Théâtre-Catharsis: « Love and War on a Rooftop – A Tripolitan Tale »

Avant-Première, Ecole Rawdat al Fayhaa (Tripoli), 9 juin 18h 30

J’ai assisté à un petit miracle que seul l’art permet : une heure de rire intelligent et bon enfant, accent tripolitain garanti, dans un grand amphithéâtre plein d’enfants et de familles venus en bus de Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen!

Léa Baroudi, de l’ONG March qui a lancé et mené à bien le projet, présente le spectacle sous des applaudissements nourris; elle demande que les portables soient mis en mode « silencieux » pour que les comédiens amateurs qui jouent pour la première fois « pour de vrai » en public bénéficient de calme… Je me demande quel niveau de silence sera obtenu, au milieu des pleurs et cris des bébés et enfants nombreux dans la salle!

Eh bien le miracle a lieu dès la première scène, celle de la vie ordinaire à Tripoli ou n’importe où ailleurs sur une terrasse d’immeuble au Liban: deux jeunes femmes en jean’s mode serré-déchiré et cheveux voilés discutent, l’une étend le linge et l’autre trie des lentilles pour l’éternel moujaddara (plat traditionnel du pauvre, à base de lentilles).

La sauce prend immédiatement, le public est sous le charme de ces mots, ces femmes et ces gestes de son propre quotidien!

La grande finesse de la mise en scène, signée Lucien Bourjeily, vient de ce qu’un metteur en scène est… mis en scène, casquette à l’envers, grande gueule – plus vrai qu’en vrai! – jean’s coupé, troué et porté bas comme tout loubard de Tripoli.

Il est le liant, la clé de cette pièce qui se déroule donc sur une terrasse d’immeuble, exposée aux tirs des snipers et espace privé-public par excellence. On y étend son linge, on y joue aux cartes en fumant le narguilé, on s’y réfugie par fortes chaleurs… et on y rêve lorsque l’aimé ou l’aimée est de la confession « opposée », du quartier « opposé », du camp d’en face!

Qui est donc « l’ennemi », « l’autre » – cet Autre qui est (en) nous, (en) vous, (en) nous tous? Comme l’écrit Khaled Mehreb, « les choses sont dites par leur nom » et le miracle est qu’on rit (de soi-même!): le public venu de Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh rit de bon coeur, de tout coeur de ses propres terreurs et travers! De ses propres malheurs: divisés parce que trop pauvres pour savoir/pouvoir réagir.

La pièce s’achève et l’on voudrait encore suivre ces jeunes (souvent ex-miliciens, faute de mieux) dans leurs histoires d’amour et de haine éteinte!

Les selfies, sourires et discussions entre les gens du public et ces comédiens merveilleux se prolongent, la magie de l’art se lit sur les visages, les mots dans l’amphithéâtre et à l’extérieur. Des visages souriants. Heureux, tout simplement.

Merci à l’ONG March (Léa Baroudi – Jad Ghorayeb) et Lucien Bourjeily et un grand bravo à ces jeunes comédiens si généreux, si heureux de montrer leur Tebbaneh-Jabal Mohsen, leur manière de vivre ensemble… leur manière d’avoir appris à re-vivre ensemble pour de vrai, grâce au théâtre.

Il reste à souhaiter que cet exemple de travail soit suivi par d’autres, beaucoup d’autres opérations théâtrales/théâtralisées de catharsis : cela est hautement salutaire pour un pays si petit géographiquement mais bourré de frontières mentales. Un pays malade de ses confessions et, surtout, malade d’une classe politique et financière qui s’auto-regénère et développe ses tentacules à travers les quartiers, les régions et les esprits.

PS: pour la petite histoire, le terme de catharsis m’est venu comme une évidence au moment où je concluais ce topo. En voici la double définition  (selon le dictionnaire Antidote):

– au plan philosophique, selon Aristote la catharsis est « l’effet de purification des passions produit chez les spectateurs d’une représentation dramatique »

– au plan psychanalytique, il s’agit d’une « libération émotionnelle liée à l’extériorisation de souvenirs longtemps refoulés d’évènements traumatisants ».

Dominique EDDE avait raison, qui appellait la psychanalyse au chevet du Liban dans sa « Lettre Posthume »!

Souha TARRAF

Tripoli, la ville et le cosmopolitisme. Dr. Antoine COURBAN (Souha TARRAF)

Conférence « Tripoli dans le réseau des villes méditerranéennes » (28-03-2015)
C’était un vendredi de la fin mars en fin d’après-midi à l’Université Arabe de Tripoli,  un ensemble de bâtiments massifs construits face à la mer. Nous sommes dans un amphithéâtre flambant neuf et devant un parterre de gens « respectables » (des étudiants, des médecins, des universitaires…), un échantillon de l’intelligentia de la grande ville du nord, Dr. Courban va parler dans un arabe parfait de Tripoli – sa ville natale, la ville de son enfance – « au sein du réseau des villes méditerranéennes ». Et plus précisément, de la ville méditerranéenne cosmopolite incarnée par Tripoli : cet énoncé m’enchante… il ne s’agira pas de cours ni magistral ni classique sur la place et le rôle de cette ville dans le fonctionnement des espaces urbains de la Méditerranée, description, cartes et chiffres à l’appui!

[Rien que ça, Tripoli la cosmopolite! …Et me reviennent les mots nostalgiques de Philippe Kandelaft:

« Je cherche le présent

qui me renvoie le passé

tant il est absence

alors qu’il est bien vivant.

C’est le chemin de l’école,

parcouru à pied,

sous la pluie, sous le soleil,

éternel chemin de l’avenir,

avec pour seuls témoins,

tantôt le silence, tantôt les commerces,

quelques voitures qui tentent

de trouver leur route

dans les embouteillages quotidiens,

les pavés, un bâtiment, un arbre,

un homme, une femme, un artisan,

le changeur, le pharmacien, le serrurrier…

(…)

Eternel chemin que celui de l’école,

enfoui dans le brouhaha

des marchands ambulants

et les klaxons des voitures,

aujourd’hui englouti par la vague déferlante

du silence. »

(Ph. KANDELAFT, Emprisonné dans mes souvenirs, in « Syllabes décousues », Dar an-Nahar 2005, page 108-110)

En ces temps troublés où le nom de « Tripoli » a souvent été réduit à des axes (mahawir) d’affrontement, où la ville a été divisée, écartelée entre Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen, deux organismes que « les gens de la ville » réfutent, par ailleurs, comme faisant partie de l’ensemble urbain! Elles sont tolérées comme étant tout au plus des parties extérieures, rajoutées… comme des étrangères.]

