Ce bateau un peu ivre, un peu arche de Noé, nommé Liban (Souha TARRAF)

 Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d’autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles; et remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils sont gagnés soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes (Saint-John Perse, Exil).

Il sera ici question de mouvements de gens (ceux qui partent, ceux qui viennent, ceux qui reviennent) et de sédentarité (ceux qui restent et résistent contre différentes formes d’incivilités), d’Etat et de citoyenneté: telle est la trame de ce post qui tangue un peu!

« Le passeur nous a dit de déchirer et jeter nos passeports, ce qu’on a fait. Puis on a marché des heures et des heures dans une forêt  où le sol est glissant, humide, on n’y voyait rien et il était interdit de s’éclairer pour ne pas nous faire repérer. Quand nous sommes arrivés, sales et crevés à bord d’une petite embarcation tout près des côtes grecques, les policiers nous ont engueulés et empêchés de débarquer, repoussant notre embarcation de toutes leurs forces. Renvoyés. Nous sommes repartis vers la Turquie et dépensé là-bas tout ce qui nous restait d’économies avant de pouvoir rentrer. Tebbaneh? C’est un paradis… Il faut juste que je retrouve du travail… ».

C’est une histoire comme il y en a tant, celle du fils de Oum Mohammad parti tenter l’aventure de l’émigration clandestine vers l’Allemagne et revenu bredouille de « l’enfer » comme il dit, toutes ses économies fondues (sans que je puisse vérifier le détail de tous  ses dires).

C’est une histoire commune et connue: le Liban est un pays de départs et d’arrivées, il a une importante diaspora à travers le monde.

C’est un pays-escale, depuis des siècles. Oublions les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Francs, les Ottomans et d’autres encore et remontons seulement à la dernière centaine d’années: il y a ceux qui sont partis, ceux qui sont arrivés, ceux qui sont passés, ceux qui sont revenus… Les grandes vagues d’arrivées ont été celles de Kurdes, d’Arméniens, de Palestiniens, d’Irakiens et aujourd’hui de Syriens.

Et le pays est resté amarré à quai, vaille que vaille. Ses quais en ont vu des départs et des retours de générations de Libanais, des jeunes célibataires ou en couple, des familles entières, des personnes plus âgées revenant au pays… Au gré des circonstances les mouvements d’hommes peuvent varier mais ils ne se sont jamais arrêtés, ils font partie de la dynamique ce pays. De différentes manières, par des investissements dans tous les domaines (financier, immobilier, foncier, économique en général, mais aussi culturel et politique) ces mouvements traduisent un attachement à l’égard du pays-patrie (watan), à l’égard de ce territoire que l’on résume trop souvent à une jetée d’embarquement (embarcadère) et de débarquement (débarcadère). Outre leur rôle majeur dans le maintien de l’économie libanaise ces mouvements humains participent à l’élaboration d’une territorialité et d’une citoyenneté assumées, au sens minimal d’appartenance à un territoire et à un Etat (sans détailler ici des questions très complexes: oui mais quel territoire ou quelle partie du territoire, oui mais quel Etat…).

A l’heure de l’internet omniprésent, de Facebook à Twitter et Whatsapp et autres, on ne peut en effet ignorer le rôle des flux d’information et de communication dans la construction d’une culture citoyenne (même dé-territorialisée, en jargon de géographe). Des Libanais qui vivent à l’extérieur contribuent donc, en particulier, à la construction de la citoyenneté : un « luxe » (qui est un droit bien sûr) auquel n’accèdent pas toujours ceux qui vivent et essaient de travailler sur place dans des conditions matérielles parfois difficiles. Et comment participer activement à la vie citoyenne dans un pays où convictions et volontés des gens sont des slogans théoriques, mille fois moins porteurs et concrets que travail immédiat, pain quotidien et autres nécessités de base pour un grand nombre d’habitants aux revenus très modestes? Dans un pays où l’Etat, cette entité qui devrait être solide et centralisatrice autour de l’idée de patrie commune et du cèdre-symbole collectif, est empêché souvent par ses propres représentants (officiels et/ou élus) de se développer et se consolider? On bute toujours sur le même point: l’Etat ou du moins l’absence de l’Etat, une absence décriée en choeur… cet Etat à la fois désiré et combattu avec application par tous!

