Ain’t got no home, ain’t got no mind… Sinnerman au Liban – Souha TARRAF

 

I ain’t got no home, ain’t got no shoes

Ain’t got no money, ain’t got no class

Ain’t got no skirts, ain’t got no sweater

Ain’t got no perfume, ain’t got no bed

Ain’t got no mind…

Nina Simone à Abu Samra, Tripoli: pleins phares pleins tubes!

« Ain’t got no mind » pleins tubes, montée de Bab al Raml vers Abou Samra, on longe forcément l’université Al Manar. Huit heures du soir, il fait noir depuis longtemps, rouler évidemment pleins phares! Si vous ne le faites pas même avec (ou à cause de!) votre ceinture de sécurité, homme ou femme, vous serez vu(e) comme une mauviette.

Alors pleins phares et à pleins tubes, yalla vas-y Nina!!!

Vous croisez, un peu étonné(e), un jeune homme « normal » en short et tee-shirt qui fait son footing, téléphone portable à la main et écouteurs vissés aux oreilles. Vous avez oublié que vous êtes « chez » Mohammed el Mir ce petit bout d’homme aux grandes lunettes de 11 ans champion du monde en calcul mental! Même si pas un jour ne passe sans qu’il y ait annonce de telle escarmouche à Abou Samra, tel règlement de compte entre deux familles ou deux clans politiques, telle descente d’unités de l’armée pour désamorcer telle cellule dormante ou tel complot.

Nina Simone en est au Sinnerman, le rythme est de plus en plus rapide et saccadé et vous arrivez comme sur une autre planète, perdu(e) dans vos pensées du Pécheur face à la colère des dieux. Une voiture vous dépasse brutalement par la droite pendant qu’une autre vient à contresens; rien de plus ordinaire.

A l’un des carrefours-rond-points d’entrée du quartier un nouveau restaurant-snack, encore un, plastronne; quelques jeunes désoeuvrés sont attablés. Difficile d’avancer, une grosse caisse noire américaine (une voiture 4*4) est garée en double file, son conducteur échange des amabilités avec le conducteur de la grosse caisse grise d’en face qui se faufile autant que possible, c’est au millimètre, pleins phares bien entendu. Ne rien dire, zen attitude de rigueur: de toutes manières, pas le choix. Le terrain est (très!) hostile, vous avez là moult mouvances ‘istes’ qui rivalisent à l’étalage. La clientèle potentielle est nombreuse.

Vous arrivez à avancer? Bravo, passage devant une énorme boucherie qui fait un autre angle (décidément, ils sont très recherchés les angles arrondis!) de carrefour-rond-point, c’était un « royaume du poulet », il est devenu une « royauté de la viande »… Tenu par des Syriens originaires de Homs pas rebutés par le montant du loyer, très élevé; la clientèle est demandeuse. Lors de la dernière fête du sacrifice du mouton (adha), des enclos de moutons avaient poussé partout…et les sacrifices (de) bestiaux furent nombreux.

« Feeling good »

Dragonfly out in the sun, you know what I mean, don’t you know?

Butterflies all havin’ fun, you know what I mean:

Sleep in peace when day is done,

That’s what I mean

And this old world is a new world

And a bold world

For me.

Vous progressez vaillament entre voitures pleins phrares, voitures plus ou moins garées, étals de fruits légumes débordant sur les trottoirs et sur-éclairés… ils aident à distinguer la route. Seules les lumières blafardes issues des générateurs fonctionnent en effet, c’est leur tour de »taqnin » (le très rituel délestage électrique) dans le quartier.

Vous passez dans une rue plus contrôlée qu’une autre, il y a de gros blocs de béton on se faufile tout juste, c’est là où réside le fils de cheikh Said Chaaban. De toutes manières le rond-point suivant (celui d’Al Qods, Jérusalem) est étroitement surveillé par l’armée. Une jeune fille en jean’s serré traverse la rue, un voile recouvre ses cheveux. Puis encore une autre, qui tient la main de son petit frère.

Voitures très récentes, luxueuses parfois: qui a dit qu’Abou Samra est un quartier pauvre? Les oliviers qui faisaient sa réputation ont presque tous disparu ; ont poussé à leur place des dizaines et des dizaines d’immeubles en quelques années, des mosquées, des commerces, quelques rares espaces de loisirs pour les jeunes et les enfants. Les familles originaires des villages du Aakkar et de Danniyeh s’agglutinent, les nouvelles générations connaissent plus la ville que les « terroirs originels »; il y a aussi des résidents de Zahriyé, de Mina et autres quartiers de la ville qui sont « montés » à Abu Samra… Il faudrait une municipalité pour gérer ce trop-plein de gens, de voitures, de constructions, de boutiques et cafés en tous genres… Allez savoir pourquoi ces périphéries de Tripoli restent sans municipalité… même si au Liban ce n’est pas une panacée! Au minimum seraient peut-être « gérés » ces monticules de poubelles qui s’accumulent le long des routes, ces débris de chantiers de construction déversés par camions entiers au milieu des dernières oliveraies?

