Manifeste involontaire – Sonia Jimenez Tirado

Miracle des écrans, je suis tombée sur ce texte il y a quelques jours. Il dit en quelques strophes magistrales, humaines, si humaines, la condition universelle des réfugiés. Il traduit la réalité d’être réfugié mieux que de longues explications administratives, académiques, journalistiques ou tout ce que vous voudrez. Il est poétique et dit l’âpreté de la vie. Il est écrit en espagnol par une auteure que je découvre, Sonia Jiménez Tirado; sa plume est très belle, pleine de vie. Elle a notamment publié un recueil de poésie, « Vertices » (Sommets). Je propose ici ma traduction de son Manifeste Involontaire, avec le texte d’origine en espagnol en-dessous.

Si lorsque je vieillirai on me demande comment j’ai vécu

je ne pourrai répondre avec certitude

mais aujourd’hui qu’il me reste encore des mots

j’aimerai dire…

… que j’ai tiré les voiles de la vie et dévêtue à tâtons

j’ai marché à pas-poids d’éléphant.

Que je n’ai pas eu plus peur que la peur de ne pas savoir quoi dire

lorsque la vie m’a surprise.

 

Je leur dirai que j’ai fait mille fois naufrage dans la même île

jusqu’à fraterniser avec le rivage,

avec la mer,

… avec le sel.

 

Si on me le demande, j’aimerai dire que j’ai dompté

toutes les bêtes sauvages, sauf les miennes,

que j’ai senti leurs griffes se briser à l’intérieur de mes entrailles

jusqu’à me transformer en chair à pâté.

 

Je voudrai dire que j’ai fait des fleurs de papier lorsque j’avais le temps,

à la main, comme on fait des caresses,

lentement, sans aucune hâte.

Sans technique comme l’éternel apprenti de rien.

 

Si lorsque viendra le moment où j’aurai du temps

ils voudront entendre que j’ai passé mes jours à vouloir et ne pas vouloir,

que j’ai laissé s’envoler des oiseaux entre mes côtes pour apprendre à voler

sans tenter plus que le saut dans le vide.

 

Je dirai que je me suis offensée sans raison lorsque je n’ai pas su me défendre

et que je me suis protégée dans un faux orgueil de lionne solitaire

lorsque personne n’a caressé ma crinière.

Ils sauront que la vie m’a blessée les nuits de pleine lune.

 

S’ils me demandent, je leur raconterai que je tonds le gazon le lundi

toujours après le café,

afin que la solitude sente l’herbe fraîchement coupée.

Et que je cherche l’ennivrement du parfum de l’aube.

 

Je leur ferai savoir que personne n’apprend à vivre en horde

car je reste louve,

druide,

alchimiste de mon propre égo.

 

J’essayerai de décrire ce que signifie être un roc.

Je leur dirai comment survivre à la tempête

lorsque le sable atteint les yeux, et que le sel assèche la bouche.

 

Je confesserai que j’ai jeté l’ancre près de son rivage

pour qu’à l’aube il me sauve la vie

et que cependant nous vivons loin

dans une absurde distance maudite.

 

Ils sauront que je fus un cadavre bien avant de mourir

qu’ils m’ont sculpté le corps dans le marbre

et m’ont fait une âme en carton

Ils sauront que j’ai survécu au feu.

 

Lorsque viendra mon heure, j’assumerai que je ne fus qu’épine

eau-sel pour mes blessures.

Lorsque viendra mon heure j’accepterai l’imprudence

d’avoir vécu dans la démesure.

 

Enfin, je dirai que j’ai prié un Dieu qui m’a ignorée

que j’ai cru en un (ciel) bleu comme unique sauveur

et que j’ai essayé le miel

lorsque la parole suturait mes blessures.

 

Si lorsque mon heure viendra on me demande comment j’ai vécu

aucune frontière ne me fera taire.

 

Texte Original :

Si cuando envejezca me preguntan cómo viví

con certeza no sabré contestar pero hoy que aún me quedan palabras

me gustaría decir….

 

… que descorrí los velos a la vida y desnuda a tientas me caminó con pasos-pesos de elefante.

Que no tuve miedo más que al miedo de no saber qué decir cuando la vida me sorprendía.

