Indefensible: Idlib and the left – Leila Shami with an introduction (in french) by Catherine Coquio

Idlib n’est pas «l’épilogue » de l’insurrection citoyenne en Syrie – contrairement au titre d’un article récent du journal Le Monde –  mais un cri de résistance civile à entendre et répercuter, dans la longue nuit actuelle. Ce qui s’y est passé et ce qui s’y prépare contient, comme le montre bien Matthieu Rey dans […]

Plaidoyer pour les civils libanais! (1) Pour la cause des femmes – Souha TARRAF

 

#nolawnovote#kafa
#nolawnovote#kafa

Je vis au Liban, ce petit pays-sables mouvants, ce pays-dérive, ce pays-mirage aux douceurs et douleurs mêlées… Un pays aux couchers de soleil beaux à tomber par terre, aux magnifiques ciels d’hiver quand ils rejoignent la mer entre deux orages. Un pays aux sourires familiers à faire chavirer les plus endurcis, réchauffer les coeurs les plus engourdis. Un pays beau et compliqué comme tous les pays et toutes les cultures du monde. Un pays où l’on parle plusieurs langues, où se croisent et s’entrechoquent plusieurs mondes…

Ce pays-là est le mien : il pourrait y faire si bon vivre!

J’observe les gens dans leur vie quotidienne. Je les écoute, je lis leurs avis, espoirs, leurs plaintes et besoins, qu’ils soient épiciers, livreurs-delivery en scooters, femmes de ménage, journalistes, médecins, enseignants, artisans, jeunes et moins jeunes. Et je ne sais comment traduire tant de courages et de pessimismes mêlés – à tous les niveaux de l’échelle sociale, dans différents quartiers et régions du pays, selon diverses croyances religieuses et affiliations politiques – en un texte de quelque utilité, porteur de quelque lueur!

Que dire de plus, au nom des gens?! Que peuvent encore les civils au Liban, « de tout temps » pris au piège de la géopolitique et des rivalités pour le pouvoir ? Où se trouvent aujourd’hui les expressions d’une civilité minimale, dans un pays annoncé ‘depuis toujours’ mort -né ; un pays où suivre les informations est, au minimum, déprimant!

Etat des lieux de notre propre délitement en live et in progress, ce texte est un hommage à la société civile libanaise, résistante à sa façon à mille obscurantismes, censures et obscénités érigés en arts de vivre et de gouverner au XXIème siècle!

La véritable obscénité réside dans l’indécence et la violence de comportements, devenus si ordinaires: elle est dans une corruption massive et diffuse que chacun finit par trouver « naturelle », dans ces images de corps déchiquetés après un attentat et montrés très vite sur tous les écrans (parce qu' »il faut », pour le scoop), dans ces enfants au regard triste qui vendent leurs roses rouges ou leurs chewing-gum aux passants et automobilistes, dans ces jeunes miliciens qui tuent pour presque rien, quelques dollars (et d’ailleurs, tuer pour quoi?…) et paradent fièrement avec leurs armes… la liste est si longue.

Il y a quelques semaines, lors du téléscopage médiatique de la vraie-fausse « affaire Jackie Chamoun » et du meurtre d’une rare sauvagerie de Manal Al Assi par son époux, l’obscénité a consisté en un incroyable renversement des réalités, énoncé et dénoncé par la journaliste Rayan Majed dans cet article: When killing a woman is a “private matter” and nudity a public matter!

Oui, les civils libanais ont droit à une ode!

Ce vous, ce nous, ce toi et ce moi qui persistons à faire comme si…

A vivre comme si la guerre et la mort ne rôdaient pas, toujours plus assoiffées de sang, de larmes et de divisions; de plus en plus proches de nous… Parfois, elles pénètrent et s’installent en nous, dans les têtes; quand elles envahissent les coeurs, quand la noirceur s’installe, il n’y a plus rien à faire, plus rien à changer.