Même tableau à Dahr al Ain, la localité prolongeant Abou Samra vers le Koura : point de passage obligé entre Tripoli et la Montagne et l’arrière pays d’Amioun, les monticules de détritus s’accumulent en divers points de la route principale. Cette ancienne résidence d’hiver des habitants de Bcharré et autres localités de la montagne n’a pas de municipalité et vit une explosion des constructions et de toutes sortes d’activités commerciales et tertiaires (universités privées, écoles, instituts privés de formation professionnelle…), outre l’installation de nombreuses familles de réfugiés syriens. Sans oublier les familles libanaises de Jabal Mohsen ayant fui les rounds de combats.

Vous rentrez chez vous et passez obligatoirement, à l’entrée de votre village, par ce « camp » de fortune fait de tentes et « habitations » provisoires pour des familles de réfugiés syriens, il est là un peu en contrebas de la route depuis plus de deux ans, les enfants remplissent des bidons d’eau et font passer le temps comme ils peuvent, certains vont à l’école, d’autres travaillent dans les chantiers avoisinants, d’autres encore s’ennuient et « tuent » les heures au bureau de Save the Children ouvert il y a quelques mois… Le point d’eau au bord de la route a été renforcé, les WC-douches mieux aménagés grâce au Unhcr…

C’est un provisoire qui dure, comme tout au Liban.

Vous passez votre chemin, au milieu de la chaussée un minuscule chaton est tétanisé par vos phares, il finit par se déplacer… Non loin de la place du village sont installés devant la boutique de l’unique épicier quelques jeunes et moins jeunes hommes ; ils discutent, fument le narguilé, regardent la télé, tapotent sur leur clavier de portable… Vous en oubliez vite Abou Samra, ses rues désordonnées et bruyantes, ses grosses caisses et les drapeaux et calicots noirs qui y barrent de plus en plus les horizons. Vous en oubliez tout.

La voix de Nina Simone est là, majestueuse.

 

Surréaliste? Mythologique? Epique? Je dois revoir mes classiques!

Il est presque midi. Vous êtes dans le sud du pays près de Nabatiyé, vous passez sur une petite route de village; vous écoutez et réécoutez religieusement « Feeling Good » de Nina Simone (encore!) et vous croisez, surgi vous ne savez comment, un jeune homme en jean’s et tee-shirt blanc rougi de sang, le front et le visage tout sanguinolant, une chemise blanche rougie à la main. Sa démarche est hésitante, comme perdu d’être seul sur la route vers chez lui.

Vous croisez encore une toute jeune fille, beaux cheveux longs en jean’s serré et portable à la main, comme rentrant d’un spectacle « un peu fort »; une aimable personne au volant d’une voiture de sport rouge vous indique la route à prendre, plusieurs autres voitures semblent aussi rentrer de spectacle.

Vous arrivez au niveau de la route principale du village.

Et Sinnerman arrive à son tour, cet éternel pécheur hagard qui tente de se repentir.

« Oh, Sinnerman, where you gonna run to?

Sinnerman, where you gonna run to?

Where you gonna run to?

All along dem day  

Well I run to the rock, please hide me

I run to the Rock, please hide me

I run to the Rock, please hide me Lord

All along dem day

But the rock cried out,

I can’t hide you

The Rock cried out,

I can’t hide you

The Rock cried out,

I ain’t gonna hide you guy

All along dem day »

Nina Simone perdue dans Ashura!

L’horizon est gris, les gouttes de pluie commence à tomber, vous roulez lentement entre des familles toutes habillées de noir y compris les enfants; elles rentrent chez elles après le spectacle du 10ème jour de Ashura. L’émotion collective est en train de retomber, vous croisez des hommes en tee shirt blanc ensanglanté, un peu hagards de se retrouver en train de marcher « normalement » au milieu des autres personnes, visage et front ensanglantés, un sabre ou un long couteau à la main. Il est toujours midi. Nina… please…

Le pécheur continue d’implorer le pardon, il veut toujours se cacher.

« So I run to the river, it was bleedin’

I run to the sea, it was bleedin’

I run to the sea, it was bleedin’

Along them day

So I run to the lord, please hide me lord

Don’t you see me prayin’?

