la vue de ces gares hantées, de ces rails résiduels rongés de rouille que dénonce parfois une écorchure de l’asphalte ? » (Chronique Impression du 11/02/2016, L’Orient Le Jour, extrait)

Esthétique des ruines? Ce lieu de silences me touche sûrement parce qu’il n’a pas eu d’effet « Solidere »: pas de solidaires pour le rénover, réveiller ses pierres et nettoyer sa rouille. Personne pour le mettre en valeur, il est délaissé, clos sur lui-même et son histoire glorieuse. La nature – le vert – reprend le dessus, elle agrippe la vieille ferraille des locomotives oubliées et peu à peu s’installe, seule maîtresse-hôtesse (vivante) du lieu.
Entouré de barbelés, l’endroit est en théorie interdit au public; au moins deux ouvertures permettent d’entrer librement et de saluer celui qui semble être l’unique et dernier salarié actif, un gardien assis à l’ombre à fumer et pianoter sur son téléphone, une grande bouteille de soda à ses pieds. Interdit mais fréquenté. Quelques jeunes avec leurs vieilles vespas rafistolées se prennent en photo et « font passer le temps » (expression étrange!) en ce dimanche après-midi de février ensoleillé. Des cannettes de bières vides et abandonnées par terre témoignent du squatt comme possibilité d’évasion ici, dans l’ancienne gare de Tripoli-Mina.

Elle est un raccourci du Liban. De son court passé heureux, riche, actif, productif. De sa déchéance ultérieure, terrain de combats et puis de son oubli; comme s’il était devenu obsolète, appartenant à une époque révolue, à l’image de ces grosses machines rouillées. Un lieu hors du temps (et de l’espace), un lieu qui fut… Comme un « zoom in », entouré de barbelés, en principe « interdit au public », sur le Liban d’aujourd’hui. Pourquoi ne pas en faire un espace ouvert, pour le public, un parc avec des bancs publics, où seraient préservées ces quelques locomotives témoins? Cette gare revient de droit au patrimoine historique et touristique de la ville et des citoyens, pourquoi reste-t-elle ainsi enfermée et abandonnée?

Je reviendrai visiter « ma » station « interdite » non maquillée ni retouchée, non « solidere-isée » parce que telle quelle, à l’évidence, elle est le Liban. Totalement. Ce qu’il a pu être – et ce qui reste: de la rouille, de la pierre et du vert, beaucoup de ce vert nature qui reprend ses droits. Mais par-delà le mood (forcément) nostalgique pourquoi ne pas faire de cette gare oubliée un parc public, touristique, un espace vert aux marges de la ville?
Je rêve… et si les uns ou les autres des candidats aux prochaines élections municipales intégraient cette petite demande, pas si onéreuse à appliquer, dans leur cahier de charges?

Poème d’Emma B:

« Sur les chemins de métal, tu m’aurais fait rêver
De Trablous à Beyrouth, en admirant Byblos la belle
Tu amenais le parfum des oliviers jusqu’à la capitale
Puis jusqu’à Sour, glissant au pied du château de la mer
Je me serais noyée dans l’air saturé des orangers.
Oublié au fond de ton hangar rouillé, abandonné
Tu es le fantôme des souvenirs d’enfance de certains
De tes fenêtres, d’un côté était le bleu merveilleux
De l’autre, le vert moiré ou le blanc immaculé.
Aujourd’hui, un arbre pousse dans ton ventre creux
Douce revanche de ceux qu’il a fallu abattre
Pour laisser place à ta galopade grinçante et fumante
Ta cheminée au repos, contemplant sans fin le ciel
Tu vois défiler les nuages comme on te regardait passer.
On te caresse du regard tel un animal fougueux
Trop vieux désormais pour susciter la crainte
En tendant mieux l’oreille, on devinerait encore
Ton cœur battre et ton souffle prêt à courir les rails. »

Et puis sur une note historique, voilà ce que nous apprend Google (extraits):

« En 1898, la France qui entretenait de bonnes relations avec le petit Liban… entreprit une grande œuvre, un grand chantier : ce fut la réalisation d’une ligne étroite de chemin de fer reliant Damas à Beyrouth et à son port. C’était une innovation dans le domaine du transport : marchandises et passagers. Parlant de ce train qui serpentait dans la plaine de la Békaa ne dépassant pas les 17km par heure, le grand poète Moutran disait que sa vitesse était folle, rapide avalant les kilomètres à toutes vapeurs… (oui si l’on compare cela à la marche du mulet), mais dans les montées en coude, quelques voyageurs pouvaient descendre cueillir quelques grappes de raisin dans une vigne proche et rattraper le train au coude suivant.

Après la première guerre et durant la deuxième guerre mondiale (en 1942), les Alliés voulant faciliter le mouvement de leurs troupes de l’Europe à l’Orient, décidèrent de créer une autre ligne ‘large’ reliant Beyrouth à Tripoli, Abboudieh, Syrie, Turquie et toute l’Europe et du côté sud allant jusqu’à Nakoura, la Palestine (Israël actuellement) et l’Egypte.
Le trois C (Calais, Constantinople, le Caire).
Cet autre chantier fut exécuté par les Anglais (une compagnie australienne).