Jusqu’à peu tout cela « fonctionnait », tout cela « tenait » plus ou moins mais ça tenait, le bateau (Liban) était à quai, amarré solidement: « shi aajib bass machi, khash-khash bidoun khash-khashi… bass machi… » ! (Ziad RAHBANI)

Qu’est-ce qui fait que la corde qui retenait notre frêle bateau est en train de lâcher et qu’il pourrait aller à la dérive? Est-ce parce qu’il menace de se briser à force de recevoir des coups et de supporter plus qu’il ne peut – jusqu’à se casser en deux parties (les fameux 8 et 14 mars), voire plus?

Depuis l’année 2005 le pays tangue dangereusement, il vogue et dérive sur place mais il n’a pas cassé, il ne s’est pas fracassé sur le quai, plus exactement entre deux quais (Syrie et Israël) ; sa corde s’est allongée en s’effilochant mais elle n’a pas (encore) lâché.

Et aujourd’hui, quoi? Aujourd’hui, il ne tient qu’à nous (les résistants au quotidien, les civils) : elle (la corde) ne tient que par nous. Nous espérons qu’elle ne lâchera pas et qu’il (le pays-bateau) ne va pas finir par se briser en heurtant un récif imprévu. Mais notre pouvoir d’agir est très limité tant que nous resterons si divisés sur la signification et la configuration de notre maison commune, le Liban. Résidents à temps complet, à temps partiel ou de passage, nous participons tous à l’édification et à la dé-construction permanente des charpentes de la maison (ou de l’embarcation commune) : de manière passive ou dynamique, notre responsabilité de citoyens est engagée, il est donc injuste et insuffisant de montrer du doigt les seuls dirigeants en tant que responsables politiques.

Incivilités vs Résistances: un cycle interminable?

Et que faire d’autre que continuer, résister? Résistance des individus et des groupes de la société civile… Comment une économie, une société peuvent-elles se maintenir dans les conditions extrêmes que traverse actuellement le Liban?

Les élèves et les étudiants qui persistent à ne penser qu’à leurs examens malgré le bruit des tirs ou des bombardements font de la résistance. Les enseignants, les commerçants, les employés, les médecins qui travaillent chacun dans son domaine, les avocats qui persistent à faire appliquer la loi dans un pays dévoré par l’anarchie, la corruption, la militarisation des esprits…en un mot par le manque d’Etat, tous ces gens-là font de la résistance. C’est une résistance silencieuse, civile… et tout simplement citoyenne.

Qui se souvient que des personnalités de la « société civile » se sont réunies à Beyrouth, connues et inconnues du grand public, de tous bords politiques et confessionnels (puisqu’il faut désormais relever cet aspect de notre quotidien), pour lancer le 15 juin dernier un signal d’alarme sous les auspices notamment de l’ancien Ministre du Travail, Charbel Nahas?

Et qui se souvient que les patrons d’entreprises se sont réunis cet été pour tirer eux aussi une énième fois la sonnette d’alarme? Ils ont même organisé une grève en septembre, du jamais vu, une grève de patrons pour réclamer la formation du gouvernement!

Mais personne n’entend tous ces appels. Les groupes politiques, les personnalités politiques ont tous leurs « agendas » comme on dit ici, des agendas liés à l’extérieur et pas du tout aux besoins immédiats des gens. Qu’on se le dise!

Des mots que tout cela, rien que des mots-slogans?… Et que peuvent les mots d’une minorité de gens face aux armes des miliciens-voyous lâchés dans les rues et face aux agendas étrangers?

Traduisons concrètement, pour le cas de Tripoli et le nord du pays: le 17ème round de combats est loin derrière nous, les habitants de Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh ont soufflé de même que ceux des autres quartiers de Tripoli, Beddawi, Minieh et toute la région nord. Cet été 2013 la vie a continué, la « saison des mariages » a été bonne comme on dit par ici, il y a eu beaucoup de bombardements « joyeux », c’est-à-dire des feux d’artifice.