Le diré que naufragué mil veces en la misma isla

hasta hermanarme con la orilla, con el mar,

… con la sal.

Si me preguntan, me gustaría decir que amansé fieras

todas, menos las mías,

que sentí sus zarpas rompiendo desde adentro mis entrañas

hasta convertirme en una carnicería.

 

Querría decir que hice flores de papel cuando el tiempo escaseaba,

a mano, como se hacen las caricias,

despacio, desconociendo la prisa.

Sin técnica como el eterno aprendiz de nada.

 

Si cuando llegue el momento aún me queda tiempo

tendrán que oír que llené mis días de despropósitos a propósito,

que dejé volar pájaros entre mis costillas para aprender el vuelo

sin más ensayos que el salto al vacío.

Diré que me ofendí sin motivos cuando no supe defenderme

y que me escudé en una falsa soberbia de león solitario

cuando nadie acariciaba mi melena.

Sabrán que la vida me hería en las noches de luna llena.

 

Si me preguntan, contaré que cortaba el césped el lunes

siempre después del café,

para que la soledad oliera a hierba recién cortada.

También que buscaba la embriaguez del licor en la madrugada.

 

Les haré saber que nunca aprendí a vivir en manada

pues he sidoloba,

druida,

alquimista de mi propio ego.

 

Intentaré describir qué significa ser roca.

Les diré cómo sobrevivir a la ventisca

cuando la arena alcance los ojos y la sed, seque la boca.

Confesaré que solté el ancla cerca de su orilla

para que al amanecer me salvara la vida

y que sin embargo nos vivimos de lejos

en una absurda distancia maldita.

Sabrán que fui cadáver mucho antes de morir

que me tallaron en mármol el cuerpo

y me pusieron alma de cartón.

Sabrán que sobreviví al fuego.

 

Cuando sea mi hora, asumiré que sólo fue espina

agua-sal para mis heridas.

Cuando sea mi hora aceptaré la imprudencia

de haber vivido sin medidas la vida.

Por último, diré que recé a un Dios que me desconocía

que creí en el azul como única salvación

y que probé la miel cuando la palabra suturaba mis heridas.

Si cuando me llegue la hora me preguntan cómo viví

no habrá frontera que me tape la boca.

Manifiesto involuntario ©Sonia Jiménez Tirado 2016

Publicités

Le diable est dans les détails – Tarek WHEIBI

Ce texte est la traduction personnelle – aidée par ma fille 🙂 – de l’original, en anglais, publié par Tarek Wheibi il y a quelques jours sur son blog (The T time) et republié ici, cf  l’avant-dernier post (The devil is in the details).

Il est de ces textes emblématiques de situations humaines universelles: Bilal « l’aveugle » et père d’Ahmad (un enfant de 4 ans mort en Syrie) est aujourd’hui un de ces « réfugiés syriens au Liban ». Ils sont plus d’un million, soit le quart de la population libanaise selon les chiffres des bureaux de l’ONU pour les réfugiés (UNHCR). Il leur donne un visage… il regrette de ne pas être mort près de son fils.

Merci Tarek Wheibi pour ce témoignage qui rassure en ces temps si sombres et violents : les jeunes civils dévoués à l’humain, pas seulement à l’humanitaire comme profession, sont bien là. Ils font la plus grande des résistances, ils savent discerner les informations importantes du reste – des détails. Mais il y a détails et détails…ap13012402095

_____________________

« 106 personnes ont été tuées aujourd’hui en Syrie, et plus de 300 blessées ».

Le type de communiqué de nous lisons chaque jour, relayé par une agence de presse quelque part sur Facebook ou Twitter. Les chiffres peuvent varier mais les faits restent les mêmes, alors nous secouons la tête avec pitié (quelquefois) et puis nous faisons défiler l’écran plus bas, vers des choses plus intéressantes comme Suarez qui mordrait les gens à la coupe du monde, les selfies ou encore Myriam Klink.

Mais derrrière ces chiffres il y a des gens, ou bien ce que le monde considère aujourd’hui comme « des détails ».

Ahmad est l’un de ces détails.