Les techniciens, les ingénieurs, les ouvriers etc… devaient suivre les plans prévus et avançaient dans les régions de Beyrouth vers le nord et vers le sud. Je me souviens encore, tout petit (5 ans) appartenant à une famille d’orphelins, je venais de perdre mon père depuis quatre ans ; un responsable militaire australien m’engagea dans le chantier avec mon frère de trois ans mon cadet, je devais remplir une cruche en argile et faire la tournée entre les ouvriers, leur donner à boire : nous étions en été, de juin à septembre, le soleil et la chaleur stimulent la soif. (…)
J’étais le plus jeune ouvrier du chantier, c’était une fourmilière où tout le monde travaillait. Les samedis, on nous payait en argent et des produits alimentaires de grande nécessité sucrerie, riz, farine, conserves etc… c’était la première fois où je voyais du sucre brun, ma sœur plus âgée de 4 ans venait m’aider pour porter ce précieux trésor et prendre l’argent que je donnais à ma pauvre mère.

Le tronçon terminé, toute l’équipe quittait le lieu pour continuer le travail plus loin, et moi, je retournais à l’école toute proche. Les tailleurs de pierres étaient nombreux, surtout là où il y avait des ponts, des passages à niveaux… un moine libanais tailleur de pierre réalisait pour chaque pont l’emblème de sa majesté le roi et la reine d’Angleterre (…).

Le train à l’époque était à vapeur, il sifflait, il respirait… on courait encore enfants pour s’accrocher à ses marches pour descendre plus loin, dans la gare… le train transportait : du pétrole, des machines, voitures, troupeaux, vaches et moutons… du blé, des marchandises… un wagon était réservé pour les passagers.
En plus, il y avait une automotrice qui faisait le va et vient entre Alep (Syrie) et Beyrouth. (…) « .
(signé Joseph Matar)

Silence… pas d’histoire, pas de mémoire! Un déni de la guerre, d’une génération à l’autre

 

* avec les textes de Sissi Baba (L' »Autre », c’est moi) et Fifi Abou Dib (Adolescences)

 

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Culte, culture du silence… culte, culture de guerre?

39 ans ont passé depuis le 13 avril 1975 avec sa cohorte de morts, de disparus, handicapés, déplacés, traumatisés, ruinés, émigrés… et avec toutes les destructions physiques, notamment du coeur battant de Beyrouth. Et dans les écoles, discuter ouvertement de la guerre n’est toujours pas au programme. Ce jour du 13 avril n’est même pas un jour férié, un jour-marqueur du souvenir pour dire « plus jamais ça »! Non, il reste un jour comme un autre: surtout ne rien dire, ne pas se souvenir… ne pas remuer les (mauvais) souvenirs et faire comme si – reconstruire.

On a reconstruit depuis 1990, bien sûr, des routes, des ponts, des bâtiments, des centres commerciaux, des hôtels… mais il manque tant de passerelles dans les têtes, entre les hommes et les femmes de ce pays! Comment retrouver l’autre sans le montrer du doigt mais en lui tenant la main, regarder l’horizon ensemble, se projeter vers demain ensemble? De génération en génération se perpétue le déni des massacres, des destructions de l’autre… ce qu’on devrait enfin classer dans la rubrique « histoire », « fini » – mais qui reste obstinément partie de notre quotidien puisqu’enfoui et non exorcisé, non exfiltré de nous-mêmes.

Universitaire, Pamela CHRABIEH a pu récemment mesurer ce manque de passerelles en observant un groupe d’étudiants à Beyrouth. De son côté, Elie YAZBEK vient de faire paraître une intéressante étude sur le cinéma libanais, où il montre le poids « invisible » de la guerre (Regards sur le cinéma libanais 1990-2010, L’Harmattan, 2013). Invisible? Le réalisateur Philippe ARACTINGI vient de proposer  avec son film « Héritages » une plongée très personnelle dans les affres de  la guerre, dédiée à ses enfants. En réalité, dans les arts, l’évocation de la guerre est obstinément présente… pour ne pas risquer l’oubli par omission – même si un tel retour sur soi est forcément douloureux. A tout juste 23 ans Maya KHADRA, décrit – expulse! – en quelques pages dans les Derniers jours d’une nymphomane (Ed. Noir sur Blanc, Beyrouth, 2014) un monde de tabous, d’hypocrisies, de violences crues, de « prostitution des consciences » (page 25) – celui des années de guerre.

Les odeurs de « la guerre », son vacarme, sa tension, ses urgences, ses hommes et leurs discours haineux et définitifs… Non, nous n’en sommes absolument pas sortis: elle est en nous, elle court de génération en génération.

Une  journaliste et activiste libanaise, Roula Douglas, a décidé d’ouvrir ce mois d’Avril 2014 une page Facebook intitulée Roula Azar Douglas, citoyenne libanaise. C’est une page déjà riche de prises de position argumentées, d’échanges, d’information sur « être citoyen au Liban » – elle est un apport de grande valeur à ce blog. En particulier sur la question de l’enseignement de l’histoire au Liban, voici ce qu’elle écrit :

« Je ne me rappelle pas d’avoir étudié l’histoire récente du Liban, de manière détaillée et complète, dans un manuel scolaire. Ce qu’on nous apprenait à l’école consistait en une série de grands titres, vaguement abordés, de façon à ne pas érafler la susceptibilité d’une communauté donnée ou d’un groupe politique quelconque. Les mots ambigus choisis avec soin prêtaient à de multiples interprétations. Je ne me souviens d’aucun cours scolaire qui discute des évènements du vingtième siècle antérieurs ou postérieurs à 1943, année de l’indépendance du Liban. Je crains vivement que ce trou dans ma mémoire concernant l’histoire de mon pays, ne soit pas exceptionnel et qu’il ne reflète une lacune similaire dans la mémoire collective des libanais. Celui qui méconnaît son histoire, est condamné à la répéter. Un certain nombre de nos problèmes provient du fait que nous ne sommes pas capables de faire face à notre passé, d’où l’imminent danger de rater notre avenir. » (extrait d’un article publié  sur Facebook/Roula Douglas, 3 avril 2014).