Les « petites » bombes trouvées par-ci par-à, les tirs sporadiques, les « petits » affrontements de quelques heures, le temps d’une soirée ou d’une nuit, des gens blessés, un homme tué, les membres d’un service d’urgences hospitalières agressés, ces détails, on ne compte plus… jusqu’aux attentats du 23 août avec leur cortège de morts et de blessés et à l’actuelle reprise des tirs (elle sera sûrement baptisée du doux nom de 18ème round). L’armée libanaise est pourtant à Tripoli et doit appliquer son fameux plan sécuritaire, comme dans la banlieue sud de Beyrouth… Elle ne garantit même pas le passage des voitures entre Tripoli et le Akkar, les conducteurs passent à leurs risques et périls, sous les tirs des snipers. La parade consiste pour les gens à emprunter une autre route, plus longue, cabossée, éreintante mais moins exposée. Ce sont là des habitudes anciennes, des réflexes d’adaptation : il y a eu la guerre de Nahr al Bared en 2007 et au milieu des années 1980 la première phase des combats Tebbaneh-Jabal Mohsen (c’était durant l’occupation syrienne, avec la guerre entre les militaires syriens et Yasser ARAFAT via leurs alliés libanais respectifs).

Ou les petites misères très ordinaires des citoyens-résistants.

Voici l’exemple d’un « résistant-citoyen ordinaire »,  Abou Omar.

Abou Omar a une boutique d’épicerie de produits de première nécessité et surtout fruits et légumes comme il y en a tant qui irriguent tous les quartiers de Tripoli et ses banlieues.

Il se rend au marché de gros en fruits et légumes de la ville, à Bab Tebbaneh, pour s’approvisionner; jusqu’à récemment, début septembre, il y a allait tous les matins ou plus exactement toutes les nuits autour de 3 ou 4 h, comme la plupart des épiciers et vendeurs de fruits et légumes de la ville et des environs.

Les rounds de combats entre Tebbaneh et Jabal Mohsen ont bien sûr changé ce rythme. Et en plus, dans la période récente se sont installés des « gros bras tatoués » comme dit Abou Omar, « kalash d’une main, talkie walkie et portable de l’autre… sous les yeux des militaires de l’armée libanaise ». Ces gros bras filtrent les entrées du souk de légumes dont ils ses sont partagées les ruelles, ils sont de telle ou telle famille-clan, de tel ou tel mouvement politique/religieux; ici à Tebbaneh ils font régner leur loi. Barrages filtrants, intimidations et racket tous azimuts.

Les commerçants en fruits et légumes de Tripoli ont dû changer leurs horaires d’approvisionnement et de fréquentation du souk: mieux vaut éviter les heures de la nuit où le lieu est lâché aux gros bras tatoués, Abou Omar comme bien d’autres préfère y aller vers 6 heures, à la lumière du jour. La marchandise est moins belle, les prix moins intéressants mais le souk plus bruyant et fréquenté, il est moins risqué. Et ce vendredi (début septembre), il est énoncé qu’après 14h, plus de marché – en fait dès midi, avant l’heure de la prière. Qu’on se le dise!

Abou Omar peste contre ces voyous (zaaran) qui font régner leur ordre. Oui il est musulman et pratiquant, oui il a fait le pélerinage à la Mecque – Haj Abou Omar – mais « ces gens-là qui se laissent pousser la barbe, se shootent en avalant des neuroleptiques et je ne sais quelles autres substances et jurent au nom du Coran n’ont rien à voir avec la religion ».

(publié le 24 octobre, revu et complété le 26 octobre)

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Comme un bateau ivre, comme une arche de Noé…

Nous arrivons à un tel niveau de blocage politique et de déprime générale! Suivre les informations quotidiennes devient une véritable épreuve pour une majorité de gens dans ce pays.

Bateau un peu ivre, un peu arche de Noé…. il m’a paru temps de proposer ma lecture sur les quelques houleuses années de l’après 14 février 2005, lorsque nous sommes entrés (à nouveau?) dans l’oeil du cyclone. J’ai pour cela créé un autre blog, spécifique, sous forme de lettres à une amie, écrites dans cette période 2005… et après.

