Non, je n’ai rien oublié… – Roula DOUGLAS

Il a suffi d’un son, d’une image, d’une odeur, d’un incident, d’un 12 juillet pour que je me rende compte que tout est là, intact. Intactes sont les images d’horreur, intacte est la peur qui me dévore de l’intérieur, intact est le dégoût face à cet aspect Mister Hyde dans chaque être humain, intact est le désespoir qui surgit sans avertissement et tente inlassablement de m’attirer au fond d’un gouffre sans fond, intact ce rejet de toute forme de violence même verbale, intacte cette phobie de toute personne en uniforme, intacte cette angoisse de la mauvaise nouvelle à chaque sonnerie du téléphone.

Non, je n’ai rien oublié.
Je me souviens d’événements que j’aurai peur de rapporter par crainte que mes enfants ne les lisent, par crainte que d’autres enfants ne les lisent. Mais, finalement, c’est pour ces enfants que je vais exorciser les démons de la guerre. C’est pour éloigner le spectre d’une nouvelle guerre civile que je vais écrire…

Je me souviens de ce jour d’été, j’étais encore une enfant. J’entends un bruit métallique répétitif suivi par les cris de mes sœurs cadettes, Rania et Rima. Je revis cet étrange sentiment qui m’envahit : un mélange de peur et de curiosité. Je cours au balcon de notre appartement. Et je m’arrête net. J’ai l’impression que si je tends la main, j’arriverais à toucher ce char qui s’ouvre difficilement un passage dans les ruelles de mon quartier. Tout est figé. Le temps s’est arrêté. Le sang glacé, les yeux exorbités, je regarde horrifiée, sans vraiment comprendre. Soudainement, après ce qui me semble être une éternité, je reprends contact avec la réalité. Les doigts glacés de ma mère qui me serrent le bras me font froid, j’entends sa voix durcie par l’angoisse et la peur : « Roula, rentre vite au salon». Ce qu’elle me dit résonne dans mes oreilles, mais ne rencontre aucun écho dans mon conscient. Mes jambes sont molles. Elle n’a d’autre choix que de me pousser vers l’intérieur. Je ne suis pas capable de discuter avec elle de ce que j’ai vu. La nuit, je n’arrive pas à m’endormir. Et malgré les murs qui séparent notre chambre de celle de mes parents, j’entends clairement une partie des propos qu’ils échangent :

– « Antoine, les filles ont tout vu ! Ces monstres ! Ces brutes ! Ces barbares ! Ils traînaient un homme sur la chaussée, derrière le tank ! Il avait les poings et les pieds liés !

– Calme toi, Robine. Ne réveillons pas les filles. »

Je me souviens, comme si c’était hier, de la panique de mes camarades de classe quand, lors d’un cours d’histoire, une pluie d’obus s’est abattue sur notre quartier. Je ressens ma peur et mon angoisse. Je me rappelle très bien de la frénésie des enseignants et des religieuses cherchant à mettre de l’ordre dans la ruée des élèves hors des classes et les dirigeant vers la cantine pour s’abriter. Je vois leurs visages blêmes quand ils se sont rendu compte qu’à la cantine, il y avait de grosses bonbonnes de gaz rendant l’endroit dangereux. Je vis encore ce soulagement ressenti à l’arrivée de papa. Il me serre la main très fort comme s’il a peur de me perdre. Je me rappelle du retour à la maison. Ce chemin, mille fois emprunté, mais qui, ce jour-là, semble se dilater indéfiniment…

Je me souviens des yeux confus et évasifs d’une copine, après une semaine d’absence de l’école. Je pense à l’attroupement des camarades autour d’elle, ne sachant quoi lui dire ni comment la consoler. J’entends leur chuchotement : « La pauvre, son père a été tué par l’explosion d’une voiture piégée. »

Je me souviens de longues nuits passées à l’abri, dans la pénombre et l’humidité. Je me souviens des heures interminables, accrochée au combiné du téléphone, priant pour la sécurité des proches et amis, attendant la ligne qui ne « vient » pas…