En guise de commémoration de ce 39 ème 13 Avril depuis 1975, j’ai choisi de publier deux textes parus dans le quotidien l’Orient-le Jour, écrits par deux femmes de deux générations différentes. La première appartient à celle de « l’après-guerre »; la seconde est de celle des « rescapés » (comme elle l’écrit) qui ont grandi au rythme des combats, des morts, des divisions, des douleurs recommencées. Comme un échange par écrits interposés qui nous concerne tous, jeunes et moins jeunes, émigrés et « revenus » ou « restés » ici ou là-bas. Un échange sur l’obscénité de la guerre: combien et combien de fois faudra-t-il le dire, l’écrire, le hurler? Et sur le besoin, l’urgence de vivre, se reconstruire autrement plus que de façade. Un échange sur la résistance des civils, au quotidien, toujours pas prise au sérieux par des « responsables » politiques de plus en plus déconnectés de nos réalités.

– Le premier texte est signé Sissi Baba: née après 1990, elle en appelle à l’autre et est dans une quête constructive, que le pays a échoué (jusqu’au déni) à élaborer. C’est un très beau témoignage de la part d’une personne de la jeune génération, très émouvant sur l’autre: l’autre est moi.

– Le second texte est signé Fifi Abou Dib: elle évoque, ce n’est pas la première fois dans sa rubrique hebdomadaire, les générations et ce « passage de témoin » de plus en plus douloureux à effectuer, s’ils (nos jeunes) reviennent. Reviendront-ils? Et le désirons-nous encore?…

 

L' »Autre », c’est moi – Sissi BABA (L’Orient-le Jour/Opinions, 08-04-2014)

Bientôt le Liban commémorera le 39e anniversaire de sa guerre civile. Trente-neuf ans déjà et personne n’a pu nous dire, à nous les jeunes, ce qui s’est vraiment passé. Toute famille a perdu au moins un de ses membres, mais personne ne sait pourquoi ni comment on a fait la guerre. Et comment savoir, alors que rien ne s’est ancré dans les livres d’histoire scolaires? Et voici des générations, allant des années 40 aux années 80, tellement choquées par les absurdités de la guerre qu’elles n’arrivent plus à s’exprimer à ce sujet. Quatre générations qui ont vécu soit enfance traumatisée, soit jeunesse accablée, soit vieillesse perturbée. Mais qu’en est-il pour la génération des années 90, la jeunesse d’aujourd’hui? Certains, voire un grand nombre de jeunes – hélas! – n’arrivent pas à voir le choc, la terreur et l’absurdité de cette guerre dans les yeux de leurs parents. Et d’une guerre civile entre chrétiens et musulmans, nous voilà dans une autre, entre sunnites et chiites, alors que les cicatrices de la guerre civile n’ont même pas arrêté de saigner.
Aujourd’hui, quand pères et mères dorment tranquilles en rêvant – s’ils ont toujours la capacité de rêver… – d’un Liban meilleur pour leurs enfants, ces derniers, qu’ils soient éduqués ou pas, pensent à ce qui leur est de plus honorable, leur confession. On n’a pas vécu la guerre, on la reproduira volontiers et avec plaisir rien que pour sauver son honneur et sa religion! Je pensais que l’esprit bien formé, ces jeunes, tous éduqués, étaient de loin plus nombreux que ces quelques petits snipers qui se battent à Tripoli et partout ailleurs au Liban. Je pensais que les milieux académiques pesaient plus que ceux qui sont populaires. Je me suis trompée. Les jeunes d’aujourd’hui, issus d’écoles et d’universités, s’attachent plus que jamais à leur confession et ont toujours peur de cet « Autre ». Tout le monde a peur de tout le monde. Avant la guerre civile, tout le monde s’aimait et vivait harmonieusement car l’on se connaissait. On n’ignorait pas la religion de l’autre et, par conséquent, on se sentait concitoyens, voire frères. Aujourd’hui, on est devenu ignorant : au lieu de parler à l’autre, on l’écarte pour que le fossé devienne plus large, plus profond. Et on remplit ce fossé de rumeurs et de propos haineux jusqu’à ce que cet autre devienne l’Autre, l’ennemi. Les cicatrices de la guerre civile ne sont toujours pas soignées et le centre-ville en est le grand exemple : une belle vitrine bien restaurée, mais froide et vide à l’intérieur. Vide de culture et de musées. Vide d’amour et d’un doux feu de foyer qui rassemblait tout le monde autour d’un café. Les chrétiens et les musulmans d’aujourd’hui ne se battent pas, mais ne s’aiment pas non plus. Ils ne sont plus ce peuple vraiment uni d’avant-guerre. Le schisme continue, et les mots de «gharbiyé» et «char2iyé» persistent encore dans leurs propos. Et voilà en plus les musulmans qui se détestent à travers leurs discours dans les établissements académiques quand ils ne s’entre-tuent pas avec des balles dans les ruelles d’une ville où un immeuble en reçoit encore et toujours, à côté des obus de la guerre de 1975-1990 qui ont criblé ses murs. Comment a-t-on pu oublier aussi facilement les cicatrices d’antan pour en refaire d’autres aujourd’hui? Non, il ne faut pas oublier. Surtout ne pas oublier! Au contraire, il faut montrer du doigt la monstruosité de la guerre pour ne plus y revenir. Il faut la conserver dans un musée et dans un livre d’histoire et non pas la dissimuler.
Le Liban commémore le 39e anniversaire de sa guerre civile alors qu’il cache toujours la mémoire et l’embellit.
Que les jeunes continuent de se battre dans tous les milieux car leur cause, leur confession, est pour eux beaucoup plus importante que la vie, voire la survie de notre petite mais grande patrie. Que les jeunes continuent de crier au nom de leurs chefs maudits et au nom de leur honneur suprême qu’est à leurs yeux leur confession. Un jour, ils se réveilleront et les rides de la guerre auront marqué leur visage noir de vieil adulte qui a gâché sa vie.
Mais moi, je ne veux pas grandir et je ne veux pas que ce pays m’oblige de vivre un automne éternel, un automne qui n’entraîne même pas un vrai printemps imminent. J’espère que les nouvelles générations me rejoindront en chantant le Peace and Love, en refusant le clan et le confessionnalisme pour rejoindre la citoyenneté et la laïcité. Car «l’Autre», c’est moi. Car mon seul outil et ma seule arme, c’est ce petit mot, là, devant vous…