C’est un blog très personnel bien sûr, mais dans le même temps le pronom personnel « je » y est souvent un pronom collectif –  un « nous ». Il s’agit d’un témoignage sur une période qui me paraît majeure pour essayer de comprendre les dérives actuelles du bateau-Liban, pour suivre comment « a vogué le pays », comment ont été ballotés ses habitants au gré de tous les vents… Et comment ils le sont toujours!

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Liban à bout de souffle: bienvenue au pays réel!

Ce mardi 24 septembre 2013, ce n’est pas le déploiement de l’armée et des forces de sécurité intérieure libanaises dans la banlieue sud de Beyrouth qui a attiré le plus mon attention, ni le toujours futur gouvernement Salam ni les disputes des ministres qui se renvoient la responsabilité du manque de préparation des routes avant les premières pluies de l’automne, entre autres dossiers conflictuels ou « patates chaudes ».

Non, l’information du jour est celle-ci, très peu relayée dans les journaux: en cette année 2013, au début du 21ème siècle, l’électricité est arrivée à Wadi Mich Mich près de Fnaïdeq, un « coin perdu » du Akkar. Perdu mais habité, tellement habité que les villageois ont lancé des feux d’artifice pour fêter et saluer dignement l’événement dans la « tradition » actuelle, « toute libanaise », de lancer des feux d’artifice en (presque!) toute circonstance, comme une accoutumance au bruit des explosifs. Bienvenue au Liban réel!

Oum Mohammad, histoire d’une femme ordinaire 

C’est l’histoire d’une femme ordinaire, une femme du Liban d’en bas, Oum Mohammad. Elle  est originaire d’un village « perdu » non pas du Akkar mais des hauteurs de Danniyé, à vol d’oiseau on n’est pas loin de Wadi Mich Mich et Fnaïdeq.

Elle est comme tout le monde, elle n’a pas le choix pour travailler elle a besoin que le calme revienne, autrement dit que le snipers et autres tireurs sur commande arrêtent leur besogne dans son quartier à Tebbaneh et sur le front voisin de la rue de Syrie (entre Tebbaneh et Jabal Mohsen), ainsi que dans Tripoli qu’elle traverse tous les jours.

Oum Mohammad a le visage ridé d’une femme âgée qu’elle n’est pas encore; trop tôt sollicité, son corps est marqué par une vieillesse prématurée, des douleurs aux articulations, des jambes musclées mais déjà un peu arquées, elle commence ses journées de travail en prenant des calmants.

Elle n’a pas encore 60 ans, elle a commencé à faire des ménages dès l’âge de 13 ans; puis un peu plus tard elle a pris des cours de couture, elle est fière de sa machine à coudre. Elle sait aussi déchiffrer, plus que lire.

Ses parents étaient gardiens d’une école privée à Qobbeh où ils  étaient logés; l’établissement a été réquisitionné par les Forces Arabes de Dissuasion (l’armée syrienne) en 1976 parce que son site offre une vue imprenable sur la ville de Tripoli. Le couple a eu le droit de rester dans son petit logement de fonction. Son père est décédé mais sa mère y vit encore, elle y cultive un bout de jardin et se charge de l’entretien de la cour de l’école désaffectée. Un de ses frères s’appelle Abdel Majid, du nom d’un homme politique tripolitain des années 60 (A. Rafei) qui aidait les nécessiteux « sans faire de bruit ni de tapage« , précise-t-elle.

Tous les vendredis à l’heure de la prière, Oum Mohammad arrive à trouver un petit moment pour lire des passages du Coran, se recueillir et prier. Elle dit paisiblement que dans sa famille, il y a des musulmans et des chrétiens et que « al taassoub mich al dîn » (l’excès de religiosité n’est pas la religion).

Oum Mohammad sait exactement de quoi elle parle: jusqu’au début de la guerre les familles chrétiennes et musulmanes vivaient en bonne coexistence à Qobbeh, avant que les chrétiens ne soient contraints de partir ou repartir (ils sont venus eux aussi des villages des montagnes environnantes, du côté de Bcharré et Danniyé), lorsque la guerre entre des milices de Tripoli et Zghorta a fermé les horizons. Aujourd’hui elle habite donc Bab Tabbaneh, ce quartier déshérité de Tripoli qui s’est développé par l’exode des villageois du Akkar et de Danniyé et où les zaaran désoeuvrés, sans formation professionnelle, illettrés souvent et « mhabhibîn » (se droguant aux amphétamines ou tous autres neuroleptiques) sont légion et se laissent pousser la barbe et tenir une kalashnikov pour une poignée de dollars, sous couvert de tel ou tel chef de quartier et de mosquée.