Je me souviens de mon « bizarre » réveil une certaine nuit de septembre 1978. Je me rappelle des mots exacts pour ma sœur : « Rania, tante Ramona est morte. » Personne ne me l’avait dit, mais je le savais. Je vois encore la frustration de ma famille de ne pas pouvoir assister à l’enterrement ; la ville étant assiégé. Plus tard, à plusieurs reprises, Rania et moi avons cru la rencontrer au coin d’une rue avant de nous rappeler qu’elle est « partie ». À chaque visite de condoléances, mes sœurs et moi captions des bribes de conversation des « grands » : la tasse de café turc est restée intacte sur sa table de chevet ; elle est morte dans l’abri, avec tous ses voisins ; l’abri était mal construit ; elle ne voulait pas quitter la ville par crainte de perdre son emploi à la banque, elle avait 40 ans…

Je me souviens de nos fuites sous les bombes vers le port de Jounieh, des petites chaloupes empruntées dans la nuit noire, de l’échelle-corde au-dessus de la mer sombre qu’il fallait emprunter pour prendre le bateau de commerce, en pleine mer. Je me souviens des chansons militaires à la radio, des photos de jeunes martyrs aux murs de ma ville, des sirènes des corbillards mortuaires. Je me rappelle des lamentations, remplacées plus tard par des gémissements d’une voisine meurtrie par la perte de son fils de 18 ans et que nous entendions pendant des mois, chaque nuit, quand le silence se faisait dans notre quartier.

Je me souviens de cette dernière image que j’ai de la guerre civile dans mon pays : je vois le trottoir devant notre immeuble, à Achrafieh, envahi par nos amis, nos proches et nos voisins ; je vois les larmes sur leurs joues ; je vois leurs gestes d’adieu et je me revois avec mes parents et mes sœurs prenant place dans ce taxi qui nous emmenait vers l’aéroport. Dans la voiture, personne n’osait prendre la parole par peur d’éclater en sanglots. C’était le 16 juin 1990 et nous fuyions vers le Canada…

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De la kalash à l’appareil photo, un choix de vie – Patrick BAZ

11096447_10152692986217471_211091647270575280_nJe traîne mes boîtiers et mes objectifs à la recherche de conflits et de crises depuis plus de trente ans. Le Liban, mon pays d’origine, déchiré par la guerre civile, l’Irak, la Palestine, l’Egypte la Libye… J’ai même franchi les frontières du monde arabe pour aller voir comment d’autres peuples vivent sous le fracas des armes, de Sarajevo à Kaboul et Kandahar en passant par Mogadiscio.

De ces trente années de photojournalisme, je garde des milliers de clichés, dont certains ont remporté des prix internationaux. Je garde un sentiment de frustration né de l’impossibilité de tout fixer. Ce qui a échappé à mon objectif s’est ancré en moi, au plus profond de moi. Des angoisses. Des souvenirs qui refont surface. Des nuits plus blanches que les autres.

A douze ans, au début de la guerre, je traîne avec les miliciens du quartier. Trop jeune pour me battre, je suis fasciné par les armes. Je ramasse les douilles des snipers que je leur rapporte. Ils rechargent celles qui sont utilisables et je fais des ceintures avec le reste.
Notre jeu préféré à mes potes et moi est de défier les snipers « ennemis » en traversant les rues exposées aux tirs, à vélo ou sur nos skateboards.

Puis ce furent les premiers morts. Plusieurs de nos combattants, mes aînés, des combattants à qui je voulais ressembler, mes héros, abattus comme des chiens par l’ennemi invisible.
A l’époque, pour moi, il y a les bons et les méchants. Les bons, c’est nous, les méchants, ceux qui nous tirent dessus. Tout le reste, c’était des histoires d’adultes.

Mes parents ne tarderont pas à m’extirper de cette folie.
Genève, Annemasse, Paris: des noms de villes qui font d’habitude rêver. Mais pas moi. Je n’ai pas les mêmes repères ni les mêmes rêves d’ados que mes camarades de classe. Alors qu’ils courent les filles moi je veux rentrer au Liban pour me battre.
A 16 ans, je réalise que je suis incapable de tuer, incapable de tirer sur un être vivant. Mes longs séjours en Europe m’ont changé. Mais la guerre ne me lâche plus, elle est en moi.
Un appareil photo discrètement « emprunté » à mon père remplacera alors la Kalachnikov.

