Lebanese economy watchdog

Comment tient encore la société libanaise, par-delà les conventionnels réseaux d’aide politico-confessionnels (connus et largement étudiés en milieu académique)? Par une multitude de liens invisibles, “incomptables” de solidarité familiale mais aussi amicale et de connaissances personnelles, comme l’analyse finement Rosalie Berthier, dans une très intéressante perspective d’économie politique et anthropologique de la solidarité. À lire! […]

La vie comme elle vient : aayshîn (Souha TARRAF)

 aayshîn = on vit/on est vivants

Je voudrai dire à ceux qui me font l’amitié de lire mes textes que mon pessimisme n’est pas une sorte de seconde nature! Je sais que ce blog peut rebuter des passants-lecteurs par son aridité: je ne programme rien, ce que j’écris est simplement inspiré de ce que je vis et j’entends.

Au-delà des mille clichés sur le Liban-message, je dis les murs que je vois, que je ressens – que nous ressentons.  J’écris les angoisses d’une incertitude érigée en genre de vie.  Tout en continuant à vivre, comme d’habitude et (presque) comme ailleurs, parfois « mieux » qu’ailleurs parce qu’ici au Liban, on a appris à vivre l’instant. Ce soir ou demain ou dans une semaine, on ne sait pas trop ce qui peut arriver alors on vit (aayshîn) sans reporter à plus tard – à un éventuel plus tard quand il fera plus beau, quand le gouvernement sera formé, quand la guerre sera finie en Syrie, quand les fermes de Chebaa seront libérées, quand le front du Golan sera peut-être ouvert puis peut-être fermé, quand…

Nous avons acquis le réflexe d’éviter de nous projeter dans un futur lointain par le manque (d’habitude) d’avoir cette potentialité d’un avenir clairement tracé! Les banques, les sociétés d’assurances ont dû ré-apprivoiser littéralement leurs clients, qui ont perdu l’habitude de faire des projets à long terme! La guerre crée un rapport immédiat, dans l’urgence, au temps qui n’est en effet plus qu’immédiat. Le temps (la vie) est ce qui se passe ici et maintenant.

Cette notion du temps-immédiat couplée à l’incertitude permanente (évidemment liée au climat politique local et régional) permet de mieux comprendre le rythme et le mode de vie des gens au Liban.

Comment en effet faire des projets de construction, comment planifier de créer un centre commercial ou une entreprise de conseil en publicité et communication par exemple… Qui peut tabler sur l’avenir dès lors qu’il est si incertain?! Le pays présente pourtant un profil dynamique, à l’échelle de projets individuels et à celle d’entreprises importantes, multinationales parfois. Le Liban, un pays instable politiquement? Il faut croire que cela ne décourage pas facilement les investisseurs et que d’autres facteurs entrent dans leur choix comme l’offre culturelle de Beyrouth, le niveau de qualification du personnel libanais, etc.

De plus, la résistance d’individus et de très nombreuses associations de la société civile (Marathons de Beyrouth et Tripoli, Festivals de Beiteddine, Jounieh, Tyr, Baalbeck…) contribue à maintenir une certaine vie culturelle et sociale malgré des aléas permanents qui font la vie ordinaire, comme par un retournement de l’ordre des choses.

Il s’agit souvent de vivre l’instant, de « le prendre comme il vient », de « faire la fête ce soir et pour demain on verra bien ». Cela n’a rien à voir avec un quelquonque tempérament libanais ou méditerranéen « traditionnel »!

Durant les années 1980, je ne comprenais pas comment des gens pouvaient décemment aller à la plage à Beyrouth pendant qu’au Sud la guerre faisait rage. Je n’avais pas compris que cette sorte d’indécence était une forme de résistance d’une part à la guerre, et d’autre part une forme de ce qui est jusqu’à nos jours la vie quotidienne et ordinaire au Liban: des lieux en conflit et d’autres où il faut continuer à vivre.

Pour ma propre expérience, l’un des moments les plus choquants a été d’entendre le bruit des bombardements à Nahr al Bared durant l’été 2007 tout en faisant mes courses à Tripoli, comme tout le monde,  ou bien en recevant des amis, à la maison, comme tout le monde. Etait-ce de l’indécence ou bien de la résistance, je ne sais plus! C’est juste ce qui nous reste d’espace de vie que l’on prend dans l’immédiat en attendant mieux – ou en attendant pire!

Il s’agit aussi, par exemple, de manger beaucoup, fumer beaucoup, boire beaucoup, conduire en dehors de toute norme de sécurité – ah la sécurité, quel grand et gros mot confortable dirait Ahmad Beydoun! Et pour le reste, on verra bien (mneb’a min shuf).

Il s’agit encore, quand on est ouvrier dans un chantier de construction et souvent Syrien d’origine, de se tenir sur une planche de bois large de 30 cm suspendue au-dessus du vide pour peindre une façade; inchallah on ne tombera pas. On peut être Syrien et tomber, Palestinien et tomber, Libanais et tomber; dans la chute il n’y a plus de nationalité.

Quand on est électricien poseur de câbles via le générateur d’électricité de tel ou tel immeuble (parce qu’au Liban, on vit toujours à l’ère du rationnement électrique), il s’agit de ne pas se tromper ni d’avoir le vertige, mal accroché tout en haut du poteau en bois. Là encore, inchallah on ne tombera pas.