Je n’ai jamais pu rencontrer Ahmad. Je n’ai pas pu le rencontrer parce qu’Ahmad est un enfant de 4 ans qui a été tué en Syrie lorsqu’une roquette s’est abattue sur sa maison. J’ai rencontré Bilal son père, Hasna’ sa mère, Mohammad son frère de 3 ans et Alia sa soeur qui vient de naître, qu’il ne pourra jamais connaître. La famille d’Ahmad est à présent une famille réfugiée au Liban; ils ont fui leur village à la suite du massacre qui leur a arraché l’un des leurs. Le père Bilal a 29 ans, il est aveugle et marche avec l’aide d’une canne qu’il ne peut tenir que du milieu, parce qu’elle est cassée en trois endroits. Mon travail avec l’UNHCR exige que je m’informe sur les souvenirs des demandeurs d’asile et qu’ils me racontent leurs histoires horribles afin que je puisse évaluer leurs besoins en tant que réfugiés.

Hasna’ la mère était assise en silence, elle me fixait et pourtant quelque chose me faisait sentir que pour elle j’étais invisible. Les enfants étaient inquiets, agités et pleuraient tout le temps. Mais c’est Bilal qui m’a touché en mon âme et a rendu mon coeur silencieux. Avez-vous déjà vu un homme adulte, aveugle, résistant de toutes les forces de son corps pour ne pas pleurer devant sa famille? Il n’arrivait plus à supporter les gémissements de son fils, son corps tout entier tremblait lorsqu’il a mis sa main sur son visage et l’a griffé. J’ai poliment demandé à sa femme d’attendre dehors avec les enfants pour que je puisse parler seul à son mari.

Le sanglot que Bilal a laissé échapper alors que je fermais la porte… mes jambes ont eu du mal à me supporter. Je l’ai regardé s’effondrer, usé et détruit par un combat auquel il n’avait jamais participé. J’étais assis en silence sur ma chaise. Le fait que cet homme soit aveugle était mon unique triste soulagement; il ne pouvait voir ma tête alors que je luttais silencieusement contre les larmes, pour qu’elles ne sortent pas de mes yeux. Au bout quelques minutes qui ont paru des heures, il a commencé à parler. De triste et injuste, ce qu’il m’a dit est devenu épouvantable.

Comme la plupart des réfugiés syriens au Liban, Bilal vit avec sa famille dans une zone rurale pauvre, dans des conditions de vie primaires insupportables au 21ème siècle, entouré par une communauté locale qui souffrait déjà de la pauvreté, de la surpopulation et du manque d’éducation; et ce n’est pas étonnant, une communauté qui a su trouver plusieurs façons de profiter des réfugiés syriens.

Bilal est bien connu dans la rue où il réside (un homme aveugle avec une canne cassée et deux enfants ne passe pas vraiment inaperçu), il sert d’amusement à ses voisins « si bien rangés ». On l’appelle l’aveugle. Il redoute les secondes par lesquelles il doit sortir de chez lui et marcher dans la rue, où sa femme est nsultée. Les enfants du voisinage le provoquent jusqu’à ce qu’il fasse la seule chose qui lui est possible de faire, devenir fou, hurler et jurer cependant qu’ils se moquent de sa réaction.

Bilal a été volé au moins 5 fois.

L’une des fois dont il n’arrive pas à se remettre est celle où il emmenait son bébé Alia à la clinique locale pour un examen médical de routine. Un homme s’est approché de lui et lui a arraché son portefeuille de la poche avant de sa chemise; « s’il vous plaît, je dois prendre ma fille chez le médecin, j’ai besoin d’argent pour payer le transport »… « Tu peux marcher » lui a répondu le voleur. Bilal est devenu fou et a commencé à jurer. Il a alors été battu devant sa femme et ses enfants par un homme qu’il ne pouvait voir.

Bilal s’est arrêté quelques secondes après m’avoir raconté cela…

« Je veux tuer ma femme et mes enfants et me tuer ensuite… J’aurai aimé que nous soyons morts en Syrie avec Ahmad ».

Vous savez le pire? C’est que je le comprends.