A vivre comme si le pays n’était pas complètement déglinglé, comme s’il ne (nous) fuyait pas de partout!

A faire de « sérieux » projets d’avenir qui ressemblent à de hasardeux plans sur la comète, lorsque nos lendemains sont tous les jours incertains. Et pourtant ils fonctionnent ces projets, c’est tous les jours miracle au Liban… Et pourtant ils tournent!

A y croire malgré des infrastructures et des flux (routes, eau, électricité, internet, téléphone…) structurellement, chroniquement aléatoires, nous le savons bien: et aucun gouvernement ni aucun bayan wizarî (déclaration du gouvernement) âprement négocié n’y changeront rien !

Ode à tous ces modestes employés de boutiques, bureaux, supermarchés et tous locaux de services. Ode à ces enseignants, élèves, étudiants, médecins, artistes, écrivains, éditeurs, juristes, journalistes, sportifs, investisseurs immobiliers, architectes, hommes d’affaires, citoyennes et citoyens « ordinaires »… à tous ceux-là et toutes celles-là qui constituent la société civile et qui voudraient encore y croire. Tout simplement, croire qu’il est encore possible de vivre et parier sur un avenir au Liban.

Roulement de tambours: le 8 mars est redevenu le symbole de la mobilisation et de la lutte des femmes libanaises!

Il reste en effet des lueurs d’espoir! Réuni(e)s dans un beau « yes we can » (baad!), les participant(e)s à la manif pour les droits des femmes libanaises ce 8 mars 2014 à Beyrouth étaient heureux et heureuses d’être là, ensemble.

Cet après-midi-là, les femmes ont repris possession de « leur » date – même si elles aimeraient ne plus avoir à la célébrer! C’était un vrai beau moment, un signe rassurant de maturité citoyenne et politique: hommes et femmes  de ce pays ont tout simplement réussi à être ensemble par-delà leurs différentes orientations politiques! Ils étaient quelques milliers à défiler joyeusement et paisiblement dans les rues d’une capitale et d’un pays cerné par les menaces d’attentats, sous le contrôle de l’armée libanaise et devant des automobilistes bloqués et bienveillants, ô miracle!

Représentation théâtrale hurlée d’un sombre mariage, marche de mères et proches de plusieurs femmes tuées par leurs compagnons, slogans et affiches en tous genres, djembés africains… Avec une vedette symbolique et triste incontestée, la cocote-minute portée tout le temps du parcours par une femme souriante et décidée: « cet instrument est uniquement un ustencile de cuisine ». Il a été utilisé comme outil de meurtre d’une jeune femme (Manal al Assi) par son mari, il y a quelques semaines à Beyrouth ; voir ce reportage  de presse sur la manif ou encore celui-ci.IMG_8868

La marche a duré plus longtemps que prévu, nous n’avons plus si souvent l’occasion (et le cran) de nous réunir ainsi pour des causes transversales qui ne soient ni du camp du 8 mars ni du camp du 14 mars: les promesses d’un nous nous retrouverons ont été nombreuses, notamment de la part de l’Ong KAFA (ça suffit), de MARCH (contre la censure), Women in Front et bien d’autres encore…

Et si le slogan « jinssiyati« /ma nationalité devait être central et a été éclipsé avec la médiatisation récente – et nécessaire –  des violences domestiques, la journaliste et auteure Roula Douglas a pallié de belle manière sur les écrans de télévision au manque de visibilité de cette revendication, pourtant ancienne et majeure: le droit des femmes libanaises de donner leur nationalité à leurs enfants! On peut lire en version écrite le point de vue limpide de Roula Douglas sur ce sujet, que les législateurs libanais refusent de considérer sous le prétexte fallacieux du fameux tawtin des Palestiniens.

Pour sa part, la journaliste Médéa Azouri l’a relevé  haut et fort : nous sommes toutes des salopes  emboîtant résolument le pas au mouvement qui avait ouvert la voie en France à la légalisation de l’avortement il y a… 40 ans!