Dr. Courban trace sa route calmement et évoque la Mare Nostrum devant un public attentionné, peu habitué d’entendre de tels mots et auteurs mêlés à leur ville et leur région: l’exposé commence par une citation de Calvino, Les villes invisibles… Je rêve! Calvino en arabe, à Tripoli et à propos de Tripoli!

A l’instar de Calvino – sur La Ville (Venise) jamais nommée et toujours en filigrane – chacun porte en lui « sa ville » , « sa » Venise à lui.

Quant à la Venise de Kublai Khan…

« – Sire, désormais je t’ai parlé de toutes les villes que je connais.

-Il en reste une dont tu ne parles jamais.

Marco Polo baissa la tête.

-Venise, dit le Khan.

Marco sourit.

– Chaque fois que je fais la description d’une ville, je dis quelque chose de Venise.

– Quand je t’interroge sur d’autres villes, je veux t’entendre parler d’elles. Et de Venise, quand je t’interroge sur Venise.

– Pour distinguer les qualités des autres, je dois partir d’une première ville qui reste implicite. Pour moi c’est Venise. » (extrait lu en arabe)

Dr. Courban commence par rappeler que Tripoli fait partie du réseau des villes du programme EuroMed créé en 1995, sans résultats concrets: à une conférence tenue récemment à Livourne, il a proposé un véritable plan Marshall pour Tripoli et pour toutes les villes du bassin méditerranéen – pour qu’un véritable Mare Nostrum renaisse, re-émerge « de toutes ces ruines ».

[Où les mots se chargent brusquement de significations inattendues, l’Histoire étant une course éternelle dans l’espace-temps: la conférence s’est tenue quelques jours avant la mort par noyade de plusieurs centaines de migrants fuyant la misère, la guerre et toutes ses horreurs en pleine Méditerranée…]

L’interrogation lancinante de l’auteur est celle-ci:   » Qu’est-ce qui émergera de toutes ces ruines?  » en ces temps destructeurs des villes et des convictions du vivre-ensemble. L’exposé est pluri-disciplinaire (et avec quel bonheur!) et très érudit.

Antoine Courban encourage une « vision prospective » – un rêve ? – qui repose sur quelques axes majeurs : la défense de la Méditerranée comme mer ouverte au coeur d’une région aujourd’hui en feu, l’association et la coopération entre les pays du bassin méditerraéen, l’amélioration et la défense de la vie commune et enfin la mise en pratique et le développement de tous types de coopération « interne » – notamment la mise en réseau des villes de Méditerranée, pas moins!

Il oppose la reconstruction à la violence… parce qu’au final il n’y a pas d’autre choix que reconstruire et vivre-ensemble!

Il part d’un constat général: les villes du nord de la Méditerranée s’ouvrent vers un véritable cosmopolitisme et une dynamique culturelle couplés avec un important essor économique – au sein de la culture-monde. A l’opposé, les villes du sud de la Méditerranée s’enfoncent dans la nuit des obscurantismes de tous types et dans les difficultés économiques.

Le sens même de la ville est aujourd’hui en danger, la ville comme lieu des identités ouvertes, cosmopolites.

Si Tripoli est La Ville d’Antoine Courban, Beyrouth est sa ville de résidence et de travail; or ces deux villes en particulier tentent depuis 1975 de résister aux obscurantismes religieux.

Beyrouth et Tripoli ont vécu un véritable urbicide, c’est-à-dire littéralement  (tout comme Sarajevo en 1994, Damas, Alep, Homs aujourd’hui) un crime contre la ville.

« L’urbicide avait été pratiqué sur Beyrouth et le Liban depuis 1975. A partir de 1990 et des accords de Taëf, les forces de la badiya (bédouinité) et de la assabiya (esprit de corps) ont tout fait pour empêcher la résurgence de l’espace urbain. Ce rituel urbicide a culminé en 2005 par les assassinats pratiqués sur des figures éminemment symboliques de l’urbanité cosmopolite et non du particularisme identitaire. (…) La stagnation libanaise actuelle n’est rien d’autre que l’acharnement à empêcher tout épanouissement de l’espace urbain, donc de l’état de droit, au profit des territoires identitaires contrôlés par la bonne volonté d’individus, forts en gueule, qui se voient eux-mêmes comme la quintessence du corps collectif dont ils émanent. »

Tout se passe « comme si la ville était l’ennemi parce qu’elle permettait la cohabitation de populations différentes et valorisait le cosmopolitisme » (François Chaslin, Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie, 1997, Editions Descartes & Cie, Paris)

Extraits de l’article « L’indispensable mise à mort de la ville », page Echos de l’Agora in L’Orient-Le Jour, vendredi 13 juillet 2012, p.5  (publiée sur la page Facebook/Notes de Dr. Courban)

Ghassan Tuéni a protégé ce sens de la ville ouverte, cosmopolite envers et contre toutes les généralisations politiques hâtives qui ne (re)connaissent pas le sens de la citadinité, et qui fonctionnent par oppositions:

– l’individu (le singulier) vs le groupe (le collectif)

– l’identité vs la citoyenneté

– la ville vs la campagne, la région

L’auteur relève deux axes ou principes majeurs: celui de l’appartenance (menha intima2i) et celui de l’humain/l’humanisme (menha insâni)

Question: en ce 21ème siècle si mal entamé, contre qui/quoi protéger les minorités? L’axe de l’appartenance, aux deux plans individuel et collectif, résistera-t-il aux totalitarismes en cours? Comment restaurer la « convivance » c’est-à-dire le vivre-ensemble, la coexistence sociétale sinon par le pardon et la réconciliation?