Don’t you see me down here prayin’?

But the lord said, go to the devil

The lord said, go to the devil

He said, go to the devil

All along dem day

So I ran to the devil, he was waitin’

I ran to the devil, he was waitin’

Ran to the devil, he was waitin’

All on that day »

La pluie tombe de plus en plus drue, Sinnerman veut se cacher, implore le pardon, il va vers l’enfer.

Vous sortez du village. Vous êtes absolument seul(e) sur la grande route.

 

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Jabal Mohsen-Bab Tebbaneh, round 17… Business as usual (Souha TARRAF)

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Marche pour la paix, Tripoli (29 mai 2013)

Dimanche 19 mai : le « marathon pour la paix » à travers les quartiers modernes et très aisés du centre de Tripoli (Tariq al Mina et les grands boulevards) avait pour point de départ le domicile du premier ministre démissionnaire Najib MIKATI. Il a été immédiatement relayé par le round de combats n°17 entre Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh, les deux banlieues populeuses de Tripoli.

Bilan: trente morts et des dizaines de blessés, des logements et locaux commerciaux brûlés, une ville et toute la région nord paralysées pendant plusieurs jours.

Jeudi 29 mai, une nouvelle « marche pour la paix » a lieu à l’appel de différents groupes de la « société civile » et de l’Ordre des Ingénieurs à Tripoli.

Quelques centaines de personnes ont répondu présent ; le point de regroupement s’est fait sous les balcons de l’ancien responsable des Forces de Sécurité Intérieures, aujourd’hui à la retraite, le général Achraf RIFI.

Le défilé a lieu en silence sous l’oeil vaguement moqueur, incrédule ou indifférent des commerçants, balayeurs de rue et autres vendeurs à la sauvette. A quoi bon marcher?!

La majorité des participants à cette marche pour la paix sont originaires de Tripoli même, ils sont enseignants, médecins, ingénieurs et autres citoyens plutôt aisés économiquement.

Un ou deux discours devant le Sérail (la Préfecture), un appel solennel au président de la République pour qu’il se rende à Tripoli « l’oubliée » (de l’Etat). Et puis chacun est rentré chez lui, rangeant ses drapeaux pour la prochaine fois.

Un très jeune couple était là avec ses deux bébés dans une seule poussette. La jeune femme (voilée) me dit: « Nous sommes de Bab Tebbaneh. Nous sommes venus parce que nous voulons dire « assez, assez de violence ». Nous vivons dans une ambiance de danger permanent. Je ne peux pas toujours aller suivre mes cours à Qobbeh » (le quartier voisin, pour une formation professionnelle dans un institut privé). Son mari est un artisan salarié, il filme fièrement sa petite famille durant la marche.

Je me demande: ceux-là qui défilent, quel est le Tripoli qu’ils représentent?  Quelle sorte de paix réclament-ils pour Tripoli? Que les armes se taisent, que les gens de Tebbaneh et Baal Mohsen s’en retournent à leurs misères respectives, que le silence soit fait dans les rangs (dans les banlieues, l’autre Tripoli) et que les affaires reprennent « comme avant »…  Business as usual?

[Parenthèse sur cet autre Tripoli: Bab Tebbaneh et Baal Mohsen ne formaient historiquement qu’un seul et même quartier d’immigrants ruraux à l’entrée nord de la ville. Il s’est scindé en deux parties dès les premières années de la guerre (1975-1990) avec l’intervention militaire des troupes syriennes, selon une ligne de fracture  (shift) politico-confessionnelle qui a perduré de pères en fils, d’une génération à l’autre. Administrativement parlant, Baal Mohsen n’existe pas: pour l’état-civil, tous les habitants dépendent d’une seule et même circonscription, Bab Tebbaneh.

Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen sont devenus deux quartiers déshérités qui s’entredéchirent au nom de tels ou tels zou’amas (chefs), de telle ou telle idéologie politique ou religieuse. Au risque de me répéter, les racines du conflit sont avant tout et essentiellement économiques : voyez ce qu’en disait Jad, ce milicien pas si jeune (billet précédent). Au long de témoignages dans les journaux et médias, les différents protagonistes-miliciens n’affichent rien d’autre que leur lutte pour survivre, en l’absence totale de l’Etat… Yareth fî dawleh! (Si seulement il y avait un Etat!)]

Premiers jours de juin, Jabal Mohsen-Bab Tebbaneh, round de combats numéro 17.  Qui compte les points (les victimes)? En moins de 48 heures, plusieurs dizaines de personnes ont été blessés et six personnes sont mortes. Elles ont été visées par des snipers, comme ceux qui étaient payés par tête de passant tué durant la guerre « civile » – l’autre guerre, celle de la génération précédente.