  

Adolescences – FIfi ABOU DIB (L’Orient-le Jour/ Impression, 10-04-2014)

Dimanche, cela fera trente-neuf ans. On ne dit plus « déjà ». Le souvenir des grandes tragédies n’a qu’une date : hier. Quel âge avaient tes parents ? Huit, dix, quinze ans ? Quelle a pu être leur adolescence durant les longues années de terreur qui ont suivi ce jour fatidique ? Que sais-tu d’ailleurs, de ces années-là ? Qu’en saurais-tu, personne n’en parle. Dans ton livre d’histoire, l’histoire s’arrête au seuil de la guerre civile. C’est logique, après tout. Si le but est de vous enseigner l’histoire de votre pays, quel intérêt y aurait-il à vous raconter un non-pays ? Mais on a tort d’entretenir ce silence, ce misérable secret de famille. Car en vérité, toi, l’enfant du troisième millénaire, toi qui n’as pas toujours été épargné par les répliques de ce grand chaos, tu devrais savoir d’où tu viens.

Bien sûr, on t’a montré des photos. Pas beaucoup. On ne prenait pas beaucoup de photos en ce temps-là ; et puis il a fallu déménager, errer, émigrer, les albums se perdaient. Il y a bien ce fameux cliché de ton père, frimant avec un kalachnikov déjà antédiluvien pour l’époque. Et ça, c’est la chambre à coucher de tes grands-parents, fracassée par un obus de mortier, et toute la mythologie familiale qui va avec : ton grand-père qui faisait la sieste sur ce même lit s’était levé à moins une pour prendre un café. Il l’a échappé belle. Jamais photo plus horrible n’aura suscité commentaires plus joyeux. Et là, c’est ta mère, à la plage, plissant les yeux sous le soleil, corps de déesse, cheveux au vent. On allait donc à la plage ? Oui, à la première « accalmie ». C’était fou, mais on était fous. On était comme des animaux en cage. Quand on sortait enfin, on découvrait une ville à chaque fois un peu plus défigurée. Il y avait des embouteillages terrifiants. Tout le monde voulait prendre l’air en même temps. Les routes étaient labourées, bordées de carcasses de véhicules, parfois même de cadavres. Les régions sûres étaient de plus en plus réduites. On se sentait de plus en plus à l’étroit. On fumait des trucs, on buvait des choses, on subsistait de substances. Il fallait tenir la peur à distance. La guerre avait une odeur, surtout l’été. L’odeur de pourriture des réfrigérateurs. L’odeur de cave et de renfermé. L’odeur de suif des mauvaises bougies qui éclairaient ces nuits sous les bombes où l’on attrapait des fous rires pour un rien. L’odeur du soufre quand l’explosion avait lieu au coin de la rue, l’odeur de désinfectant qui remplaçait l’eau quasi inexistante. Cela faisait bizarre d’imaginer qu’ailleurs, partout ailleurs, la vie se poursuivait normalement, banalement, alors qu’au Liban se déroulaient en temps réel les derniers jours de l’humanité.

Dans cette atmosphère de fin du monde, tu n’étais même pas un projet. Enfant de rescapés, forcément, ta présence aujourd’hui est en soi un miracle. À ce titre, on t’adule, on te gâte, on te protège, on te surprotège, on t’étouffe. Tu ignores tout de cette guerre-là, mais elle court dans tes veines, dans tes gènes. C’est à cause d’elle que ton portable sonne plus que de raison (encore ta mère), à cause d’elle que ta vie est hérissée d’angoisse. À cause d’elle que tu vas bientôt partir. Mais reviendras-tu…

 _________

En forme de conclusion, j’aime citer cette très riche peinture du Liban et de sa « possible réalité » signée Dominique Eddé :

« A vrai dire le Liban n’a jamais existé, à mes yeux, qu’à l’état d’obsédante ambition. Il est en quelque sorte la formidable évocation de ce qu’il aurait pu être et c’est en cela qu’il est indestructible. Un pays en puissance acculé à provoquer le sort pour survivre à ses leurres, mais aussi le symptôme de quelque chose qui nous dépasse et de très loin… Plus comparable à un individu qu’à un Etat, il incarne, en vérité, la subjectivité absolue d’un côté et la faillite universelle de l’autre. Mobile à l’excès, doué d’une étonnante capacité d’absorption et d’adaptation, flexible jusque dans ses frontières, il est en un sens le plus « influençable » et donc le plus « humain » des pays qui me viennent à l’esprit. L’expression de ses névroses l’emporte si manifestement sur celle de son identité qu’on pourrait « presque » le concevoir étendu sur le divan d’un psychanalyste! » (Lettre Posthume, pp. 115-116).