L’invasion israélienne sera ma première expérience. Aller à l’encontre de militaires qui occupent mon pays afin de les prendre en photo me remue l’estomac.

J’apprends à être neutre, je jongle avec mes deux nationalités pour traverser les différents barrages, j’emprunte des prénoms de différentes religions.

J’échappe à des enlèvements, je négocie une photo un pistolet sur la tempe, je me fais tirer dessus. Bref, je flirte avec la mort.

Pendant ces années, j’ai ramassé des blessés, enjambé des cadavres, partagé le repas d’assassins et de criminels, me suis réveillé au son des voitures piégées et me suis couché au son du canon. Alors que d’autres faisaient des photos de mariages je me spécialisais dans les enterrements.

J’ai aussi découvert un peuple aveuglé par des politiciens et des religieux sans foi ni loi qui se déchire du Nord au Sud, les affrontements à n’en plus finir entre chrétiens et musulmans, chrétiens et druzes, chiites et palestiniens, chiites et druzes, puis entre chiites et finalement entre chrétiens.
Et je n’ai pu m’empêcher de verser des larmes. Jusqu’à l’incompréhension, jusqu’au dégoût.

Silence… pas d’histoire, pas de mémoire! Un déni de la guerre, d’une génération à l’autre

 

* avec les textes de Sissi Baba (L' »Autre », c’est moi) et Fifi Abou Dib (Adolescences)

 

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Culte, culture du silence… culte, culture de guerre?

39 ans ont passé depuis le 13 avril 1975 avec sa cohorte de morts, de disparus, handicapés, déplacés, traumatisés, ruinés, émigrés… et avec toutes les destructions physiques, notamment du coeur battant de Beyrouth. Et dans les écoles, discuter ouvertement de la guerre n’est toujours pas au programme. Ce jour du 13 avril n’est même pas un jour férié, un jour-marqueur du souvenir pour dire « plus jamais ça »! Non, il reste un jour comme un autre: surtout ne rien dire, ne pas se souvenir… ne pas remuer les (mauvais) souvenirs et faire comme si – reconstruire.

On a reconstruit depuis 1990, bien sûr, des routes, des ponts, des bâtiments, des centres commerciaux, des hôtels… mais il manque tant de passerelles dans les têtes, entre les hommes et les femmes de ce pays! Comment retrouver l’autre sans le montrer du doigt mais en lui tenant la main, regarder l’horizon ensemble, se projeter vers demain ensemble? De génération en génération se perpétue le déni des massacres, des destructions de l’autre… ce qu’on devrait enfin classer dans la rubrique « histoire », « fini » – mais qui reste obstinément partie de notre quotidien puisqu’enfoui et non exorcisé, non exfiltré de nous-mêmes.

Universitaire, Pamela CHRABIEH a pu récemment mesurer ce manque de passerelles en observant un groupe d’étudiants à Beyrouth. De son côté, Elie YAZBEK vient de faire paraître une intéressante étude sur le cinéma libanais, où il montre le poids « invisible » de la guerre (Regards sur le cinéma libanais 1990-2010, L’Harmattan, 2013). Invisible? Le réalisateur Philippe ARACTINGI vient de proposer  avec son film « Héritages » une plongée très personnelle dans les affres de  la guerre, dédiée à ses enfants. En réalité, dans les arts, l’évocation de la guerre est obstinément présente… pour ne pas risquer l’oubli par omission – même si un tel retour sur soi est forcément douloureux. A tout juste 23 ans Maya KHADRA, décrit – expulse! – en quelques pages dans les Derniers jours d’une nymphomane (Ed. Noir sur Blanc, Beyrouth, 2014) un monde de tabous, d’hypocrisies, de violences crues, de « prostitution des consciences » (page 25) – celui des années de guerre.

Les odeurs de « la guerre », son vacarme, sa tension, ses urgences, ses hommes et leurs discours haineux et définitifs… Non, nous n’en sommes absolument pas sortis: elle est en nous, elle court de génération en génération.