Combien coûte aujourd’hui une vie humaine? Dans les années 1975-76, c’était 100 dollars par tête selon Nayla HACHEM (son témoignage écrit en collaboration avec Hyam YARED est précieux: Beyrouth, comme si l’oubli… édition Zellige, 2012).

Aujourd’hui la vie des hommes est beaucoup moins chère :  pour une petite poignée de dollars…  PER UN PUGNO DI DOLLARI…

Atmosphère d’attentisme, de déjà-vu, d’une lassitude ordinaire qui s’installe. Plus que jamais, les rênes de nos vies de civils ne dépendent pas de nous seuls. D’autres décident pour nous.

Dans le Sud du pays où le contexte géopolitique et militaire est très particulier (avec notamment le stationnement des Forces d’interposition des Nations-Unies, depuis la fin de la guerre de l’été 2006), l’expression civile est encore plus absente: si les avions espions israéliens vont et viennent à leur guise, la région est gérée d’une main de fer par le Hezbollah. Là aussi, les civils sont tenus de ne pas se mêler de « basses questions » de sécurité et de politique. D’autres décident pour eux; que les affaires continuent (Business as usual), pas une voix contradictoire ne doit s’élever!

Juin 2013
Juin 2013 – Bienvenue en République Hezbollahie

Le contraste est grand entre une région, le Sud, où la mainmise du Hezbollah est claire, où tout flottement politique est  étroitement contrôlé et la région du Nord (Tripoli et le Akkar au moins) où la sensation du « tout peut arriver à tout moment » est permanente. Et progressivement, d’autres régions du pays sont happées par la spirale de l’instabilité: Wadi Khaled (Akkar), Hermel, Arsal (Béqaa), Saïda…

L’inquiétude des gens à travers le pays ne reçoit qu’un très faible écho : les hommes politiques sont trop occupés à polémiquer au nom de « leurs gens » (comprendre, les personnes de  la même origine confessionnelle qu’eux!).

Et plus que jamais, nous expliquent les éditorialistes et autres chroniqueurs, la guerre en Syrie s’étend au Liban. Dans Tripoli, officiellement, les hommes politiques n’arrivent plus à tenir leurs troupes (de l’aveu du ministre de l’Intérieur Marwan CHARBEL), parce que de nouvelles recrues « ingérables » sont arrivées et ont leur propre « agenda ». Oui elles ont donc leur propre agenda de travail, avec leurs propres armes, leurs propres chefs, leurs propres cibles!

Les réfugiés syriens, pour leur part, continuent d’affluer notamment à Tripoli par familles entières. Dans le pays, certains en profitent comme ils peuvent, la vie doit continuer: les prix des loyers sont augmentés, des taxis syriens travaillent en territoire libanais, etc. Business as usual, toujours.

Guerre-système, disait Ahmad BEYDOUN : on y revient, si on l’avait vraiment quittée.

Addendum (le 07 juin, jour des « exploits miliciens »): Au lendemain de la chute de Qossair en Syrie, ce jeudi 06 Juin a été la journée de toutes les rumeurs et toutes les folies dans Tripoli. L’armée libanaise tentait de s’interposer et surtout de neutraliser cette fois pour de bon les belligérants de tous les fronts. Des hommes encagoulés et armés ont obligé les commerçants à fermer boutique, ils ont commencé à contrôler des axes de circulation via des barrages improvisés… et ont envoyé via les réseaux sociaux des photos et vidéos de leurs « exploits ». Démonstration de force ou débandade?

Ci-dessous à gauche une photo prise par un habitant de la ville, à un noeud de circulation d’habitude très dense ; cet axe commande l’entrée et la sortie vers la route de Halba (Akkar) et la frontière nord du pays – via le « territoire des snipers » de Jabal Mohsen et Bab Tebbanneh.

Tripoli, 6 juin 2013. Démonstration de force d'hommes encagoulés et armés au croisement de la rue Miaten et l'entrée du quartier de Zahriyé (entrée nord de la ville en venant du Akkar).
Tripoli, 6 juin 2013. Des hommes encagoulés et armés filtrent le passage des rares voitures, au croisement de la rue Miaten et l’entrée du quartier de Zahriyé (entrée nord de la ville en venant du Akkar).

Matelas à vendre pour réfugiés, Tripoli  - Juin 2013
Tripoli, juin 2013. A un important axe de circulation (entrée sud de la ville), des matelas et coussins à vendre. Un des multiples commerces « à la sauvette » qui se développent avec l’afflux des réfugiés syriens par familles entières.