La conclusion d’Antoine Courban, en forme de proposition, est claire: il prône l’établissement d’une citoyenneté basée sur le droit et non sur l’identité.
En effet le droit est à la base de (la construction de) la ville, de l’urbanité… au fond, de toute la civilité!

Les accords de Taef ont été un cadre pour le retour à la vie civile, collective, citoyenne, urbaine. Ces accords que la politologue Elizabeth Picard nommait avec raison une « coquille…vide ».

A l’échelle de Tripoli et de tout le Liban, Antoine Courban fait le pari du cosmopolitisme comme axe porteur de l’urbain, de la civilité, de la citadinité (sachant que dans un pays aussi petit géographiquement, la frontière urbain-rural est aujourd’hui quasiment virtuelle, très mince, avec une communication et une circulation continues!)

Au total, penser/panser la ville libanaise et méditerranéenne dans un cadre cosmopolite « assumé » a été le projet de Dr Courban tel qu’exposé à l’Université Arabe de Tripoli, dans une pensée riche et érudite transcrite ici seulement dans ses grandes lignes; un exposé non pas surréaliste mais lumineux!

Ain’t got no home, ain’t got no mind… Sinnerman au Liban – Souha TARRAF

 

I ain’t got no home, ain’t got no shoes

Ain’t got no money, ain’t got no class

Ain’t got no skirts, ain’t got no sweater

Ain’t got no perfume, ain’t got no bed

Ain’t got no mind…

Nina Simone à Abu Samra, Tripoli: pleins phares pleins tubes!

« Ain’t got no mind » pleins tubes, montée de Bab al Raml vers Abou Samra, on longe forcément l’université Al Manar. Huit heures du soir, il fait noir depuis longtemps, rouler évidemment pleins phares! Si vous ne le faites pas même avec (ou à cause de!) votre ceinture de sécurité, homme ou femme, vous serez vu(e) comme une mauviette.

Alors pleins phares et à pleins tubes, yalla vas-y Nina!!!

Vous croisez, un peu étonné(e), un jeune homme « normal » en short et tee-shirt qui fait son footing, téléphone portable à la main et écouteurs vissés aux oreilles. Vous avez oublié que vous êtes « chez » Mohammed el Mir ce petit bout d’homme aux grandes lunettes de 11 ans champion du monde en calcul mental! Même si pas un jour ne passe sans qu’il y ait annonce de telle escarmouche à Abou Samra, tel règlement de compte entre deux familles ou deux clans politiques, telle descente d’unités de l’armée pour désamorcer telle cellule dormante ou tel complot.

Nina Simone en est au Sinnerman, le rythme est de plus en plus rapide et saccadé et vous arrivez comme sur une autre planète, perdu(e) dans vos pensées du Pécheur face à la colère des dieux. Une voiture vous dépasse brutalement par la droite pendant qu’une autre vient à contresens; rien de plus ordinaire.

A l’un des carrefours-rond-points d’entrée du quartier un nouveau restaurant-snack, encore un, plastronne; quelques jeunes désoeuvrés sont attablés. Difficile d’avancer, une grosse caisse noire américaine (une voiture 4*4) est garée en double file, son conducteur échange des amabilités avec le conducteur de la grosse caisse grise d’en face qui se faufile autant que possible, c’est au millimètre, pleins phares bien entendu. Ne rien dire, zen attitude de rigueur: de toutes manières, pas le choix. Le terrain est (très!) hostile, vous avez là moult mouvances ‘istes’ qui rivalisent à l’étalage. La clientèle potentielle est nombreuse.

Vous arrivez à avancer? Bravo, passage devant une énorme boucherie qui fait un autre angle (décidément, ils sont très recherchés les angles arrondis!) de carrefour-rond-point, c’était un « royaume du poulet », il est devenu une « royauté de la viande »… Tenu par des Syriens originaires de Homs pas rebutés par le montant du loyer, très élevé; la clientèle est demandeuse. Lors de la dernière fête du sacrifice du mouton (adha), des enclos de moutons avaient poussé partout…et les sacrifices (de) bestiaux furent nombreux.

« Feeling good »

Dragonfly out in the sun, you know what I mean, don’t you know?

Butterflies all havin’ fun, you know what I mean:

Sleep in peace when day is done,

That’s what I mean

And this old world is a new world

And a bold world

For me.

Vous progressez vaillament entre voitures pleins phrares, voitures plus ou moins garées, étals de fruits légumes débordant sur les trottoirs et sur-éclairés… ils aident à distinguer la route. Seules les lumières blafardes issues des générateurs fonctionnent en effet, c’est leur tour de »taqnin » (le très rituel délestage électrique) dans le quartier.

Vous passez dans une rue plus contrôlée qu’une autre, il y a de gros blocs de béton on se faufile tout juste, c’est là où réside le fils de cheikh Said Chaaban. De toutes manières le rond-point suivant (celui d’Al Qods, Jérusalem) est étroitement surveillé par l’armée. Une jeune fille en jean’s serré traverse la rue, un voile recouvre ses cheveux. Puis encore une autre, qui tient la main de son petit frère.

Voitures très récentes, luxueuses parfois: qui a dit qu’Abou Samra est un quartier pauvre? Les oliviers qui faisaient sa réputation ont presque tous disparu ; ont poussé à leur place des dizaines et des dizaines d’immeubles en quelques années, des mosquées, des commerces, quelques rares espaces de loisirs pour les jeunes et les enfants. Les familles originaires des villages du Aakkar et de Danniyeh s’agglutinent, les nouvelles générations connaissent plus la ville que les « terroirs originels »; il y a aussi des résidents de Zahriyé, de Mina et autres quartiers de la ville qui sont « montés » à Abu Samra… Il faudrait une municipalité pour gérer ce trop-plein de gens, de voitures, de constructions, de boutiques et cafés en tous genres… Allez savoir pourquoi ces périphéries de Tripoli restent sans municipalité… même si au Liban ce n’est pas une panacée! Au minimum seraient peut-être « gérés » ces monticules de poubelles qui s’accumulent le long des routes, ces débris de chantiers de construction déversés par camions entiers au milieu des dernières oliveraies?