Brouillon de citoyens, brouillon d’Etat… Brouillon de pays

 

Brouillon: ébauche ou esquisse ou essai.
Contraire de brouillon:  version finale, « propre », définitive.

(Dictionnaire Antidote RX)

Et la vie doit continuer

Tous les débuts de texte que j’ai tentés puis raturés et jetés, vils brouillons de posts depuis la fin de cet été 2013, tournent autour d’une même question, lancinante à force d’être répétée: comment continuer à vivre au Liban dans un tel contexte d’incertitudes, de dangers potentiels – pour soi et d’abord pour les siens?

Autrement dit, comment échapper à la géopolitique libanaise! Rien de nouveau, les mêmes questions tournent inlassablement depuis des décennies, de façon plus ou moins urgente selon le contexte.

[Le contexte aujourd’hui, c’est en particulier ces milliers de familles syriennes réfugiées au Liban. L’insécurité que nous ne connaissons que trop devient alors relative, elle est comme un ordre de grandeur, estimable, mesurable… acceptable?]

Rien de nouveau en effet, les mêmes interrogations – lamentations « existentielles » : sommes-nous en guerre ou bien au bord d’une guerre (« civile »)? où est donc l’Etat? quand aurons-nous un Etat? quelles sont/seraient ses prérogatives réelles? etc. etc.

« Il y a des accès de désordre, mais ce n’est pas la guerre. Le pays tourne au ralenti, l’économie est figée, mais ce n’est pas la guerre. Nos responsables sont cupides et corrompus. Il nous semble que si rien ne marche, c’est parce qu’ils se bousculent autour du même misérable râtelier de prébendes et de commissions qu’est le service public. Comme personne n’y trouve son compte, nous sommes privés d’infrastructures. Comme on ne nous donne pas d’explications valables sur la raison de notre inconfort, c’est la seule conclusion qui nous vient à l’esprit. Mais tant que ce n’est pas la guerre…  (…)

Entre ces flux et reflux de violence, avec le sentiment que l’histoire ne sait plus produire d’hommes ou de femmes à la hauteur des événements, comment penser l’avenir? Que faire de notre appartenance, à part tenir? « 

On pourrait très bien dater cet extrait du 27 septembre 2013, aujourd’hui. Or ces lignes datent d’il y a un an tout juste, un 27 septembre 2012. Rien n’a changé! Tenir.

(Fifi Abou-Dib : Tenir, L’Orient-le Jour, 27/09/2012)

Vivre au Liban au quotidien, été meurtrier 2013. Entre le Lebanese Way of Life et le Pas d’chance!

J’avais ainsi commencé ce post, au lendemain des attentats de Dahié-Beyrouth et Tripoli: vivre au Liban cet été incertain, c’est résister.

Résister à la peur, à cette boule au ventre et y aller c’est-à-dire sortir, se rendre à son travail comme d’habitude, faire ses courses comme d’habitude, aller au cinéma, garer sa voiture sans crainte dans les parkings publics, rentrer dans les embouteillages, ne pas s’enfermer parce que c’est le réflexe de beaucoup de citoyens, se barricader à la moindre alerte, etc.

Vivre au Liban c’est ne pas être en permanence rongé d’inquiétude pour ses proches, ses amis, ses voisins. Résister à une sorte d’angoisse ordinaire et désirer la  normalité, la routine, synonymes d’une (in)sécurité acceptable! Braver… quoi, le mauvais sort? Essayer de ne pas être au mauvais endroit, à la mauvaise seconde?

Peut-être que le fameux Lebanese Way of Life vient de là, cette vie en permanence accrochée à rien, à un peu de chance ou à pas d’chance – d’une guerre longue et usante à un état de non-paix latent. Avec ses conséquences sur le laxisme et la corruption dans tous les domaines du quotidien (cf. l’extrait cité plus haut): des virages négociés trop souvent beaucoup trop vite, des fils et câbles électriques enchevêtrés si anarchiquement qu’un mauvais contact les rend mortels, pas d’chance…

Vivre au Liban, souvent dans l’excès. Pas de place pour la normalité, la monotonie ni paysagère ni culturelle ni des comportements ni… Tout y est dans le trop!

A la fois trop de lenteur comme pour retenir un peu de ces habitudes passées, compassées qui s’en vont avec les Anciens – et trop de vitesse dans la consommation, la circulation, la conversation comme pour ratrapper un temps qui aurait été « perdu » pendant les années de guerre voire pour prendre un peu d’avance, au cas où…  oui, au cas où surgiraient de nouveaux problèmes (mashékél) ou événements (ahdèss) – traduction locale des « petites situations de guerre »!

Nous sommes sûrement (devenus) des gens inadaptés à une vie normale, un horizon tout tracé ou du moins lisible, de l’électricité 24h/24, des routes non défoncées, des conducteurs non agressifs…

Notre mental est (devenu), en tout cas pour beaucoup d’entre nous: en profiter au jour le jour, dans tous les domaines, sans trop de projection sur un futur « par essence » incertain, flou. Les liens entre les gens sont affectés par ce en profiter, aussi en l’absence d’un minimum d’Etat protecteur ou du moins, régulateur.