Une  journaliste et activiste libanaise, Roula Douglas, a décidé d’ouvrir ce mois d’Avril 2014 une page Facebook intitulée Roula Azar Douglas, citoyenne libanaise. C’est une page déjà riche de prises de position argumentées, d’échanges, d’information sur « être citoyen au Liban » – elle est un apport de grande valeur à ce blog. En particulier sur la question de l’enseignement de l’histoire au Liban, voici ce qu’elle écrit :

« Je ne me rappelle pas d’avoir étudié l’histoire récente du Liban, de manière détaillée et complète, dans un manuel scolaire. Ce qu’on nous apprenait à l’école consistait en une série de grands titres, vaguement abordés, de façon à ne pas érafler la susceptibilité d’une communauté donnée ou d’un groupe politique quelconque. Les mots ambigus choisis avec soin prêtaient à de multiples interprétations. Je ne me souviens d’aucun cours scolaire qui discute des évènements du vingtième siècle antérieurs ou postérieurs à 1943, année de l’indépendance du Liban. Je crains vivement que ce trou dans ma mémoire concernant l’histoire de mon pays, ne soit pas exceptionnel et qu’il ne reflète une lacune similaire dans la mémoire collective des libanais. Celui qui méconnaît son histoire, est condamné à la répéter. Un certain nombre de nos problèmes provient du fait que nous ne sommes pas capables de faire face à notre passé, d’où l’imminent danger de rater notre avenir. » (extrait d’un article publié  sur Facebook/Roula Douglas, 3 avril 2014).

En guise de commémoration de ce 39 ème 13 Avril depuis 1975, j’ai choisi de publier deux textes parus dans le quotidien l’Orient-le Jour, écrits par deux femmes de deux générations différentes. La première appartient à celle de « l’après-guerre »; la seconde est de celle des « rescapés » (comme elle l’écrit) qui ont grandi au rythme des combats, des morts, des divisions, des douleurs recommencées. Comme un échange par écrits interposés qui nous concerne tous, jeunes et moins jeunes, émigrés et « revenus » ou « restés » ici ou là-bas. Un échange sur l’obscénité de la guerre: combien et combien de fois faudra-t-il le dire, l’écrire, le hurler? Et sur le besoin, l’urgence de vivre, se reconstruire autrement plus que de façade. Un échange sur la résistance des civils, au quotidien, toujours pas prise au sérieux par des « responsables » politiques de plus en plus déconnectés de nos réalités.

– Le premier texte est signé Sissi Baba: née après 1990, elle en appelle à l’autre et est dans une quête constructive, que le pays a échoué (jusqu’au déni) à élaborer. C’est un très beau témoignage de la part d’une personne de la jeune génération, très émouvant sur l’autre: l’autre est moi.

– Le second texte est signé Fifi Abou Dib: elle évoque, ce n’est pas la première fois dans sa rubrique hebdomadaire, les générations et ce « passage de témoin » de plus en plus douloureux à effectuer, s’ils (nos jeunes) reviennent. Reviendront-ils? Et le désirons-nous encore?…

 

L' »Autre », c’est moi – Sissi BABA (L’Orient-le Jour/Opinions, 08-04-2014)