Même tableau à Dahr al Ain, la localité prolongeant Abou Samra vers le Koura : point de passage obligé entre Tripoli et la Montagne et l’arrière pays d’Amioun, les monticules de détritus s’accumulent en divers points de la route principale. Cette ancienne résidence d’hiver des habitants de Bcharré et autres localités de la montagne n’a pas de municipalité et vit une explosion des constructions et de toutes sortes d’activités commerciales et tertiaires (universités privées, écoles, instituts privés de formation professionnelle…), outre l’installation de nombreuses familles de réfugiés syriens. Sans oublier les familles libanaises de Jabal Mohsen ayant fui les rounds de combats.

Vous rentrez chez vous et passez obligatoirement, à l’entrée de votre village, par ce « camp » de fortune fait de tentes et « habitations » provisoires pour des familles de réfugiés syriens, il est là un peu en contrebas de la route depuis plus de deux ans, les enfants remplissent des bidons d’eau et font passer le temps comme ils peuvent, certains vont à l’école, d’autres travaillent dans les chantiers avoisinants, d’autres encore s’ennuient et « tuent » les heures au bureau de Save the Children ouvert il y a quelques mois… Le point d’eau au bord de la route a été renforcé, les WC-douches mieux aménagés grâce au Unhcr…

C’est un provisoire qui dure, comme tout au Liban.

Vous passez votre chemin, au milieu de la chaussée un minuscule chaton est tétanisé par vos phares, il finit par se déplacer… Non loin de la place du village sont installés devant la boutique de l’unique épicier quelques jeunes et moins jeunes hommes ; ils discutent, fument le narguilé, regardent la télé, tapotent sur leur clavier de portable… Vous en oubliez vite Abou Samra, ses rues désordonnées et bruyantes, ses grosses caisses et les drapeaux et calicots noirs qui y barrent de plus en plus les horizons. Vous en oubliez tout.

La voix de Nina Simone est là, majestueuse.

 

Surréaliste? Mythologique? Epique? Je dois revoir mes classiques!

Il est presque midi. Vous êtes dans le sud du pays près de Nabatiyé, vous passez sur une petite route de village; vous écoutez et réécoutez religieusement « Feeling Good » de Nina Simone (encore!) et vous croisez, surgi vous ne savez comment, un jeune homme en jean’s et tee-shirt blanc rougi de sang, le front et le visage tout sanguinolant, une chemise blanche rougie à la main. Sa démarche est hésitante, comme perdu d’être seul sur la route vers chez lui.

Vous croisez encore une toute jeune fille, beaux cheveux longs en jean’s serré et portable à la main, comme rentrant d’un spectacle « un peu fort »; une aimable personne au volant d’une voiture de sport rouge vous indique la route à prendre, plusieurs autres voitures semblent aussi rentrer de spectacle.

Vous arrivez au niveau de la route principale du village.

Et Sinnerman arrive à son tour, cet éternel pécheur hagard qui tente de se repentir.

« Oh, Sinnerman, where you gonna run to?

Sinnerman, where you gonna run to?

Where you gonna run to?

All along dem day  

Well I run to the rock, please hide me

I run to the Rock, please hide me

I run to the Rock, please hide me Lord

All along dem day

But the rock cried out,

I can’t hide you

The Rock cried out,

I can’t hide you

The Rock cried out,

I ain’t gonna hide you guy

All along dem day »

Nina Simone perdue dans Ashura!

L’horizon est gris, les gouttes de pluie commence à tomber, vous roulez lentement entre des familles toutes habillées de noir y compris les enfants; elles rentrent chez elles après le spectacle du 10ème jour de Ashura. L’émotion collective est en train de retomber, vous croisez des hommes en tee shirt blanc ensanglanté, un peu hagards de se retrouver en train de marcher « normalement » au milieu des autres personnes, visage et front ensanglantés, un sabre ou un long couteau à la main. Il est toujours midi. Nina… please…

Le pécheur continue d’implorer le pardon, il veut toujours se cacher.

« So I run to the river, it was bleedin’

I run to the sea, it was bleedin’

I run to the sea, it was bleedin’

Along them day

So I run to the lord, please hide me lord

Don’t you see me prayin’?

Don’t you see me down here prayin’?

But the lord said, go to the devil

The lord said, go to the devil

He said, go to the devil

All along dem day

So I ran to the devil, he was waitin’

I ran to the devil, he was waitin’

Ran to the devil, he was waitin’

All on that day »

La pluie tombe de plus en plus drue, Sinnerman veut se cacher, implore le pardon, il va vers l’enfer.

Vous sortez du village. Vous êtes absolument seul(e) sur la grande route.

 

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Jabal Mohsen – Bab Tebbaneh, round n°17 ou 18 ou 19 ou… Esquisse d’une désespérance ordinaire (Souha TARRAF)

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Que va-t-il donc rester de ces quelques jours comme suspendus dans un ‘entre parenthèses’ de folie? Vengeance et contre-vengeance, drapeaux et contre-drapeaux, portraits de chefs contre portraits de chefs…

Que va-t-il rester de ces nouveaux jours de misères et contre-misères, le bilan de morts et de blessés? De commerces et maisons brûlés? D’espoirs adolescents partis en fumée noire? Qui s’en préoccupe donc? Quels hommes politiques libanais – ceux qu’on appelle des responsables – se sont-ils jamais préoccupés du nombre de morts et de blessés?

Ce que je garderai de ce nouveau round? La voix lasse, éteinte de Fouad, prof de musique et  peintre (en bâtiment). Accessoirement, Muallim Fouad chante du Ziad Rahbani et autres classiques du riche fond musical libanais.

Il habite le ‘Jabal’, je ne sais pas lequel de Jabal, Mohsen ou Qobbeh et je ne veux pas le savoir. Je sais seulement qu’il a deux filles et que l’appartement qu’il loue est situé dans un immeuble exposé, très proche de la zone de combats. Lors d’un précédent round, la petite famille avait trouvé refuge chez des amis du quartier et Fouad essayait de trouver ‘autre chose, ailleurs’. L’exode intérieur a commencé, pour ceux qui le peuvent.