Elle a acheté son logement et en est très fière, un appartement au 5ème étage d’un immeuble (avec ascenseur) en travaillant dur, à la suite d’un prêt octroyé par la Banque de l’Habitat à la fin de la guerre, dans les années 1990. Le prêt est complètement remboursé, c’est une grande victoire pour elle. Son mari est chauffeur de taxi mais il y a longtemps que c’est elle qui lui finance les réparations et un minimum d’entretien de sa vieille Mercédès essoufflée. Il ne ramène pas grand chose de ses tournées quotidiennes, la concurrence des taxis clandestins (de particuliers et de Syriens) est de plus en plus rude.

Qui ne connait pas une Oum Mohammad  dans son entourage au Liban, ou une Oum Georges ou une Oum Ali? Ménages mais aussi aide à la cuisine, préparation sur commande de plats libanais, aucun travail ne les rebute: « Il n’y a pas de honte à travailler. Nos parents ne nous ont appris ni à mendier ni à voler« .

Lorsque des camions de distribution d’aide de produits de première nécessité passent de temps à autre, envoyés par Mikati, Safadi, Hariri ou tout autre député ou par une ONG à l’occasion de telle ou telle circonstance dans Bab Tebbaneh (durant le ramadan ou après un round de combat entre Tebbaneh et Jabal Mohsen, etc.), Oum Mohammad refuse d’y aller ou même d’envoyer l’un de ses fils se mêler à la foule. « S’ils veulent nous donner un colis, qu’ils ne nous laissent pas nous chamailler comme des mendiants. Qu’ils nous l’apportent décemment!« . Elle a la possibilité, pas seulement la fierté, de refuser cette aide comme jetée en pâture; d’autres ravalent leur fierté et y vont, par nécessité.

Oum Mohammad a eu six enfants dont quatre filles toutes mariées et deux garçons qui approchent de la trentaine et sont toujours célibataires. L’un est chauffeur de taxi dans une entreprise privée à Tripoli, l’autre travaille comme manoeuvre auprès d’un entrepreneur dans la construction. Il travaille dur par tous les temps et gagne tout juste 40.000LL/jour (27$ environ);  il ne pense qu’à partir loin soit en Australie, soit en Allemagne selon la filière (clandestine) qu’il trouvera. Il économise sou après sou pour réunir les 5000$ minimum demandés par le passeur (le montant varie selon la destination, les risques, la durée du voyage etc.). Et sa mère est évidemment partagée entre le garder auprès d’elle dans un environnement très  dangereux pour ces jeunes hommes célibataires  – il y a la tentation de se faire recruter comme homme de main auprès de telle ou telle personnalité religieuse ou politique et, pire, aller combattre en Syrie – et le laisser alller « tenter sa chance » pour une vie meilleure, dans un ailleurs où il espère, et où elle espère, qu’il sera respecté. Illusions? Et comment convaincre Oum Mohammad et que lui dire, avec quels arguments miracles? Résister, tenir, tenir encore?

Boat People Libanais

L’information sur ces villageois du Akkar morts noyés au large de l’Australie où ils essayaient de se rendre clandestinement pourra-t-elle dissuader le fils de Oum Mohammad et tant d’autres personnes de partir par familles entières pour essayer de creuser leur sillon très loin ailleurs, de manière tout aussi clandestine?

Si rien n’est fait, avertissent les auteurs du rapport de la Banque Mondiale sur la situation du Liban, 170.000 personnes vont rejoindre le million de Libanais qui vivent déjà en-dessous du seuil de pauvreté (selon les critères de la Banque Mondiale).

Rapport officiel alarmiste ou pas, critères de mesures de la pauvreté adaptés ou pas, le Liban est à bout de souffle, les populations très fragiles économiquement sont encore plus fragilisées quelles que soient leurs religions, confessions et affiliations politiques : cette réalité-là est incontestable.