Bientôt le Liban commémorera le 39e anniversaire de sa guerre civile. Trente-neuf ans déjà et personne n’a pu nous dire, à nous les jeunes, ce qui s’est vraiment passé. Toute famille a perdu au moins un de ses membres, mais personne ne sait pourquoi ni comment on a fait la guerre. Et comment savoir, alors que rien ne s’est ancré dans les livres d’histoire scolaires? Et voici des générations, allant des années 40 aux années 80, tellement choquées par les absurdités de la guerre qu’elles n’arrivent plus à s’exprimer à ce sujet. Quatre générations qui ont vécu soit enfance traumatisée, soit jeunesse accablée, soit vieillesse perturbée. Mais qu’en est-il pour la génération des années 90, la jeunesse d’aujourd’hui? Certains, voire un grand nombre de jeunes – hélas! – n’arrivent pas à voir le choc, la terreur et l’absurdité de cette guerre dans les yeux de leurs parents. Et d’une guerre civile entre chrétiens et musulmans, nous voilà dans une autre, entre sunnites et chiites, alors que les cicatrices de la guerre civile n’ont même pas arrêté de saigner.
Aujourd’hui, quand pères et mères dorment tranquilles en rêvant – s’ils ont toujours la capacité de rêver… – d’un Liban meilleur pour leurs enfants, ces derniers, qu’ils soient éduqués ou pas, pensent à ce qui leur est de plus honorable, leur confession. On n’a pas vécu la guerre, on la reproduira volontiers et avec plaisir rien que pour sauver son honneur et sa religion! Je pensais que l’esprit bien formé, ces jeunes, tous éduqués, étaient de loin plus nombreux que ces quelques petits snipers qui se battent à Tripoli et partout ailleurs au Liban. Je pensais que les milieux académiques pesaient plus que ceux qui sont populaires. Je me suis trompée. Les jeunes d’aujourd’hui, issus d’écoles et d’universités, s’attachent plus que jamais à leur confession et ont toujours peur de cet « Autre ». Tout le monde a peur de tout le monde. Avant la guerre civile, tout le monde s’aimait et vivait harmonieusement car l’on se connaissait. On n’ignorait pas la religion de l’autre et, par conséquent, on se sentait concitoyens, voire frères. Aujourd’hui, on est devenu ignorant : au lieu de parler à l’autre, on l’écarte pour que le fossé devienne plus large, plus profond. Et on remplit ce fossé de rumeurs et de propos haineux jusqu’à ce que cet autre devienne l’Autre, l’ennemi. Les cicatrices de la guerre civile ne sont toujours pas soignées et le centre-ville en est le grand exemple : une belle vitrine bien restaurée, mais froide et vide à l’intérieur. Vide de culture et de musées. Vide d’amour et d’un doux feu de foyer qui rassemblait tout le monde autour d’un café. Les chrétiens et les musulmans d’aujourd’hui ne se battent pas, mais ne s’aiment pas non plus. Ils ne sont plus ce peuple vraiment uni d’avant-guerre. Le schisme continue, et les mots de «gharbiyé» et «char2iyé» persistent encore dans leurs propos. Et voilà en plus les musulmans qui se détestent à travers leurs discours dans les établissements académiques quand ils ne s’entre-tuent pas avec des balles dans les ruelles d’une ville où un immeuble en reçoit encore et toujours, à côté des obus de la guerre de 1975-1990 qui ont criblé ses murs. Comment a-t-on pu oublier aussi facilement les cicatrices d’antan pour en refaire d’autres aujourd’hui? Non, il ne faut pas oublier. Surtout ne pas oublier! Au contraire, il faut montrer du doigt la monstruosité de la guerre pour ne plus y revenir. Il faut la conserver dans un musée et dans un livre d’histoire et non pas la dissimuler.
Le Liban commémore le 39e anniversaire de sa guerre civile alors qu’il cache toujours la mémoire et l’embellit.
Que les jeunes continuent de se battre dans tous les milieux car leur cause, leur confession, est pour eux beaucoup plus importante que la vie, voire la survie de notre petite mais grande patrie. Que les jeunes continuent de crier au nom de leurs chefs maudits et au nom de leur honneur suprême qu’est à leurs yeux leur confession. Un jour, ils se réveilleront et les rides de la guerre auront marqué leur visage noir de vieil adulte qui a gâché sa vie.
Mais moi, je ne veux pas grandir et je ne veux pas que ce pays m’oblige de vivre un automne éternel, un automne qui n’entraîne même pas un vrai printemps imminent. J’espère que les nouvelles générations me rejoindront en chantant le Peace and Love, en refusant le clan et le confessionnalisme pour rejoindre la citoyenneté et la laïcité. Car «l’Autre», c’est moi. Car mon seul outil et ma seule arme, c’est ce petit mot, là, devant vous…

  

Adolescences – FIfi ABOU DIB (L’Orient-le Jour/ Impression, 10-04-2014)

Dimanche, cela fera trente-neuf ans. On ne dit plus « déjà ». Le souvenir des grandes tragédies n’a qu’une date : hier. Quel âge avaient tes parents ? Huit, dix, quinze ans ? Quelle a pu être leur adolescence durant les longues années de terreur qui ont suivi ce jour fatidique ? Que sais-tu d’ailleurs, de ces années-là ? Qu’en saurais-tu, personne n’en parle. Dans ton livre d’histoire, l’histoire s’arrête au seuil de la guerre civile. C’est logique, après tout. Si le but est de vous enseigner l’histoire de votre pays, quel intérêt y aurait-il à vous raconter un non-pays ? Mais on a tort d’entretenir ce silence, ce misérable secret de famille. Car en vérité, toi, l’enfant du troisième millénaire, toi qui n’as pas toujours été épargné par les répliques de ce grand chaos, tu devrais savoir d’où tu viens.