Fouad a 40 ans environ, il a fait des études de théâtre à l’Université Libanaise. Mais oui, du théâtre… Dans les premiers mois de 2013, son recrutement pour jouer dans une pièce à Beyrouth a été compromis par je ne sais plus quel round de terreur. Quelle idée n’est-ce pas, du théâtre! Il n’est pas sérieux ce Fouad, vraiment pas raisonnable… Comédien! Où se croit-il donc pour rêver de longues tirades, de public conquis et de planches?

Dans la vie active et ‘réelle’ il essaie de joindre les deux bouts en cumulant plusieurs sources de revenus, comme un grand nombre de Libanais. Il est prof de musique dans différents établissements privés à Tripoli, Zghorta et dans le Koura, là où il trouve des cours de batterie et autres instruments voisins (derbakkeh) à donner. Il fait partie d’un petit groupe musical qui se produit pour les soirées de mariages et autres fêtes. Il est aussi chef d’une équipe de peintres (muallim boya); le problème est qu’il a fait une très mauvaise chute d’échafaudage il y a près de deux ans. Après des mois d’arrêt-maladie, ce qui signifie aussi de chômage sans aucune compensation financière, il a repris son travail même s’il  garde à vie une séquelle physique de sa chute.

Il avait pour projet de partir en Australie rejoindre sa mère et ses soeurs, installées à Sydney comme des centaines d’autres familles du nord du Liban. Il avait bon espoir d’arriver à réunir les documents demandés pour un visa d’immigration familiale.

Aujourd’hui il n’a plus cet espoir-là. Il n’a plus d’espoirs. Il dit: « Non je ne pars plus. Je ne peux pas, trop compliqué« . Le théâtre, il n’y pense évidemment plus. Quant à ses cours de musique il les sèche lui le prof, démoralisé à l’extrême et plus que cela encore. Désespéré.

 Voilà ce que je garderai de ce round tripolitain.

Les manifestations de civils pacifistes ne me marquent pas vraiment, allez savoir pourquoi: un trop plein de mots, de prises de position louables… et désespérément vaines?

Je me souviendrai sûrement de certaines unes de quotidiens locaux distillant agressivité et haine de l’autre. Avec la même question: pourquoi? Nous n’apprendrons donc jamais rien, de génération en génération, de tuerie en tuerie, d’espoirs déchiquetés en vies déchiquetées.

 A bientôt, au prochain round.

Ce bateau un peu ivre, un peu arche de Noé, nommé Liban (Souha TARRAF)

 Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d’autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles; et remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils sont gagnés soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes (Saint-John Perse, Exil).

Il sera ici question de mouvements de gens (ceux qui partent, ceux qui viennent, ceux qui reviennent) et de sédentarité (ceux qui restent et résistent contre différentes formes d’incivilités), d’Etat et de citoyenneté: telle est la trame de ce post qui tangue un peu!

« Le passeur nous a dit de déchirer et jeter nos passeports, ce qu’on a fait. Puis on a marché des heures et des heures dans une forêt  où le sol est glissant, humide, on n’y voyait rien et il était interdit de s’éclairer pour ne pas nous faire repérer. Quand nous sommes arrivés, sales et crevés à bord d’une petite embarcation tout près des côtes grecques, les policiers nous ont engueulés et empêchés de débarquer, repoussant notre embarcation de toutes leurs forces. Renvoyés. Nous sommes repartis vers la Turquie et dépensé là-bas tout ce qui nous restait d’économies avant de pouvoir rentrer. Tebbaneh? C’est un paradis… Il faut juste que je retrouve du travail… ».

C’est une histoire comme il y en a tant, celle du fils de Oum Mohammad parti tenter l’aventure de l’émigration clandestine vers l’Allemagne et revenu bredouille de « l’enfer » comme il dit, toutes ses économies fondues (sans que je puisse vérifier le détail de tous  ses dires).

C’est une histoire commune et connue: le Liban est un pays de départs et d’arrivées, il a une importante diaspora à travers le monde.

C’est un pays-escale, depuis des siècles. Oublions les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Francs, les Ottomans et d’autres encore et remontons seulement à la dernière centaine d’années: il y a ceux qui sont partis, ceux qui sont arrivés, ceux qui sont passés, ceux qui sont revenus… Les grandes vagues d’arrivées ont été celles de Kurdes, d’Arméniens, de Palestiniens, d’Irakiens et aujourd’hui de Syriens.

Et le pays est resté amarré à quai, vaille que vaille. Ses quais en ont vu des départs et des retours de générations de Libanais, des jeunes célibataires ou en couple, des familles entières, des personnes plus âgées revenant au pays… Au gré des circonstances les mouvements d’hommes peuvent varier mais ils ne se sont jamais arrêtés, ils font partie de la dynamique ce pays. De différentes manières, par des investissements dans tous les domaines (financier, immobilier, foncier, économique en général, mais aussi culturel et politique) ces mouvements traduisent un attachement à l’égard du pays-patrie (watan), à l’égard de ce territoire que l’on résume trop souvent à une jetée d’embarquement (embarcadère) et de débarquement (débarcadère). Outre leur rôle majeur dans le maintien de l’économie libanaise ces mouvements humains participent à l’élaboration d’une territorialité et d’une citoyenneté assumées, au sens minimal d’appartenance à un territoire et à un Etat (sans détailler ici des questions très complexes: oui mais quel territoire ou quelle partie du territoire, oui mais quel Etat…).

A l’heure de l’internet omniprésent, de Facebook à Twitter et Whatsapp et autres, on ne peut en effet ignorer le rôle des flux d’information et de communication dans la construction d’une culture citoyenne (même dé-territorialisée, en jargon de géographe). Des Libanais qui vivent à l’extérieur contribuent donc, en particulier, à la construction de la citoyenneté : un « luxe » (qui est un droit bien sûr) auquel n’accèdent pas toujours ceux qui vivent et essaient de travailler sur place dans des conditions matérielles parfois difficiles. Et comment participer activement à la vie citoyenne dans un pays où convictions et volontés des gens sont des slogans théoriques, mille fois moins porteurs et concrets que travail immédiat, pain quotidien et autres nécessités de base pour un grand nombre d’habitants aux revenus très modestes? Dans un pays où l’Etat, cette entité qui devrait être solide et centralisatrice autour de l’idée de patrie commune et du cèdre-symbole collectif, est empêché souvent par ses propres représentants (officiels et/ou élus) de se développer et se consolider? On bute toujours sur le même point: l’Etat ou du moins l’absence de l’Etat, une absence décriée en choeur… cet Etat à la fois désiré et combattu avec application par tous!

