Théâtre-Catharsis: « Love and War on a Rooftop – A Tripolitan Tale »

Avant-Première, Ecole Rawdat al Fayhaa (Tripoli), 9 juin 18h 30

J’ai assisté à un petit miracle que seul l’art permet : une heure de rire intelligent et bon enfant, accent tripolitain garanti, dans un grand amphithéâtre plein d’enfants et de familles venus en bus de Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen!

Léa Baroudi, de l’ONG March qui a lancé et mené à bien le projet, présente le spectacle sous des applaudissements nourris; elle demande que les portables soient mis en mode « silencieux » pour que les comédiens amateurs qui jouent pour la première fois « pour de vrai » en public bénéficient de calme… Je me demande quel niveau de silence sera obtenu, au milieu des pleurs et cris des bébés et enfants nombreux dans la salle!

Eh bien le miracle a lieu dès la première scène, celle de la vie ordinaire à Tripoli ou n’importe où ailleurs sur une terrasse d’immeuble au Liban: deux jeunes femmes en jean’s mode serré-déchiré et cheveux voilés discutent, l’une étend le linge et l’autre trie des lentilles pour l’éternel moujaddara (plat traditionnel du pauvre, à base de lentilles).

La sauce prend immédiatement, le public est sous le charme de ces mots, ces femmes et ces gestes de son propre quotidien!

La grande finesse de la mise en scène, signée Lucien Bourjeily, vient de ce qu’un metteur en scène est… mis en scène, casquette à l’envers, grande gueule – plus vrai qu’en vrai! – jean’s coupé, troué et porté bas comme tout loubard de Tripoli.

Il est le liant, la clé de cette pièce qui se déroule donc sur une terrasse d’immeuble, exposée aux tirs des snipers et espace privé-public par excellence. On y étend son linge, on y joue aux cartes en fumant le narguilé, on s’y réfugie par fortes chaleurs… et on y rêve lorsque l’aimé ou l’aimée est de la confession « opposée », du quartier « opposé », du camp d’en face!

Qui est donc « l’ennemi », « l’autre » – cet Autre qui est (en) nous, (en) vous, (en) nous tous? Comme l’écrit Khaled Mehreb, « les choses sont dites par leur nom » et le miracle est qu’on rit (de soi-même!): le public venu de Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh rit de bon coeur, de tout coeur de ses propres terreurs et travers! De ses propres malheurs: divisés parce que trop pauvres pour savoir/pouvoir réagir.

La pièce s’achève et l’on voudrait encore suivre ces jeunes (souvent ex-miliciens, faute de mieux) dans leurs histoires d’amour et de haine éteinte!

Les selfies, sourires et discussions entre les gens du public et ces comédiens merveilleux se prolongent, la magie de l’art se lit sur les visages, les mots dans l’amphithéâtre et à l’extérieur. Des visages souriants. Heureux, tout simplement.

Merci à l’ONG March (Léa Baroudi – Jad Ghorayeb) et Lucien Bourjeily et un grand bravo à ces jeunes comédiens si généreux, si heureux de montrer leur Tebbaneh-Jabal Mohsen, leur manière de vivre ensemble… leur manière d’avoir appris à re-vivre ensemble pour de vrai, grâce au théâtre.

Il reste à souhaiter que cet exemple de travail soit suivi par d’autres, beaucoup d’autres opérations théâtrales/théâtralisées de catharsis : cela est hautement salutaire pour un pays si petit géographiquement mais bourré de frontières mentales. Un pays malade de ses confessions et, surtout, malade d’une classe politique et financière qui s’auto-regénère et développe ses tentacules à travers les quartiers, les régions et les esprits.

PS: pour la petite histoire, le terme de catharsis m’est venu comme une évidence au moment où je concluais ce topo. En voici la double définition  (selon le dictionnaire Antidote):

– au plan philosophique, selon Aristote la catharsis est « l’effet de purification des passions produit chez les spectateurs d’une représentation dramatique »

– au plan psychanalytique, il s’agit d’une « libération émotionnelle liée à l’extériorisation de souvenirs longtemps refoulés d’évènements traumatisants ».

Dominique EDDE avait raison, qui appellait la psychanalyse au chevet du Liban dans sa « Lettre Posthume »!

Souha TARRAF

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Des murs et des sacs de sable: l’autre est toujours là! (Souha TARRAF)

 

« Shu bado ysir, aktar min al mawt ma fî! » (Que peut-il arriver de plus que mourir!)

En guise de Lebanese Way of Life règne l’instabilité générale comme mode de vie,  liée à un cloisonnement social et territorial de fait, un enfermement!  On ne peut en sortir que par une grande volonté personnelle : au Liban aujourd’hui on vit plutôt entre soi, entre gens de même familles, de mêmes pratiques religieuses et de même espaces de pratiques culturelles et sociales.

Cela signifie que les relations entre les gens passent par un filtre réel même si invisible aux yeux. Les gens de la Montagne (Bcharré, Zghorta) regardent les gens de Tripoli d’une manière pas toujours aimable – et la proposition est à inverser, de la côte vers la montagne.

Et il ne faut pas croire que les filtres ou les murs sont « seulement » religieux ou communautaires: ils sont aussi et surtout de civilisation, une hadâra employée à tout bout de champ pour dire civisme et fossé culturel. Que disent les grandes familles de Tripoli? Que des hordes de ruraux envahissent leur ville et nuisent à sa paix, à son équilibre « originel », à la paix civile – comme si l’on pouvait réduire la sociographie récente de Tripoli à quelques individus et clans familiaux dès lors que leur visibilité médiatique est réelle via des armes et une représentation politico-religieuse spécifique!