Quant à la chercheure Pamela Chrabieh, elle signe un excellent papier de synthèse sur ces mouvements féministes – son blog (http://www.redlipshighheels.com) est une plate-forme majeure de réflexion sur le féminisme et sur les femmes libanaises. Elle observe l’amorce d’un nouvel élan de mobilisation (facilité par les réseaux sociaux) et relève l’importance d’une meilleure coordination entre les nombreux mouvements de protestation et de revendication, pour gagner en efficacité et résultats juridiques et politiques.

Cette manifestation d’unité, si bien démontrée le 8 mars, pourra-t-elle se prolonger et aboutir à des victoires juridiques (et l’application des textes!) tel un amendement  contre le mariage des très jeunes filles, et aussi l’amendement au projet de loi sur la violence domestique, déposé depuis 2010, pour punir les hommes de viol contre leurs épouses? Rendez-vous mardi 1er avril, jour où ce projet de loi va enfin être discuté au Parlement, dans l’objectif d’être adopté. Une très belle campagne se développe dans les réseaux sociaux, portée par l’ONG KAFA: #nolawnovote#kafa pour suivre spécifiquement l’adoption ce projet de loi.

En attendant, 49 députés sur 128 n’ont toujours pas signé la pétition réclamant la clause sur le viol des femmes par leurs époux! (lire ici cet article de Rayan Majed)

 

8 mars 2014, Beyrouth
8 mars 2014, Beyrouth

 

8 mars 2014, Beyrouth
8 mars 2014, Beyrouth

Ce bateau un peu ivre, un peu arche de Noé, nommé Liban (Souha TARRAF)

 Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d’autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles; et remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils sont gagnés soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes (Saint-John Perse, Exil).

Il sera ici question de mouvements de gens (ceux qui partent, ceux qui viennent, ceux qui reviennent) et de sédentarité (ceux qui restent et résistent contre différentes formes d’incivilités), d’Etat et de citoyenneté: telle est la trame de ce post qui tangue un peu!

« Le passeur nous a dit de déchirer et jeter nos passeports, ce qu’on a fait. Puis on a marché des heures et des heures dans une forêt  où le sol est glissant, humide, on n’y voyait rien et il était interdit de s’éclairer pour ne pas nous faire repérer. Quand nous sommes arrivés, sales et crevés à bord d’une petite embarcation tout près des côtes grecques, les policiers nous ont engueulés et empêchés de débarquer, repoussant notre embarcation de toutes leurs forces. Renvoyés. Nous sommes repartis vers la Turquie et dépensé là-bas tout ce qui nous restait d’économies avant de pouvoir rentrer. Tebbaneh? C’est un paradis… Il faut juste que je retrouve du travail… ».

C’est une histoire comme il y en a tant, celle du fils de Oum Mohammad parti tenter l’aventure de l’émigration clandestine vers l’Allemagne et revenu bredouille de « l’enfer » comme il dit, toutes ses économies fondues (sans que je puisse vérifier le détail de tous  ses dires).

C’est une histoire commune et connue: le Liban est un pays de départs et d’arrivées, il a une importante diaspora à travers le monde.

C’est un pays-escale, depuis des siècles. Oublions les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Francs, les Ottomans et d’autres encore et remontons seulement à la dernière centaine d’années: il y a ceux qui sont partis, ceux qui sont arrivés, ceux qui sont passés, ceux qui sont revenus… Les grandes vagues d’arrivées ont été celles de Kurdes, d’Arméniens, de Palestiniens, d’Irakiens et aujourd’hui de Syriens.