Jusqu’à peu tout cela « fonctionnait », tout cela « tenait » plus ou moins mais ça tenait, le bateau (Liban) était à quai, amarré solidement: « shi aajib bass machi, khash-khash bidoun khash-khashi… bass machi… » ! (Ziad RAHBANI)

Qu’est-ce qui fait que la corde qui retenait notre frêle bateau est en train de lâcher et qu’il pourrait aller à la dérive? Est-ce parce qu’il menace de se briser à force de recevoir des coups et de supporter plus qu’il ne peut – jusqu’à se casser en deux parties (les fameux 8 et 14 mars), voire plus?

Depuis l’année 2005 le pays tangue dangereusement, il vogue et dérive sur place mais il n’a pas cassé, il ne s’est pas fracassé sur le quai, plus exactement entre deux quais (Syrie et Israël) ; sa corde s’est allongée en s’effilochant mais elle n’a pas (encore) lâché.

Et aujourd’hui, quoi? Aujourd’hui, il ne tient qu’à nous (les résistants au quotidien, les civils) : elle (la corde) ne tient que par nous. Nous espérons qu’elle ne lâchera pas et qu’il (le pays-bateau) ne va pas finir par se briser en heurtant un récif imprévu. Mais notre pouvoir d’agir est très limité tant que nous resterons si divisés sur la signification et la configuration de notre maison commune, le Liban. Résidents à temps complet, à temps partiel ou de passage, nous participons tous à l’édification et à la dé-construction permanente des charpentes de la maison (ou de l’embarcation commune) : de manière passive ou dynamique, notre responsabilité de citoyens est engagée, il est donc injuste et insuffisant de montrer du doigt les seuls dirigeants en tant que responsables politiques.

Incivilités vs Résistances: un cycle interminable?

Et que faire d’autre que continuer, résister? Résistance des individus et des groupes de la société civile… Comment une économie, une société peuvent-elles se maintenir dans les conditions extrêmes que traverse actuellement le Liban?

Les élèves et les étudiants qui persistent à ne penser qu’à leurs examens malgré le bruit des tirs ou des bombardements font de la résistance. Les enseignants, les commerçants, les employés, les médecins qui travaillent chacun dans son domaine, les avocats qui persistent à faire appliquer la loi dans un pays dévoré par l’anarchie, la corruption, la militarisation des esprits…en un mot par le manque d’Etat, tous ces gens-là font de la résistance. C’est une résistance silencieuse, civile… et tout simplement citoyenne.

Qui se souvient que des personnalités de la « société civile » se sont réunies à Beyrouth, connues et inconnues du grand public, de tous bords politiques et confessionnels (puisqu’il faut désormais relever cet aspect de notre quotidien), pour lancer le 15 juin dernier un signal d’alarme sous les auspices notamment de l’ancien Ministre du Travail, Charbel Nahas?

Et qui se souvient que les patrons d’entreprises se sont réunis cet été pour tirer eux aussi une énième fois la sonnette d’alarme? Ils ont même organisé une grève en septembre, du jamais vu, une grève de patrons pour réclamer la formation du gouvernement!

Mais personne n’entend tous ces appels. Les groupes politiques, les personnalités politiques ont tous leurs « agendas » comme on dit ici, des agendas liés à l’extérieur et pas du tout aux besoins immédiats des gens. Qu’on se le dise!

Des mots que tout cela, rien que des mots-slogans?… Et que peuvent les mots d’une minorité de gens face aux armes des miliciens-voyous lâchés dans les rues et face aux agendas étrangers?

Traduisons concrètement, pour le cas de Tripoli et le nord du pays: le 17ème round de combats est loin derrière nous, les habitants de Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh ont soufflé de même que ceux des autres quartiers de Tripoli, Beddawi, Minieh et toute la région nord. Cet été 2013 la vie a continué, la « saison des mariages » a été bonne comme on dit par ici, il y a eu beaucoup de bombardements « joyeux », c’est-à-dire des feux d’artifice.

Les « petites » bombes trouvées par-ci par-à, les tirs sporadiques, les « petits » affrontements de quelques heures, le temps d’une soirée ou d’une nuit, des gens blessés, un homme tué, les membres d’un service d’urgences hospitalières agressés, ces détails, on ne compte plus… jusqu’aux attentats du 23 août avec leur cortège de morts et de blessés et à l’actuelle reprise des tirs (elle sera sûrement baptisée du doux nom de 18ème round). L’armée libanaise est pourtant à Tripoli et doit appliquer son fameux plan sécuritaire, comme dans la banlieue sud de Beyrouth… Elle ne garantit même pas le passage des voitures entre Tripoli et le Akkar, les conducteurs passent à leurs risques et périls, sous les tirs des snipers. La parade consiste pour les gens à emprunter une autre route, plus longue, cabossée, éreintante mais moins exposée. Ce sont là des habitudes anciennes, des réflexes d’adaptation : il y a eu la guerre de Nahr al Bared en 2007 et au milieu des années 1980 la première phase des combats Tebbaneh-Jabal Mohsen (c’était durant l’occupation syrienne, avec la guerre entre les militaires syriens et Yasser ARAFAT via leurs alliés libanais respectifs).

Ou les petites misères très ordinaires des citoyens-résistants.

Voici l’exemple d’un « résistant-citoyen ordinaire »,  Abou Omar.

Abou Omar a une boutique d’épicerie de produits de première nécessité et surtout fruits et légumes comme il y en a tant qui irriguent tous les quartiers de Tripoli et ses banlieues.

Il se rend au marché de gros en fruits et légumes de la ville, à Bab Tebbaneh, pour s’approvisionner; jusqu’à récemment, début septembre, il y a allait tous les matins ou plus exactement toutes les nuits autour de 3 ou 4 h, comme la plupart des épiciers et vendeurs de fruits et légumes de la ville et des environs.