Notre rythme/mode de vie est affecté: en exagérant à peine, qui n’a pas expérimenté ce genre de situation: « pas de bombardement aujourd’hui? pas de pneus allumés? pas de snipers? yalla on peut donc sortir!« 

Le dessin ci-après, trouvé au détour d’une librairie de Hamra durant la guerre dans les années 80, représente exactement ce que j’essaie de décrire, du Liban et ses habitants: à peine caricatural, rien n’a vraiment changé. La débrouillardise est toujours là non pas par la grâce de je ne sais quel admirable esprit de résistance et de conquête mais plus prosaïquement parce qu’il faut bien vivre ou survivre, continuer vaille que vaille: le fameux Lebanese Way

LEBANON 1986 copyright Sari SALIBI
LEBANON 1986 copyright Sari SALIBI

Ailleurs en Afrique sub-saharienne, en Amérique latine, les géographes et autres spécialistes parlent d’économie de survie:  survivre dans l’économie « informelle » à Abidjan ou à Caracas serait une chose, essayer de joindre les deux bouts, à Beyrouth et à Tripoli, devrait relever d’une dynamique autrement « admirable », d’un esprit de conquête spécifique aux Libanais?!

S’il en fallait une, l’alarme est donnée par la Banque Mondiale en termes sans équivoques, désormais: « Le Liban subit de plein fouet les retombées économiques et sociales du conflit syrien« .

Voici un passage du résumé de cette étude demandée par le gouvernement libanais (ici la version pdf):

« D’ici fin 2014, le nombre de réfugiés [syriens] devrait passer à 1,6 million, soit 37 % de la population libanaise. Et dans les 15 mois qui viennent, l’État va devoir débourser des milliards de dollars pour répondre à la demande croissante de services publics — santé, éducation, eau et électricité. Des dépenses qui devraient encore aggraver un déficit budgétaire qui s’élève déjà actuellement à 3,7 milliards de dollars, soit 8,7 % du produit intérieur brut (PIB).

Or, la situation est d’autant plus critique que, même avant l’éclatement du conflit syrien, en mars 2011, et l’arrivée de ces centaines de milliers de réfugiés, les infrastructures libanaises étaient en piteux état et les services publics insuffisants. L’électricité fonctionne en moyenne 18 heures par jour (et bien moins dans les zones rurales). Les services d’alimentation en eau ne sont opérationnels, au mieux, que trois jours par semaine. Les écoles publiques croulent sous les élèves et les établissements publics de soins, qui prennent en charge les plus démunis, notamment en milieu rural, offrent des services notoirement insuffisants : voici pratiquement dix ans que leur impéritie fait la une des journaux et que les organisations de la société civile réclament un changement. Avec l’actuel afflux de réfugiés, le point de rupture est pratiquement atteint. »

Backup pour la nouvelle saison

On tourne la page, on oublie ou plutôt on range dans un recoin de sa mémoire (surchargée, à force d’être sollicitée). Oui on oublie/on range les attentats de cet été, les corps déchiquetés, brûlés, les blessés, les façades désolées des bâtiments, les visages hébétés des personnes qui racontent comment elles sont passées « à côté », vraiment pas loin…

On a rangé, organisé, trié, classé, un véritable backup (sauvegarde) de la mémoire personnelle.

Et on s’apprête à continuer, résister, tenir pour la nouvelle saison, dominer la peur – par exemple, peur de se rendre à Tripoli, surtout les vendredis à l’heure de la prière.  Attention danger vous prévient-on!

Depuis les attentats, il y a comme une absence dans la ville; pas seulement en terme d’affluence mais un laisser-aller, une sorte d’insouciance se sont évaporés. Les gens sont sur le qui-vive, inquiets, méfiants les uns envers les autres.

Et à Roueiss, dans ce quartier de la banlieue-sud de Beyrouth où a eu lieu l’attentat le 15 août, la même peur hante certainement les habitants et passants, malgré tous les barrages et la présence nouvelle de l’armée pour assurer la sécurité, filtrer les voitures.

Et comment filtrer les esprits dominés, prêts à tuer pour quelques dollars ou pour atteindre le paradis ou je ne sais quel autre objectif ou destination?

 » Va dormir,

Va rêver que notre pays (balad) est devenu un pays.

Va dormir…

Ce pays est-il un pays?

Non ce n’est pas un pays, c’est un groupe de personnes réunies.

Réunies… non. 

Assemblées… non.

Balancées… non.

Divisées.

Va dormir, va rêver… « 

(Ziad Rahbani, pièce de théâtre Nazl al Sourour, 1974, extrait)

 

 

Tant de jours, tant de nuits, tant de mots…

montagne de Bcharré et de Gibran
Tant de jours et de nuits  sous pression depuis ce 21 août, depuis ces images d’enfants étoufffant en pleurant, gazés – gazés en 2013! Et avant encore, depuis ce 15 août avec l’attentat dans la banlieue-sud de Beyrouth puis à nouveau le 23 août, avec ces deux mosquées explosées à Tripoli. Ces deux événements (plusieurs dizaines de morts, des centaines de blessés) semblent si loin et flous, presque dérisoires devant le martyre des enfants, ces corps sans vie alignés dans des draps blancs par dizaines, filmés pour notre regard devenu insensible à force de voir – à force de ne rien pouvoir faire d’autre que voir.

L’aurait-on oublié?

« Vos enfants ne sont pas vos enfants

Ils sont les fils et les filles de l’appel de la vie à elle-même.

Ils viennent à travers vous mais non de vous« .

(Khalil GIBRAN, Le Prophète)

Quoi, pas de place pour les poètes et pour les mots sous nos latitudes!

Tant de jours, tant de nuits… « Saga of dancing with words » 

Et pourtant, c’est un éditorialiste politique qui l’écrit (Jamil Mroueh): nous avons vécu ces quelques jours de folie une véritable  « saga de danse avec les mots »! Tant de jours et de nuits d’angoisse, tant d’injonctions, tant de discours va-t’en-guerre et de préparatifs (au moins rhétoriques) à la « contre-guerre »… Comme cela peut être facile, les mots!