Liban pluriel et Liban du refus de l’autre: une « indécente gageure »! (Souha TARRAF)

Ô citoyens déboussolés! (1)

En cet été 2013 le tableau libanais est plutôt sombre: la guerre en Syrie en est à sa troisième année et les réfugiés syriens au Liban  échouent par dizaines de milliers sous des tentes, dans des garages, des constructions inachevées, quelques centaines d’autres dans des villas et appartements ordinaires ou de grand luxe. Les foyers de tension sont de plus en plus fréquents à travers le pays avec des interventions d’une armée qui tente de se démultiplier, les institutions de l’Etat sont de plus en plus paralysées; en particulier, le gouvernement Miqati est démissionnaire depuis plus de 3 mois et le gouvernement Salam ne semble toujours pas prêt d’être formé.

La question qui, tous les jours, préoccupe les gens de la rue est:  où allons-nous aujourd’hui, sommes-nous si perdus, déboussolés? Et les « hauts responsables », sont-ils vraiment préoccupés par les sentiments et l’opinion des gens? C’est là un tout autre problème: essayons donc d’orienter notre boussole tout seuls!

Deux négations ne faisaient pas une Nation (Watan), elles ne suffisaient pas pour élaborer un Etat (Dawla) aux premières années de l’Indépendance? La situation est pire aujourd’hui puisque le sens même de la nation et de l’Etat au Liban est en recul au profit l’enfermement communautaire et confessionnel, à l’heure d’internet et de l’ouverture aux flux mondialisés – à l’heure d’un village-monde interconnecté en permanence.

Relisons donc Georges NACCACHE pour nous aider à comprendre « où nous en sommes » aujourd’hui:

« « Ni Occident, ni arabisation »: c’est sur un double refus que la chrétienté et l’islam ont conclu leur alliance. Quelle sorte d’unité peut être tirée d’une telle formule? Ce qu’une moitié des Libanais ne veut pas, on le voit très bien. Ce que ne veut pas l’autre moitié, on le voit également très bien.

Mais ce que les deux moitiés veulent en commun, c’est ce qu’on ne voit pas. Telle est l’indécente gageure dans laquelle nous vivons. (…)

La folie est d’avoir élevé un compromis à la hauteur d’une doctrine d’Etat – d’avoir traité l’accident comme une chose stable -, d’avoir cru, enfin, que deux « non » pouvaient, en politique, produire un « oui ».

Le Liban, par peur d’être simplement ce qu’il est, et à force de ne vouloir être ni ceci ni cela, s’aperçoit qu’il risque maintenant de n’être plus rien du tout.

Nous payons l’utopie des embrassades historiques de Gemmayzé et de Basta: un Etat n’est pas la somme de deux impuissances – et deux négations ne feront jamais une nation.»

Georges NACCACHE, L‘Orient, 1949

Alors où en sommes-nous, nous autres citoyens libanais,  plus d’un demi-siècle après? Toujours aussi perdus, toujours pris dans une « indécente gageure« ! (selon les mots du journaliste)

La version actuelle du « ni… ni… » serait ni Orient sunnite (courant wahhabite saoudien) ni Orient chiite (courant khomeyniste iranien) : et par-delà le schisme profond 8 mars-14 mars, nous sommes dans un double refus de l’autre. Politiquement, les uns (majorité de musulmans sunnites) veulent ignorer que les autres (majorité de musulmans chiites) existent et appartiennent de plein pied à l’entité Liban, et réciproquement. Dans une telle perspective, les possibilités de choix des chrétiens rétrécissent cruellement.

Nous nous trouvons dans une zone de très grande turbulence, au plan intérieur; après les nombreux rounds de combats entre Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen à Tripoli et après Qousseir (implication officielle de Hezbollah dans les combats en Syrie du côté du régime al Assad) et Saïda-Abra (affrontements entre les salafistes menés par Al Assir et l’armée libanaise), les secousses pourraient devenir de plus en plus fortes et rapprochées à travers le pays.

Nous souffrons plus que jamais d’être dans un pays sans ligne directrice, sans autre accord de fond sur le « vivre ensemble » que le mauvais compromis de 1943, amendé à Taef (1990) et encore retouché à Doha (mai 2008) – à chaque fois, à la suite de rapports de force armée et non pas à la suite de calmes discussions. Que faudra-t-il pour que les Libanais fondent, ensemble enfin pacifiés, leur propre mode et accord de vie commune? Ont-ils oublié qu’ils partagent un territoire commun, des « valeurs » culturelles communes, pour ne pas dire des « us et coutumes »?!