Et le pays est resté amarré à quai, vaille que vaille. Ses quais en ont vu des départs et des retours de générations de Libanais, des jeunes célibataires ou en couple, des familles entières, des personnes plus âgées revenant au pays… Au gré des circonstances les mouvements d’hommes peuvent varier mais ils ne se sont jamais arrêtés, ils font partie de la dynamique ce pays. De différentes manières, par des investissements dans tous les domaines (financier, immobilier, foncier, économique en général, mais aussi culturel et politique) ces mouvements traduisent un attachement à l’égard du pays-patrie (watan), à l’égard de ce territoire que l’on résume trop souvent à une jetée d’embarquement (embarcadère) et de débarquement (débarcadère). Outre leur rôle majeur dans le maintien de l’économie libanaise ces mouvements humains participent à l’élaboration d’une territorialité et d’une citoyenneté assumées, au sens minimal d’appartenance à un territoire et à un Etat (sans détailler ici des questions très complexes: oui mais quel territoire ou quelle partie du territoire, oui mais quel Etat…).

A l’heure de l’internet omniprésent, de Facebook à Twitter et Whatsapp et autres, on ne peut en effet ignorer le rôle des flux d’information et de communication dans la construction d’une culture citoyenne (même dé-territorialisée, en jargon de géographe). Des Libanais qui vivent à l’extérieur contribuent donc, en particulier, à la construction de la citoyenneté : un « luxe » (qui est un droit bien sûr) auquel n’accèdent pas toujours ceux qui vivent et essaient de travailler sur place dans des conditions matérielles parfois difficiles. Et comment participer activement à la vie citoyenne dans un pays où convictions et volontés des gens sont des slogans théoriques, mille fois moins porteurs et concrets que travail immédiat, pain quotidien et autres nécessités de base pour un grand nombre d’habitants aux revenus très modestes? Dans un pays où l’Etat, cette entité qui devrait être solide et centralisatrice autour de l’idée de patrie commune et du cèdre-symbole collectif, est empêché souvent par ses propres représentants (officiels et/ou élus) de se développer et se consolider? On bute toujours sur le même point: l’Etat ou du moins l’absence de l’Etat, une absence décriée en choeur… cet Etat à la fois désiré et combattu avec application par tous!

Jusqu’à peu tout cela « fonctionnait », tout cela « tenait » plus ou moins mais ça tenait, le bateau (Liban) était à quai, amarré solidement: « shi aajib bass machi, khash-khash bidoun khash-khashi… bass machi… » ! (Ziad RAHBANI)

Qu’est-ce qui fait que la corde qui retenait notre frêle bateau est en train de lâcher et qu’il pourrait aller à la dérive? Est-ce parce qu’il menace de se briser à force de recevoir des coups et de supporter plus qu’il ne peut – jusqu’à se casser en deux parties (les fameux 8 et 14 mars), voire plus?

Depuis l’année 2005 le pays tangue dangereusement, il vogue et dérive sur place mais il n’a pas cassé, il ne s’est pas fracassé sur le quai, plus exactement entre deux quais (Syrie et Israël) ; sa corde s’est allongée en s’effilochant mais elle n’a pas (encore) lâché.

Et aujourd’hui, quoi? Aujourd’hui, il ne tient qu’à nous (les résistants au quotidien, les civils) : elle (la corde) ne tient que par nous. Nous espérons qu’elle ne lâchera pas et qu’il (le pays-bateau) ne va pas finir par se briser en heurtant un récif imprévu. Mais notre pouvoir d’agir est très limité tant que nous resterons si divisés sur la signification et la configuration de notre maison commune, le Liban. Résidents à temps complet, à temps partiel ou de passage, nous participons tous à l’édification et à la dé-construction permanente des charpentes de la maison (ou de l’embarcation commune) : de manière passive ou dynamique, notre responsabilité de citoyens est engagée, il est donc injuste et insuffisant de montrer du doigt les seuls dirigeants en tant que responsables politiques.

Incivilités vs Résistances: un cycle interminable?

Et que faire d’autre que continuer, résister? Résistance des individus et des groupes de la société civile… Comment une économie, une société peuvent-elles se maintenir dans les conditions extrêmes que traverse actuellement le Liban?