Bien sûr, on t’a montré des photos. Pas beaucoup. On ne prenait pas beaucoup de photos en ce temps-là ; et puis il a fallu déménager, errer, émigrer, les albums se perdaient. Il y a bien ce fameux cliché de ton père, frimant avec un kalachnikov déjà antédiluvien pour l’époque. Et ça, c’est la chambre à coucher de tes grands-parents, fracassée par un obus de mortier, et toute la mythologie familiale qui va avec : ton grand-père qui faisait la sieste sur ce même lit s’était levé à moins une pour prendre un café. Il l’a échappé belle. Jamais photo plus horrible n’aura suscité commentaires plus joyeux. Et là, c’est ta mère, à la plage, plissant les yeux sous le soleil, corps de déesse, cheveux au vent. On allait donc à la plage ? Oui, à la première « accalmie ». C’était fou, mais on était fous. On était comme des animaux en cage. Quand on sortait enfin, on découvrait une ville à chaque fois un peu plus défigurée. Il y avait des embouteillages terrifiants. Tout le monde voulait prendre l’air en même temps. Les routes étaient labourées, bordées de carcasses de véhicules, parfois même de cadavres. Les régions sûres étaient de plus en plus réduites. On se sentait de plus en plus à l’étroit. On fumait des trucs, on buvait des choses, on subsistait de substances. Il fallait tenir la peur à distance. La guerre avait une odeur, surtout l’été. L’odeur de pourriture des réfrigérateurs. L’odeur de cave et de renfermé. L’odeur de suif des mauvaises bougies qui éclairaient ces nuits sous les bombes où l’on attrapait des fous rires pour un rien. L’odeur du soufre quand l’explosion avait lieu au coin de la rue, l’odeur de désinfectant qui remplaçait l’eau quasi inexistante. Cela faisait bizarre d’imaginer qu’ailleurs, partout ailleurs, la vie se poursuivait normalement, banalement, alors qu’au Liban se déroulaient en temps réel les derniers jours de l’humanité.

Dans cette atmosphère de fin du monde, tu n’étais même pas un projet. Enfant de rescapés, forcément, ta présence aujourd’hui est en soi un miracle. À ce titre, on t’adule, on te gâte, on te protège, on te surprotège, on t’étouffe. Tu ignores tout de cette guerre-là, mais elle court dans tes veines, dans tes gènes. C’est à cause d’elle que ton portable sonne plus que de raison (encore ta mère), à cause d’elle que ta vie est hérissée d’angoisse. À cause d’elle que tu vas bientôt partir. Mais reviendras-tu…

 _________

En forme de conclusion, j’aime citer cette très riche peinture du Liban et de sa « possible réalité » signée Dominique Eddé :

« A vrai dire le Liban n’a jamais existé, à mes yeux, qu’à l’état d’obsédante ambition. Il est en quelque sorte la formidable évocation de ce qu’il aurait pu être et c’est en cela qu’il est indestructible. Un pays en puissance acculé à provoquer le sort pour survivre à ses leurres, mais aussi le symptôme de quelque chose qui nous dépasse et de très loin… Plus comparable à un individu qu’à un Etat, il incarne, en vérité, la subjectivité absolue d’un côté et la faillite universelle de l’autre. Mobile à l’excès, doué d’une étonnante capacité d’absorption et d’adaptation, flexible jusque dans ses frontières, il est en un sens le plus « influençable » et donc le plus « humain » des pays qui me viennent à l’esprit. L’expression de ses névroses l’emporte si manifestement sur celle de son identité qu’on pourrait « presque » le concevoir étendu sur le divan d’un psychanalyste! » (Lettre Posthume, pp. 115-116).