Ils tombent sur nous autres les civils tels des nuées, sombres, menaçantes.

Ici dans ce tout petit appendice compliqué de la planète, nous étions sûrs d’une seule chose: si les frappes américaines ont lieu, nous en sentirons lourdement les conséquences. Sans rien pouvoir faire, parce que le civil y est et y restera une monnaie d’échange, un « bouclier » (humain, si peu humain!) et rien d’autre.

Aujourd’hui 10 septembre, le ciel se dégage comme par miracle: le miracle tient dans ces quelques mots, « Mise sous contrôle de l’arsenal chimique syrien » (titre d’un article du journal Le Monde). Tout un programme! Le débat ne fait que commencer, la partie d’échecs géopolitique continue. Les pions? Nous autres, les civils de tous bords.

Arrêter d’aligner ces mots dont nous sommes abreuvés, saturés sur un système despotique, en Syrie, qui a détruit la spontanéité des gens durant des décennies. Despotique et plus encore, totalitaire.

Soon this place will be too small…

Ecouter Lhasa qui nous a laissé sa voix en cadeau céleste, Lhasa et sa juste mesure des mots, des sens et des sons, Bells are ringing

Et s’accrocher à la sensation de pouvoir encore apprécier la musique, les livres, les mots, les paysages…

« Soon this space will be too small

And I’ll go outside

To the huge outside

Where the wild winds blow

And the cold stars shine

I ‘ll put my foot

On the living road

And be carried from here

To the heart of the world »

(Lhasa de Sela, The Living Road)

Et encore:

« I got caught in a storm

Carried away

I got turned turned around

I got caught in a storm

That’s what happened to me

So i didn’t call

And you didn’t see me for a while

I was rising up

Hitting the ground

And breaking and breaking

I was caught in a storm

Things were flying around

Doors were slamming

And windows were breaking

And i could’nt hear what you  were saying

I couldn’t hear what you were saying

I couldn’t hear what you were saying

I was rising up

Hitting the ground

And breaking and breaking

I was rising up »

(Lhsasa de Sela, Rising)

Il sera toujours temps de se réveiller et lire le témoignage de ce journaliste italien (Domenico Quirico) rentré de Syrie après des mois de privations et de tortures. De lire ses jours et ses nuits d’angoisses « au pays du Mal ».

P.S.  (le 12 septembre 2013) : Ou encore, prendre le temps de lire les Intimes Confessions de Fifi Abou-Dib sur ces jours étranges, entre le 21 août et le 10 septembre, qui s’ajoutent à tant d’autres jours et nuits de brutales remises en cause de notre quotidien :

« Il s’est passé quelque chose, même s’il ne s’est rien passé. Il y a une dizaine de jours, c’était le sauve-qui-peut. Ceux qui devaient partir ont précipité leur départ. On a parlé de blocus, de fermeture de l’aéroport. Tout à coup, les rues étaient désertes, les gens retenaient leur souffle, les hôtels se sont vidés, des contrats ont été résillés, il s’est même formé quelques files devant les stations d’essence. Dès que les ambassades s’avisent de conseiller à leurs ressortissants de quitter le pays, c’est panique et consternation. Elles ont beau formuler leurs messages au trébuchet et les diffuser avec discrétion, les « autres », ceux qui ne sont ni américains, ni canadiens, ni anglais, ni français, ni ouzbeks se sentent laissés pour compte. Ils ont un mot pour ça, simple, terrible : je ne suis « rien ». Il est des moments comme ça où être seulement libanais équivaut subitement à n’être rien.
Donc, la frappe n’aura pas lieu tout de suite, si toutefois elle a lieu. Sa légitimité, sans l’aval de l’ONU, est discutable. Son efficacité n’est pas garantie. En revanche, davantage de destructions, de victimes et d’exode le sont, tout comme l’est un débordement régional ou plus. Toujours est-il que les derniers étrangers ont plié bagages. Et c’est un peu plus seuls que nous abordons cette nouvelle rentrée incertaine, un peu plus malheureux d’être nés en un point de la géographie où il faut constamment se demander s’il faut partir ou rester, et jusqu’à quand ? Que l’épouvantail agité par les États-Unis ait au moins servi à faire bouger quelques lignes semble se vérifier. En attendant les faits, le Liban vit au ralenti, inquiet, en berne. Traumatisé par son passé, à peine remis des attentats qui l’ont récemment endeuillé, il a du mal à croire en l’avenir. De fait, quel avenir pour un pays qui a autant de difficultés à se doter ne serait-ce que d’un gouvernement et où la moindre échéance électorale est prétexte à un bain de sang ?

Nous doutons de nous-mêmes. Les seuls qui aient la chance d’avoir des certitudes sont les partisans, ceux qui suivent un chef avec la passion du féal. Pour lui, ils sont capables de parvenir à l’excellence de soi jusqu’au sacrifice. La démocratie n’a jamais produit de leaders capables d’allumer de telles flammes ni d’attiser de telles motivations. Ce n’est d’ailleurs pas son rôle. Il y faut beaucoup de haine, d’égocentrisme, d’intolérance, voire de racisme, de refus de la différence. Il y faut un sujet de ralliement exclusif, la confession par exemple. Y a-t-il plus intime que la vie spirituelle d’un individu, que sa relation avec son Dieu ? Sous nos cieux, non seulement la chose est étalée sur la place publique, non seulement elle tient lieu d’appartenance nationale, mais elle justifie les crimes les plus hideux, les attentats qui ressemblent à des épurations. Il est vrai que l’acceptation de l’autre comporte un certain risque et suppose quelques concessions ou contagions que d’aucuns vivraient comme un anéantissement. Mais l’inverse est stérile. Voilà pourquoi, pour longtemps encore, nous ne serons « rien ». »

(Fifi ABOU-DIB, Intimes confessions, L’Orient-Le Jour, 12-09-2013).