Combien de guerres « civiles » – qui n’ont évidemment rien à voir avec la civilité : lire ou relire Ahmad BEYDOUN ou, sur un autre plan, Rami HAGE ou Youssef BAZZI –  oui, combien de guerres faudrait-il, combien de générations sacrifiées, grandies au rythme des armes automatiques, des attentats, des voitures piégées, d’une atmosphère de « aayshîn« , « nous vivons/nous sommes vivants« ?! Combien de manifestations pacifiques faudrait-il pour que les dirigeants politiques entendent la rue?

Mais la rue ne s’exprime même plus: nous sommes « déboussolés ».

Non seulement déboussolés mais aussi divisés, compartimentés, segmentés.

Et pourtant… combien sont-ils les habitants de Nabatiyé, Jbaa, Qana, Sour, Bint Jbail, en majorité chiites, qui voudraient véritablement vivre non plus « à la libanaise » mais comme en régime iranien, avec le Wilayet-fakih que se reconnaît le Hezbollah comme référence d’autorité supérieure et non pas l’Etat libanais?

A l’heure de l’ordinateur individuel portable, du smartphone, des tablettes et de l’internet « portable » littéralement dans la poche de chacun, à l’heure toutes les familles ont des enfants, des frères, des cousins en Afrique, en Australie, en Amérique (Nord et Sud), en France et ailleurs, à l’heure de l’interconnexion permanente et d’un pluri-linguisme comme « marque de fabrique » des Libanais, qui voudrait vraiment d’une fermeture sur le seul communautaire?

Ces territoires de flux mondialisés et ces dynamiques migratoires sont le Liban actuel, au-delà des frontières étriquées et disputées du pays d’origine, loin des enfermements confessionnels!

Et combien sont-ils vraiment, les résidents de Tariq-Jadidé, Saadnayel, Bebnine, Tripoli et Saida, majoritairement sunnites, qui ne voudraient plus de leur rythme de vie « à la libanaise » et préféreraient suivre le style de vie wahhabite où les femmes ont si peu de droits (même pas celui de conduire seules leur voiture!), suivre le régime politique wahhabite où la référence/déférence suprême est le Roi?!

Tous ces gens de Tariq-Jadidé et Tripoli, Nabatiyé et Bint Jbail (Sud), Haret Hraik et Badaro, boulevard Hadi Nasrallah (Dahiyé) et rue de Syrie  (Tripoli), Mar Mikhael, Mazraa et Sassine (Beyrouth) et Azmi (Tripoli), de toutes confessions, ont-ils si peu en commun? Ils sont tous citoyens d’un même pays et d’une même culture plurielle, ouverte comme est notre époque plurielle, métisse, ouverte à tous les flux; seul le politique les sépare jusqu’à les mettre les uns face aux autres, armés derrière des sacs de sable! Comment arrêter cette folie, avons-nous complètement perdu la boussole? Comment donc la retrouver et la réparer?

Pour essayer d’apporter des réponses à cette question, je voudrai faire part de mon expérience et mon propre regard sur ce qu’on appelle « la colère sunnite »  ou « le ressentiment sunnite », qui ont fait les gros titres des journaux aux lendemains des deux jours de folie furieuse à Saida-Abra les dimanche 23 et lundi 24 juin derniers.

Les choses me paraissent beaucoup plus complexes et profondes que le seul niveau visible et si médiatique de la colère de manifestants « barbus », de voyous (zaaran) en mobylette et encagoulés, de miliciens armés et provocateurs dans les rues de Tripoli, Beyrouth, et Saïda. Mais j’aurai besoin de l’espace de deux billets: merci aux passants-lecteurs de prendre le temps de « s’attarder », le sujet me paraît si important que je me permets cet « étalement » estival!

A côté de la « colère sunnite » il y a en effet, sur un autre plan, ce que j’appelle « l’inquiétude chiite »: recroquevillés sur leurs différents acquis, cette inquiétude des gens (le niveau sur lequel je me place toujours) est légitime au regard de la géopolitique et par-delà les discours hégémoniques ou hautains des dirigeants de la communauté, et elle n’est pas assez prise en considération me semble-t-il.