Un passé qui ne passe pas… « Et pourtant, elle tourne »! (Souha TARRAF)

 « Tout augmente dans ce pays, tout sauf la valeur de la vie humaine… elle est la seule à baisser au Liban« 

Qui n’a pas entendu cette phrase dans la période récente? Je ne suis pas analyste politique, encore une fois je constate, j’écoute et je ressens comme tout habitant de ce pays. J’essaie de donner à voir les événements du point de vue des gens dans un pays où, au-delà des actions ponctuelles et des prises de position de la société civile (ONG, mouvements associatifs divers), les individus-citoyens ont beaucoup de mal à exister, à trouver des canaux pour s’exprimer.

Nous sommes une société de familles, de clans familiaux et de clans confessionnels et politiques organisés sur le territoire. Les problèmes du quotidien sont criants (électricité, eau, état des routes, corruption à tous les étages, etc.) mais il n’existe pas de protestation organisée, pas d’actions civiles organisées à grande échelle: tout mouvement bute sur le même mur, invisible mais implacable d’efficacité, le mur de la confession.  Où en est le mouvement contre le confessionalisme au Liban? Remisé bien sûr. Le Liban est malade de ses confessions: il est miné par ses confessions et chefs de confessions politiques depuis des décennies, « en gros » depuis que ce pays essaie d’exister, d’une guerre « civile » à l’autre. Un militant de Tripoli, Shadi NACHABE, témoigne à travers son activisme pour le cas de la grande ville du Nord. Ces gens de la société civile sont nombreux mais tant qu’ils n’ont pas les relais politiques « efficaces », leur voix reste malheureusement peu audible.

« Oui mais elle tourne! » : oui mais le Liban fonctionne quand même, à la va comme je te pousse mais il fonctionne! Sami ATTALAH souligne très bien cet état de fait dans le domaine  ô combien « stratégique » de la recherche d’emploi au Liban.

Liban, pays de toutes les contradictions!

Ses banques sont excédentaires, ses universités (publiques et privées) sont nombreuses et pour toutes les bourses et confessions, son administration publique est pléthorique et il y en a pour toutes les mouvances politico-confessionnelles [par contre-coup, la société privée de services postaux et administratifs les plus divers Liban-Post est devenue un véritable Sérail – Préfecture bis, en bien plus efficace!], ses écoles sont là pour toutes les bourses et confessions et lectures possibles de l’histoire, ses hôpitaux privés sont nombreux et ont un fonctionnement mafieux le plus souvent, ses camps de réfugiés pour les personnes d’origine palestinienne trop pauvres pour aller ailleurs, ses prisons sont surpeuplées et d’un autre âge, son réseau électrique est « étonnant », idem pour le réseau de téléphonie mobile, internet, eau, routes… Ah oui il fonctionne ce pays!

Que nous manque – t – il donc pour être heureux, par quoi commencer?! D’abord et avant tout, finissons donc notre guerre contre nous-mêmes! En d’autres mots, retrouvons-nous nous autres citoyens autour d’une table – sans déléguer cette action majeure aux chefs de clans politiques-communautaires, ces anciens protagonistes de la guerre – et parlons ensemble, trouvons une manière civique, civilisée de nous regarder et nous parler!  [voir entre autres ONG, Indyact].

La fameuse et officielle Table de dialogue (tawlat-al hiwar) créée en grandes pompes en 2005 est bloquée et n’aboutira à rien de concret. En outre, c’est Walid Joumblatt lui-même qui l’a reconnu lors d’un entretien télévisé sur la LBCI avec le journaliste Marcel Ghanem, au plus fort du soulèvement de 2005 : « Nous autres, anciens chefs de guerre, ne devrions plus être là, nous devrions logiquement être dans les poubelles de l’histoire!« 

« Une loi d‘amnistie, adoptée en août 1991, recouvre d‘une chape de silence les crimes de guerre et les crimes contre l‘humanité perpétrés au long de la guerre » : ce sont les derniers mots, éloquents, d’Elizabeth PICARD dans un article résumant la suite de tueries qu’a été la guerre civile au Liban.

Que dire de plus?