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Wadi Qanoubine (région de Bcharré)

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Cover of Living Road

Citoyens innocents? Citoyens complaisants!

Je remercie Fifi ABOU DIB d’avoir accepté que soit reproduite ici sa chronique du 20 juin 2013.

En lisant son article, moi qui me morfondais avec mon billet toujours pas prêt à force de tensions…chroniques de Tripoli à Saïda et à Arsal et Hermel j’ai « retrouvé »,  transcrites, une partie de mes humeurs du moment. Ces humeurs sont à la fois personnelles et collectives: bien des citoyens de ce pays regardent incrédules et tristes, se répéter le scénario trop connu de la guerre. Bien des gens qui avaient 10 ou 15 ans en 1975 suivent, abasourdis, le pays retourner vers des abîmes qu’ils auraient tant voulu éviter à leurs enfants et petits-enfants. Citoyens innocents durant la guerre?  Vous avez raison Mr. Ahmad BEYDOUN, il n’y a pas de civils innocents (voir mon billet du 3 mai, De guerre lasse). Citoyens complaisants avec leurs dirigeants élus? Oui, Mme ABOU DIB, entièrement d’accord avec vous.

La guerre s’est installée chez nous  – le Liban est un pays si ouvert, si accueillant etc. etc.! –  depuis longtemps, nous ne nous rendions plus compte qu’elle a instauré un véritable mode de vie, une économie et des rapports sociaux-politiques complètement biaisés.  On appelle cela mafia, corruption, fédérations (de fait) de communautés  sur leurs territoires, confessionnalisme… Et quand les institutions de l’Etat sont, l’une après l’autre, vidées de tout sens, on appelle cela, quoi, autodestruction?

Nous avons, nous autres et les générations à venir, à construire une véritable citoyenneté libanaise ouverte, laïque… Oui j’oubliais le conditionnel: s’il reste un pays de 10.000 et quelques kilomètres carrés qui réponde au doux nom de Liban.

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Fifi ABOU DIB : Plus on proroge, moins on en aL’Orient-le Jour, 20-06-2013)

Oh, mais que nous sommes reconnaissants à nos élus de s’être réélus eux-mêmes pour les 15 mois à venir, et plus s’il s’y plaisent encore. Au moins nous auront-ils épargné la peine d’aller aux urnes, comme nous l’avons fait quelques fois pour la beauté du geste, glisser sous le rideau des listes dont nous connaissions vaguement un ou deux noms, conscients d’engraisser des inconnus à ne rien faire au nom de la démocratie. Les voilà donc partis pour squatter le Parlement bien au-delà de leur date d’expiration, avec la bénédiction du Conseil constitutionnel qui se débine en soulignant que c’est pour notre bien. Car évidemment, mener des élections par les temps qui courent conduirait, devinez, à la guerre civile. Mince alors, la guerre civile, on ne connaît que trop, et personne n’a envie de voir ce vieux cancer récidiver. Personne, sauf…

Et si, question angélique, on s’ôtait le spectre de la guerre civile de la tête ? Si on laissait la génération vierge, née dans les années 90, vivre comme si tout cela n’avait jamais existé ? Si nous laissions nos enfants grandir sans l’obligation historique de haïr, ou pour le moins rejeter d’autres enfants de confession différente ? Si nous nous immunisions avec notre descendance contre ce poison endémique du communautarisme, seul responsable de tous nos malheurs, de notre fragilité sécuritaire, politique et économique ? Mais non, malades nous-mêmes, gangrenés par notre passé, nous croyons nous protéger en portant au pouvoir une classe politique perverse aux pratiques mafieuses et à la rhétorique abjecte. Il est temps de constater que non seulement cela ne protège personne, mais au contraire met tout le monde en danger.

Pire, comment élever nos jeunes dans ce climat délétère, comment leur transmettre quelque valeur quand le mauvais exemple est donné par ceux-là mêmes à qui nous, leurs parents, avons confié la destinée du pays ? Qu’ont fait à ce jour les Parlements qui se succèdent depuis que nous avons un semblant de paix ? Quelles lois, quelles réformes, quel progrès, quel exemple de coexistence, de justice et de tolérance nous ont-ils apporté ? Quel changement pour les femmes, pour les homosexuels, pour les plus fragiles de notre société déjà pas bien solide ? Quelles initiatives pour l’emploi ? Quelle gestion rationnelle de l’accueil des réfugiés syriens ? Nous n’avons assisté, en matière d’exercice du pouvoir, qu’à des déclarations hargneuses à l’encontre des adversaires politiques, et dans un langage fleuri qui aurait fait rougir la pire racaille des milices de 1975. Le vocabulaire est, en ce sens, le seul domaine où l’on puisse constater une évolution.

Quand les premiers dictateurs du printemps arabe sont tombés, nous avions ressenti une sorte d’envie en songeant que nous n’avions pas de nom à mettre sur notre mal-être. Nos épouvantails ne s’appellent ni Moubarak, ni Ben Ali, ni Kadhafi. Ils sont juste diffus, partagés entre plusieurs pôles. Mais s’ils tiennent, c’est grâce à notre complaisance.

(fin du billet)

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P.S.: Heureusement, quelques centaines de jeunes font de la résistance… à la complaisance! Suivre la Révolution de la Tomate sur Facebook et sur le terrain, devant le Parlement auto-prorogé.