Les élèves et les étudiants qui persistent à ne penser qu’à leurs examens malgré le bruit des tirs ou des bombardements font de la résistance. Les enseignants, les commerçants, les employés, les médecins qui travaillent chacun dans son domaine, les avocats qui persistent à faire appliquer la loi dans un pays dévoré par l’anarchie, la corruption, la militarisation des esprits…en un mot par le manque d’Etat, tous ces gens-là font de la résistance. C’est une résistance silencieuse, civile… et tout simplement citoyenne.

Qui se souvient que des personnalités de la « société civile » se sont réunies à Beyrouth, connues et inconnues du grand public, de tous bords politiques et confessionnels (puisqu’il faut désormais relever cet aspect de notre quotidien), pour lancer le 15 juin dernier un signal d’alarme sous les auspices notamment de l’ancien Ministre du Travail, Charbel Nahas?

Et qui se souvient que les patrons d’entreprises se sont réunis cet été pour tirer eux aussi une énième fois la sonnette d’alarme? Ils ont même organisé une grève en septembre, du jamais vu, une grève de patrons pour réclamer la formation du gouvernement!

Mais personne n’entend tous ces appels. Les groupes politiques, les personnalités politiques ont tous leurs « agendas » comme on dit ici, des agendas liés à l’extérieur et pas du tout aux besoins immédiats des gens. Qu’on se le dise!

Des mots que tout cela, rien que des mots-slogans?… Et que peuvent les mots d’une minorité de gens face aux armes des miliciens-voyous lâchés dans les rues et face aux agendas étrangers?

Traduisons concrètement, pour le cas de Tripoli et le nord du pays: le 17ème round de combats est loin derrière nous, les habitants de Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh ont soufflé de même que ceux des autres quartiers de Tripoli, Beddawi, Minieh et toute la région nord. Cet été 2013 la vie a continué, la « saison des mariages » a été bonne comme on dit par ici, il y a eu beaucoup de bombardements « joyeux », c’est-à-dire des feux d’artifice.

Les « petites » bombes trouvées par-ci par-à, les tirs sporadiques, les « petits » affrontements de quelques heures, le temps d’une soirée ou d’une nuit, des gens blessés, un homme tué, les membres d’un service d’urgences hospitalières agressés, ces détails, on ne compte plus… jusqu’aux attentats du 23 août avec leur cortège de morts et de blessés et à l’actuelle reprise des tirs (elle sera sûrement baptisée du doux nom de 18ème round). L’armée libanaise est pourtant à Tripoli et doit appliquer son fameux plan sécuritaire, comme dans la banlieue sud de Beyrouth… Elle ne garantit même pas le passage des voitures entre Tripoli et le Akkar, les conducteurs passent à leurs risques et périls, sous les tirs des snipers. La parade consiste pour les gens à emprunter une autre route, plus longue, cabossée, éreintante mais moins exposée. Ce sont là des habitudes anciennes, des réflexes d’adaptation : il y a eu la guerre de Nahr al Bared en 2007 et au milieu des années 1980 la première phase des combats Tebbaneh-Jabal Mohsen (c’était durant l’occupation syrienne, avec la guerre entre les militaires syriens et Yasser ARAFAT via leurs alliés libanais respectifs).

Ou les petites misères très ordinaires des citoyens-résistants.

Voici l’exemple d’un « résistant-citoyen ordinaire »,  Abou Omar.

Abou Omar a une boutique d’épicerie de produits de première nécessité et surtout fruits et légumes comme il y en a tant qui irriguent tous les quartiers de Tripoli et ses banlieues.

Il se rend au marché de gros en fruits et légumes de la ville, à Bab Tebbaneh, pour s’approvisionner; jusqu’à récemment, début septembre, il y a allait tous les matins ou plus exactement toutes les nuits autour de 3 ou 4 h, comme la plupart des épiciers et vendeurs de fruits et légumes de la ville et des environs.