Dans un hebdomadaire de Tripoli, Al Bayan, on peut lire cette série de préjugés et d’attitudes frileuses à l’égard de l’autre, l’envahisseur! Le plus drôle est que la personne qui profère ce type de préjugés est elle-même issue d’une famille de la périphérie de Tripoli, mais certainement installée depuis plusieurs générations dans la ville.

On pourrait faire à Beyrouth exactement le même type de lecture, où la frilosité est forte par rapport à l’autre, l’étranger: les habitants les plus anciens de la ville (les native – les « originaux ») refusent ou résistent à l’arrivée de nouvelles familles, nouveaux modes de vie et autres habitudes de civilité notamment dans les extensions sud de la ville.

Ce regard vers l’autre, qui reste autre, différent quels que soient les beaux discours du moment (politique) me laisse penser que décidément, les sacs de sable que l’on mettait pour se protéger pendant la guerre des tirs « non-amis » continuent d’exister; ils peuvent être transparents, on peut s’y cogner et tomber – du haut de ses illusions.

Aurait-il mieux valu conserver les lignes de front comme à Belfast où le mur de séparation entre catholiques et protestants n’a toujours pas été détruit malgré la signature de la paix  il y a 15 ans? Des brèches – des portes – dans ce mur commencent prudemment à être ouvertes, de jour.

Aurait-il mieux valu reconstruire patiemment le besoin de l’autre à Beyrouth (entre l’Est et l’Ouest) et à Tripoli (entre Tebbaneh et Jabal Mohsen)? Peut-être, mais le temps des gens  est beaucoup plus long et exigeant que le temps politique et électoral.

Wajdi Mouawad le dit de façon crue, douloureuse, en se rappelant des années de la guerre libanaise:

 » Mon enfance durant, j’ai appris, à mon insu, mot à mot, peu à peu, au fil des jours, à détester l’Autre. J’ai appris à haïr l’Autre, j’ai appris à fêter et danser aux malheurs qui frappaient l’Autre.(…)

On a planté en moi la graine de la détestation, si profondément, avec tant d’engrais et un tel savoir-faire, que cette graine ne pourra jamais être extraite de l’endroit où elle a germé. J’appartiens à une culture qui a su, avec un talent remarquable, depuis des siècles, transmettre, de génération en génération, le goût de la méfiance. C’est ainsi. C’est comme une maladie incurable. Je dois le savoir. Je ne dois pas oublier comment la détestation, cette détestation fut mon eau. Il a fallu un filet pour que j’en sois extrait. L’exil fut ce filet et c’est une contradiction. L’exil n’est pas une victoire. Qui, par choix, voudrait quitter sa terre natale si cette terre est un lieu de joie? C’est à cette expérience pourtant que je dois d’avoir vu cette détestation qui m’habitait, cette maladie incurable et, la voyant, la réalisant, la diagnostiquant, lui trouver un visage hideux, contraire à tout ce que je désirais être. C’est grâce à l’exil qui vous arrache à vous-même que j’ai réalisé que je n’étais pas celui que je croyais être. Raciste, haineux, sectaire. J’étais cela. Malgré la littérature, malgré le théâtre, malgré la langue nouvelle, malgré l’art et la culture. J’étais devenu exactement ce que cette guerre voulait que je devienne, sa nourriture, sa fange. »

(Wajdi MOUAWAD, voir le texte complet dans L’Orient Littéraire n°83, mai 2013).

[Comme en écho à Khalil Gibran:

« Comment pourrais-je aller en paix et sans regret? Non, ce n’est point sans une blessure à l’âme que je quitterai cette cité.  Longs ont été les jours d’amertume que j’ai passés dans ses murs, et longues furent les nuits de la solitude; et qui peut abandonner son amertume et sa solitude sans regret? »

(Khalil GIBRAN, premières lignes du Prophète, traduit de l’anglais par Camille Aboussouan, 1987, éd. Casterman)]

Vivre au Liban vous contraint de comprendre que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des Liban possibles. Et qu’au-delà de problèmes économiques, sociaux, d’infrastructures de base, etc. ordinaires à bien des pays en mal développement, le Liban traîne les difficultés pour ne pas dire les affres! de sa naissance difficile, au forceps, comme un boulet jusqu’à nos jours. Non une guerre n’a pas suffit et d’ailleurs, est-elle finie, bouclée, oubliée? Bien sûr que non malheureusement et je me vois (à nouveau) contrainte de jouer les oiseaux de mauvaise augure en rappelant que le Liban est encore un pays en guerre! Contre les autres et surtout, contre lui-même.

Il suffit de vivre assez longtemps dans ce pays pour voir se dresser les multiples fossoyeurs d’un Liban ouvert, protégé par un Etat de droit, muni d’une véritable administration, dynamique et neutre, d’une Université Libanaise nettoyée de ceux qui la dépècent. Idem pour tous les services composant un Etat: la santé, la justice, les infrastructures, les flux (eau, électricité, téléphone fixe et mobile, internet, égouts, routes, voies rapides).

Il suffit de vivre assez longtemps au Liban pour comprendre que ce pays est miné par des mafias de toutes sortes qui empêchent la construction d’un Etat viable. Elles règnent dans quasiment tous les secteurs de la vie quotidienne: les ports, l’aéroport, les hôpitaux, les administrations publiques (eau, électricité, téléphonie etc). J’espère trouver assez de temps et de courage pour « traduire » ces énoncés que l’on pourra me reprocher d’être rhétoriques par des exemples concrets ; on peut voir en particulier le travail de l’ONG Transparency-Lebanon.