Nous avons, encore une fois, à nous accorder sur un passé commun pour pouvoir élaborer une vision commune de la vie collective : la vision commune d’un avenir en commun. Ces mots-là sont simples, archi-connus, dits et redits mille fois. Reste à savoir comment les appliquer et surtout, réunir les interlocuteurs qui acceptent de se mettre ensemble, discuter, trouver ensemble une formule de vie commune… et l’appliquer. Il faut, il faudrait tout simplement faire la paix au Liban!  Tel est le titre d’un travail de réflexion à encourager: « Les itinéraires manqués. Pour faire la paix au Liban« , de Peter GERMANOS et Camille GERMANOS (2012, éd. l’Orient des Livres).

Je me situe à contre-courant du politiquement correct Liban en paix et en reconstruction, Liban des touristes, des festivals, marathons et autres manifestations culturelles; cela ne veut pas dire que je suis contre ces manifestations de vie, bien au contraire! Que les théâtres proposent des spectacles originaux et très diversifiés, que les artistes et intellectuels libanais continuent de s’exprimer, que les organisateurs de festivals continuent de préparer les étés libanais chroniquement incertains sont des actions courageuses et absolument indispensables de lutte pour que ce pays continue à être vivant et productif contre les vents et les marées de tous les types de censure en cours. Parmi les plus récents actes de censure, comment ne pas relever la fermeture d’une boîte de nuit acceptant les homosexuels et l’interdiction du dernier film de Ziad Doueri (une censure ô combien ridicule, à l’ère d’internet)?

La guerre ne s’est pas arrêtée, elle est en nous (Souha TARRAF)

Une précision s’impose, dans ce blog qui démarre avec des textes assez négatifs et sombres j’en conviens : le pronom personnel singulier « je » que j’utilise est à comprendre très souvent au pluriel : je = nous, citoyens libanais.

Oui la guerre libanaise ne s’est pas arrêtée: elle est en nous, elle est dans la tête des gens. Des psychiatres devraient se pencher sur nos cas, ils comprendraient qu’elle « opère » comme (dans) un rite de passage, d’une génération à l’autre.

C’est de cette façon que j’essaie de comprendre cette impression étrange qui ne me quitte pas: je me sens « incarner » le Liban, ressentir en moi les dérives, contradictions et profonds désarrois de ce pays – et je tente ici de les traduire en mots.

Une évidence s’impose à moi, en ces jours de « rounds » de violence entre les quartiers de Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen, en ces jours d’otages et de « contre-otages », de rumeurs de prorogation du mandat des députés, de report des élections etc etc. Longtemps, très longtemps, je me suis demandée comment les gens ont pu vivre la guerre, supporter un climat continu d’instabilité et d’incertitudes. Je ne me suis pas rendue compte que je vivais dedans, que nous étions toujours en plein dedans – dans l’incivilité au quotidien! Dans « la guerre ». Evidemment elle ne s’est jamais effacée dans les têtes, elle survit de génération en génération, comme accompagnée (relayée?) par les générations d’hommes politiques issus des « grandes » familles, là où le flambeau passe du père au fils, au frère, à la soeur, au gendre…

A l’école les programmes d’histoire s’arrêtent bien avant 1975, comme un déni du conflit intérieur. Les historiens, les politiciens ne s’accordent pas sur ce qui pourrait être, devrait être un passé commun : s’il n’existe donc ni une histoire commune, ni un passé commun possible, comment imaginer un avenir unifié, pour ces générations qui grandissent avec pour repères essentiels leur confession, leur communauté, leur quartier, leur région, leurs zouamas (notables politico-confessionnels) et non pas leur Etat?!

Nous sommes, au mieux, comme en 1975.

Dans deux jours, c’est le 13 Avril : c’est la date reconnue comme marquant le début de la guerre au Liban. Or ce jour-là, tout le monde travaille dans le pays: ce n’est pas un jour férié, destiné à se souvenir et à dire « plus jamais ça ». Non pas du tout, les 13 avril au Liban on est occupés à travailler – à « vivre, comme d’habitude ».

Deux ouvrages sont importants à rappeler ici, en lien avec le thème de ce message, deux ouvrages dont je ferai une présentation : le livre de Nayla HACHEM (écrit avec la collaboration de Hyam YARED): Beyrouth, comme si l’oubli… (édition Zellige, 2012) Et l’ouvrage collectif, sous la direction de Franck MERMIER et Christophe VARIN, Mémoires de guerres au Liban (1975-1990) aux éditions Actes Sud/Sindbad (2010)