Et pour cette nuée d’enfants parfois si petits,  originaires de Syrie et vivant au fond d’un garage ou sous une tente venus remplir des bidons d’eau au point d’eau public du coin de la rue (et remplir leurs journées faites d’attente), il s’agit de ne pas se faire renverser par malchance par un camion ou une voiture passant trop vite…Inchallah.

Vivre au Liban, le coeur léger… (Souha Tarraf)

J’envie le ton, parfois léger, d’autres blogs: évidemment ils sont rarement libanais!!! Chez les Libanais, l’humour est souvent grinçant, nostalgique, amer (Heuristiques ou Lettres du Liban ou encore Les carnets du Beyrouthin sont les premiers exemples qui me viennent à l’esprit).

Etre Libanais ou plutôt: vivre au Liban et marcher le coeur léger… autour de moi, dans les journaux, dans les radios il est difficile d’accoler ces mots malgré la réputation des étés libanais!!! – du moins depuis quelques années… depuis quand?

J’essaie de me souvenir: je suis venue vivre dans ce pays au milieu des années 1990, en pleine période de « reconstruction » de l’après-guerre. La reconstruction : on en parlait au quotidien, nous la vivions puisque nous faisions partie de la génération des « reconstructeurs ». Nous avions vraiment l’impression de participer à remettre le pays sur ses pieds, malgré les difficultés de chaque jour… Le centre de  Beyrouth en chantier, les grands travaux d’infrastructures avec la fameuse polémique : le béton avant l’homme ou bien l’homme avant le béton? Et puis l’électricité faiblement distribuée, le réseau téléphonique en cours de modernisation sans oublier toute l’infrastructure du pays, à refaire. Et surtout  Israël qui ne lâchait pas le morceau, une attaque militaire meurtrière en 1993 puis à nouveau 1996, opération « les raisins de la colère » avec en prime le blocus de Saida, des bombardements et des destructions (le massacre de Qana où ont péri des militaires de la Finul dans un camp censé les protéger, eux et les dizaines de femmes et enfants réfugiés)…

Après cette guerre il y a eu une période assez « légère », les festivals et spectacles redémarraient partout même au sud du pays, les projets de modernisation et de reconstruction tous azimuts redoublaient, le Liban revivait…

Au retrait définitif de l’armée israélienne du sud, en mai 2000, le pays était en liesse.

Grâce à la résistance, à sa résistance, le tout petit Liban s’est cru pendant un moment INVINCIBLE. Rendez-vous compte: « nous » avions vaincu la plus grande armée de la région, la plus meurtrière, la plus inhumaine, la plus, la plus… Nous avons vécu sur un petit nuage, la guerre est finie, nous sommes tous des résistants, nous allons faire de ce pays un miracle, les gens sortaient enfin de leurs « bases » géographiques et visitaient, découvraient leur (minuscule) pays, leurs concitoyens d’autres régions, villes, confessions.

Nous commencions à nous prendre pour une vraie nation!

Et puis je ne saurais dire ce qui s’est passé, comment (ou plutôt, pourquoi) à nouveau, nous avons replongé. D’abord progressivement et ensuite de la plus brutale des façons, un 14 février 2005, le jour dit des amoureux.

En guise de témoignage de cette sorte d’incapacité à être heureux, du moins léger au Liban – par la force d’événements dramatiques qui organisent notre quotidien depuis ce funeste 14 février 2005 – , je transcrits ici cette note écrite un certain 19 octobre 2012.

19 octobre 2012 : comme en février 2005

Je n’ai pas voulu croire l’information lorsque le nom de Wissam al Hassan commençait à être répété dans toutes les radios et télés, un peu avant 19 h ce soir-là. Comme un retour au 14 février 2005: c’était la première image qui m’a traversée l’esprit, le cratère de l’explosion, les voitures brûlant encore sur les écrans, les cris des civils, les sirènes des secouristes… et surtout, l’incrédulité.

Je n’ai pas voulu y croire, mesurant par réflexe l’importance de l’événement. Et puis après…comme en 2005, même si de manière beaucoup moins « chargée »:

– le pays (une partie du pays) qui se fige et par endroits exprime sa colère (routes barrées, pneus brûlés)

– des autorités officielles inaudibles, au sens propre comme au figuré

– des réactions toutes attendues, de la part des différents bords politiques. Avec pour couronnement, une tablée, pardon une assemblée du « 14 mars » au domicile de Hariri (Bayt al Wasat) rameutée, rappelée en renfort devant les caméras jusque dans ses visages les plus inconnus du commun des habitants pour « réclamer », « exiger », « refuser », etc. etc.

Rien que du déjà vu, déjà entendu.

La population  (le « peuple »)  est orpheline : non pas de chefs, de « responsables » mais d’un Etat unificateur, d’une véritable ligne de conduite collective. De ce qu’on appelle un projet national unificateur.

Nous nous retrouvons une fois de plus à une croisée de chemins.

Pays schizophrène, trop mal entouré, trop mal né… je suis fatiguée d’essayer de comprendre.

Nous sommes aujourd’hui le 10 avril 2013 : les journaux rapportent une nouvelle très grave (au milieu des chamailleries habituelles des hommes politiques pour le partage des portefeuilles du prochain gouvernement Salam). Jabaat Al Nosra a envoyé une lettre de menaces au Hezbollah, dans un quartier de Dahiyé, banlieue sud de Beyrouth.

Cette information est lourde si elle est confirmée: comment donc s’en aller marcher, d’un pas léger…?