Les rounds de combats entre Tebbaneh et Jabal Mohsen ont bien sûr changé ce rythme. Et en plus, dans la période récente se sont installés des « gros bras tatoués » comme dit Abou Omar, « kalash d’une main, talkie walkie et portable de l’autre… sous les yeux des militaires de l’armée libanaise ». Ces gros bras filtrent les entrées du souk de légumes dont ils ses sont partagées les ruelles, ils sont de telle ou telle famille-clan, de tel ou tel mouvement politique/religieux; ici à Tebbaneh ils font régner leur loi. Barrages filtrants, intimidations et racket tous azimuts.

Les commerçants en fruits et légumes de Tripoli ont dû changer leurs horaires d’approvisionnement et de fréquentation du souk: mieux vaut éviter les heures de la nuit où le lieu est lâché aux gros bras tatoués, Abou Omar comme bien d’autres préfère y aller vers 6 heures, à la lumière du jour. La marchandise est moins belle, les prix moins intéressants mais le souk plus bruyant et fréquenté, il est moins risqué. Et ce vendredi (début septembre), il est énoncé qu’après 14h, plus de marché – en fait dès midi, avant l’heure de la prière. Qu’on se le dise!

Abou Omar peste contre ces voyous (zaaran) qui font régner leur ordre. Oui il est musulman et pratiquant, oui il a fait le pélerinage à la Mecque – Haj Abou Omar – mais « ces gens-là qui se laissent pousser la barbe, se shootent en avalant des neuroleptiques et je ne sais quelles autres substances et jurent au nom du Coran n’ont rien à voir avec la religion ».

(publié le 24 octobre, revu et complété le 26 octobre)

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Comme un bateau ivre, comme une arche de Noé…

Nous arrivons à un tel niveau de blocage politique et de déprime générale! Suivre les informations quotidiennes devient une véritable épreuve pour une majorité de gens dans ce pays.

Bateau un peu ivre, un peu arche de Noé…. il m’a paru temps de proposer ma lecture sur les quelques houleuses années de l’après 14 février 2005, lorsque nous sommes entrés (à nouveau?) dans l’oeil du cyclone. J’ai pour cela créé un autre blog, spécifique, sous forme de lettres à une amie, écrites dans cette période 2005… et après.

C’est un blog très personnel bien sûr, mais dans le même temps le pronom personnel « je » y est souvent un pronom collectif –  un « nous ». Il s’agit d’un témoignage sur une période qui me paraît majeure pour essayer de comprendre les dérives actuelles du bateau-Liban, pour suivre comment « a vogué le pays », comment ont été ballotés ses habitants au gré de tous les vents… Et comment ils le sont toujours!

Jabal Mohsen-Bab Tebbaneh, round 17… Business as usual (Souha TARRAF)

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Marche pour la paix, Tripoli (29 mai 2013)

Dimanche 19 mai : le « marathon pour la paix » à travers les quartiers modernes et très aisés du centre de Tripoli (Tariq al Mina et les grands boulevards) avait pour point de départ le domicile du premier ministre démissionnaire Najib MIKATI. Il a été immédiatement relayé par le round de combats n°17 entre Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh, les deux banlieues populeuses de Tripoli.

Bilan: trente morts et des dizaines de blessés, des logements et locaux commerciaux brûlés, une ville et toute la région nord paralysées pendant plusieurs jours.

Jeudi 29 mai, une nouvelle « marche pour la paix » a lieu à l’appel de différents groupes de la « société civile » et de l’Ordre des Ingénieurs à Tripoli.

Quelques centaines de personnes ont répondu présent ; le point de regroupement s’est fait sous les balcons de l’ancien responsable des Forces de Sécurité Intérieures, aujourd’hui à la retraite, le général Achraf RIFI.

Le défilé a lieu en silence sous l’oeil vaguement moqueur, incrédule ou indifférent des commerçants, balayeurs de rue et autres vendeurs à la sauvette. A quoi bon marcher?!

La majorité des participants à cette marche pour la paix sont originaires de Tripoli même, ils sont enseignants, médecins, ingénieurs et autres citoyens plutôt aisés économiquement.

Un ou deux discours devant le Sérail (la Préfecture), un appel solennel au président de la République pour qu’il se rende à Tripoli « l’oubliée » (de l’Etat). Et puis chacun est rentré chez lui, rangeant ses drapeaux pour la prochaine fois.

Un très jeune couple était là avec ses deux bébés dans une seule poussette. La jeune femme (voilée) me dit: « Nous sommes de Bab Tebbaneh. Nous sommes venus parce que nous voulons dire « assez, assez de violence ». Nous vivons dans une ambiance de danger permanent. Je ne peux pas toujours aller suivre mes cours à Qobbeh » (le quartier voisin, pour une formation professionnelle dans un institut privé). Son mari est un artisan salarié, il filme fièrement sa petite famille durant la marche.

Je me demande: ceux-là qui défilent, quel est le Tripoli qu’ils représentent?  Quelle sorte de paix réclament-ils pour Tripoli? Que les armes se taisent, que les gens de Tebbaneh et Baal Mohsen s’en retournent à leurs misères respectives, que le silence soit fait dans les rangs (dans les banlieues, l’autre Tripoli) et que les affaires reprennent « comme avant »…  Business as usual?

[Parenthèse sur cet autre Tripoli: Bab Tebbaneh et Baal Mohsen ne formaient historiquement qu’un seul et même quartier d’immigrants ruraux à l’entrée nord de la ville. Il s’est scindé en deux parties dès les premières années de la guerre (1975-1990) avec l’intervention militaire des troupes syriennes, selon une ligne de fracture  (shift) politico-confessionnelle qui a perduré de pères en fils, d’une génération à l’autre. Administrativement parlant, Baal Mohsen n’existe pas: pour l’état-civil, tous les habitants dépendent d’une seule et même circonscription, Bab Tebbaneh.