Les rounds de combats entre Tebbaneh et Jabal Mohsen ont bien sûr changé ce rythme. Et en plus, dans la période récente se sont installés des « gros bras tatoués » comme dit Abou Omar, « kalash d’une main, talkie walkie et portable de l’autre… sous les yeux des militaires de l’armée libanaise ». Ces gros bras filtrent les entrées du souk de légumes dont ils ses sont partagées les ruelles, ils sont de telle ou telle famille-clan, de tel ou tel mouvement politique/religieux; ici à Tebbaneh ils font régner leur loi. Barrages filtrants, intimidations et racket tous azimuts.

Les commerçants en fruits et légumes de Tripoli ont dû changer leurs horaires d’approvisionnement et de fréquentation du souk: mieux vaut éviter les heures de la nuit où le lieu est lâché aux gros bras tatoués, Abou Omar comme bien d’autres préfère y aller vers 6 heures, à la lumière du jour. La marchandise est moins belle, les prix moins intéressants mais le souk plus bruyant et fréquenté, il est moins risqué. Et ce vendredi (début septembre), il est énoncé qu’après 14h, plus de marché – en fait dès midi, avant l’heure de la prière. Qu’on se le dise!

Abou Omar peste contre ces voyous (zaaran) qui font régner leur ordre. Oui il est musulman et pratiquant, oui il a fait le pélerinage à la Mecque – Haj Abou Omar – mais « ces gens-là qui se laissent pousser la barbe, se shootent en avalant des neuroleptiques et je ne sais quelles autres substances et jurent au nom du Coran n’ont rien à voir avec la religion ».

(publié le 24 octobre, revu et complété le 26 octobre)

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Comme un bateau ivre, comme une arche de Noé…

Nous arrivons à un tel niveau de blocage politique et de déprime générale! Suivre les informations quotidiennes devient une véritable épreuve pour une majorité de gens dans ce pays.

Bateau un peu ivre, un peu arche de Noé…. il m’a paru temps de proposer ma lecture sur les quelques houleuses années de l’après 14 février 2005, lorsque nous sommes entrés (à nouveau?) dans l’oeil du cyclone. J’ai pour cela créé un autre blog, spécifique, sous forme de lettres à une amie, écrites dans cette période 2005… et après.

C’est un blog très personnel bien sûr, mais dans le même temps le pronom personnel « je » y est souvent un pronom collectif –  un « nous ». Il s’agit d’un témoignage sur une période qui me paraît majeure pour essayer de comprendre les dérives actuelles du bateau-Liban, pour suivre comment « a vogué le pays », comment ont été ballotés ses habitants au gré de tous les vents… Et comment ils le sont toujours!

La vie comme elle vient : aayshîn (Souha TARRAF)

 aayshîn = on vit/on est vivants

Je voudrai dire à ceux qui me font l’amitié de lire mes textes que mon pessimisme n’est pas une sorte de seconde nature! Je sais que ce blog peut rebuter des passants-lecteurs par son aridité: je ne programme rien, ce que j’écris est simplement inspiré de ce que je vis et j’entends.

Au-delà des mille clichés sur le Liban-message, je dis les murs que je vois, que je ressens – que nous ressentons.  J’écris les angoisses d’une incertitude érigée en genre de vie.  Tout en continuant à vivre, comme d’habitude et (presque) comme ailleurs, parfois « mieux » qu’ailleurs parce qu’ici au Liban, on a appris à vivre l’instant. Ce soir ou demain ou dans une semaine, on ne sait pas trop ce qui peut arriver alors on vit (aayshîn) sans reporter à plus tard – à un éventuel plus tard quand il fera plus beau, quand le gouvernement sera formé, quand la guerre sera finie en Syrie, quand les fermes de Chebaa seront libérées, quand le front du Golan sera peut-être ouvert puis peut-être fermé, quand…

Nous avons acquis le réflexe d’éviter de nous projeter dans un futur lointain par le manque (d’habitude) d’avoir cette potentialité d’un avenir clairement tracé! Les banques, les sociétés d’assurances ont dû ré-apprivoiser littéralement leurs clients, qui ont perdu l’habitude de faire des projets à long terme! La guerre crée un rapport immédiat, dans l’urgence, au temps qui n’est en effet plus qu’immédiat. Le temps (la vie) est ce qui se passe ici et maintenant.

Cette notion du temps-immédiat couplée à l’incertitude permanente (évidemment liée au climat politique local et régional) permet de mieux comprendre le rythme et le mode de vie des gens au Liban.

Comment en effet faire des projets de construction, comment planifier de créer un centre commercial ou une entreprise de conseil en publicité et communication par exemple… Qui peut tabler sur l’avenir dès lors qu’il est si incertain?! Le pays présente pourtant un profil dynamique, à l’échelle de projets individuels et à celle d’entreprises importantes, multinationales parfois. Le Liban, un pays instable politiquement? Il faut croire que cela ne décourage pas facilement les investisseurs et que d’autres facteurs entrent dans leur choix comme l’offre culturelle de Beyrouth, le niveau de qualification du personnel libanais, etc.

De plus, la résistance d’individus et de très nombreuses associations de la société civile (Marathons de Beyrouth et Tripoli, Festivals de Beiteddine, Jounieh, Tyr, Baalbeck…) contribue à maintenir une certaine vie culturelle et sociale malgré des aléas permanents qui font la vie ordinaire, comme par un retournement de l’ordre des choses.

Il s’agit souvent de vivre l’instant, de « le prendre comme il vient », de « faire la fête ce soir et pour demain on verra bien ». Cela n’a rien à voir avec un quelquonque tempérament libanais ou méditerranéen « traditionnel »!

Durant les années 1980, je ne comprenais pas comment des gens pouvaient décemment aller à la plage à Beyrouth pendant qu’au Sud la guerre faisait rage. Je n’avais pas compris que cette sorte d’indécence était une forme de résistance d’une part à la guerre, et d’autre part une forme de ce qui est jusqu’à nos jours la vie quotidienne et ordinaire au Liban: des lieux en conflit et d’autres où il faut continuer à vivre.

Pour ma propre expérience, l’un des moments les plus choquants a été d’entendre le bruit des bombardements à Nahr al Bared durant l’été 2007 tout en faisant mes courses à Tripoli, comme tout le monde,  ou bien en recevant des amis, à la maison, comme tout le monde. Etait-ce de l’indécence ou bien de la résistance, je ne sais plus! C’est juste ce qui nous reste d’espace de vie que l’on prend dans l’immédiat en attendant mieux – ou en attendant pire!

Il s’agit aussi, par exemple, de manger beaucoup, fumer beaucoup, boire beaucoup, conduire en dehors de toute norme de sécurité – ah la sécurité, quel grand et gros mot confortable dirait Ahmad Beydoun! Et pour le reste, on verra bien (mneb’a min shuf).

Il s’agit encore, quand on est ouvrier dans un chantier de construction et souvent Syrien d’origine, de se tenir sur une planche de bois large de 30 cm suspendue au-dessus du vide pour peindre une façade; inchallah on ne tombera pas. On peut être Syrien et tomber, Palestinien et tomber, Libanais et tomber; dans la chute il n’y a plus de nationalité.

Quand on est électricien poseur de câbles via le générateur d’électricité de tel ou tel immeuble (parce qu’au Liban, on vit toujours à l’ère du rationnement électrique), il s’agit de ne pas se tromper ni d’avoir le vertige, mal accroché tout en haut du poteau en bois. Là encore, inchallah on ne tombera pas.

Et pour cette nuée d’enfants parfois si petits,  originaires de Syrie et vivant au fond d’un garage ou sous une tente venus remplir des bidons d’eau au point d’eau public du coin de la rue (et remplir leurs journées faites d’attente), il s’agit de ne pas se faire renverser par malchance par un camion ou une voiture passant trop vite…Inchallah.