Bab Tebbaneh et Jabal Mohsen sont devenus deux quartiers déshérités qui s’entredéchirent au nom de tels ou tels zou’amas (chefs), de telle ou telle idéologie politique ou religieuse. Au risque de me répéter, les racines du conflit sont avant tout et essentiellement économiques : voyez ce qu’en disait Jad, ce milicien pas si jeune (billet précédent). Au long de témoignages dans les journaux et médias, les différents protagonistes-miliciens n’affichent rien d’autre que leur lutte pour survivre, en l’absence totale de l’Etat… Yareth fî dawleh! (Si seulement il y avait un Etat!)]

Premiers jours de juin, Jabal Mohsen-Bab Tebbaneh, round de combats numéro 17.  Qui compte les points (les victimes)? En moins de 48 heures, plusieurs dizaines de personnes ont été blessés et six personnes sont mortes. Elles ont été visées par des snipers, comme ceux qui étaient payés par tête de passant tué durant la guerre « civile » – l’autre guerre, celle de la génération précédente.

Combien coûte aujourd’hui une vie humaine? Dans les années 1975-76, c’était 100 dollars par tête selon Nayla HACHEM (son témoignage écrit en collaboration avec Hyam YARED est précieux: Beyrouth, comme si l’oubli… édition Zellige, 2012).

Aujourd’hui la vie des hommes est beaucoup moins chère :  pour une petite poignée de dollars…  PER UN PUGNO DI DOLLARI…

Atmosphère d’attentisme, de déjà-vu, d’une lassitude ordinaire qui s’installe. Plus que jamais, les rênes de nos vies de civils ne dépendent pas de nous seuls. D’autres décident pour nous.

Dans le Sud du pays où le contexte géopolitique et militaire est très particulier (avec notamment le stationnement des Forces d’interposition des Nations-Unies, depuis la fin de la guerre de l’été 2006), l’expression civile est encore plus absente: si les avions espions israéliens vont et viennent à leur guise, la région est gérée d’une main de fer par le Hezbollah. Là aussi, les civils sont tenus de ne pas se mêler de « basses questions » de sécurité et de politique. D’autres décident pour eux; que les affaires continuent (Business as usual), pas une voix contradictoire ne doit s’élever!

Juin 2013
Juin 2013 – Bienvenue en République Hezbollahie

Le contraste est grand entre une région, le Sud, où la mainmise du Hezbollah est claire, où tout flottement politique est  étroitement contrôlé et la région du Nord (Tripoli et le Akkar au moins) où la sensation du « tout peut arriver à tout moment » est permanente. Et progressivement, d’autres régions du pays sont happées par la spirale de l’instabilité: Wadi Khaled (Akkar), Hermel, Arsal (Béqaa), Saïda…

L’inquiétude des gens à travers le pays ne reçoit qu’un très faible écho : les hommes politiques sont trop occupés à polémiquer au nom de « leurs gens » (comprendre, les personnes de  la même origine confessionnelle qu’eux!).

Et plus que jamais, nous expliquent les éditorialistes et autres chroniqueurs, la guerre en Syrie s’étend au Liban. Dans Tripoli, officiellement, les hommes politiques n’arrivent plus à tenir leurs troupes (de l’aveu du ministre de l’Intérieur Marwan CHARBEL), parce que de nouvelles recrues « ingérables » sont arrivées et ont leur propre « agenda ». Oui elles ont donc leur propre agenda de travail, avec leurs propres armes, leurs propres chefs, leurs propres cibles!

Les réfugiés syriens, pour leur part, continuent d’affluer notamment à Tripoli par familles entières. Dans le pays, certains en profitent comme ils peuvent, la vie doit continuer: les prix des loyers sont augmentés, des taxis syriens travaillent en territoire libanais, etc. Business as usual, toujours.

Guerre-système, disait Ahmad BEYDOUN : on y revient, si on l’avait vraiment quittée.

Addendum (le 07 juin, jour des « exploits miliciens »): Au lendemain de la chute de Qossair en Syrie, ce jeudi 06 Juin a été la journée de toutes les rumeurs et toutes les folies dans Tripoli. L’armée libanaise tentait de s’interposer et surtout de neutraliser cette fois pour de bon les belligérants de tous les fronts. Des hommes encagoulés et armés ont obligé les commerçants à fermer boutique, ils ont commencé à contrôler des axes de circulation via des barrages improvisés… et ont envoyé via les réseaux sociaux des photos et vidéos de leurs « exploits ». Démonstration de force ou débandade?

Ci-dessous à gauche une photo prise par un habitant de la ville, à un noeud de circulation d’habitude très dense ; cet axe commande l’entrée et la sortie vers la route de Halba (Akkar) et la frontière nord du pays – via le « territoire des snipers » de Jabal Mohsen et Bab Tebbanneh.

Tripoli, 6 juin 2013. Démonstration de force d'hommes encagoulés et armés au croisement de la rue Miaten et l'entrée du quartier de Zahriyé (entrée nord de la ville en venant du Akkar).
Tripoli, 6 juin 2013. Des hommes encagoulés et armés filtrent le passage des rares voitures, au croisement de la rue Miaten et l’entrée du quartier de Zahriyé (entrée nord de la ville en venant du Akkar).

Matelas à vendre pour réfugiés, Tripoli  - Juin 2013
Tripoli, juin 2013. A un important axe de circulation (entrée sud de la ville), des matelas et coussins à vendre. Un des multiples commerces « à la sauvette » qui se développent avec l’afflux des réfugiés syriens par familles entières.

Bi Amrak ya Sidi (Souha TARRAF)

En plein centre de Tripoli, une boutique au nom évocateur (Commando) pour parfait milicien  face à une autre (Columbus) - mai 2013
Commando face à Columbus: la panoplie du parfait milicien bien habillé dans des boutiques situées en plein centre de Tripoli – mai 2013
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(A vos ordres, Monsieur) 

Vous vous réveillez – si vous avez pu dormir au son des obus et des éclats d’armes automatiques – dans une ville fantôme. Tripoli est en guerre, elle est prise dans le faisceau d’une guerre de plus en plus générale et meurtrière. On n’y dort pas la nuit, les belligérants dorment plutôt de jour et s’activent la nuit.

Les mots n’ont plus de sens, place aux jeunes (et moins jeunes) armés, barbus ou pas, de telle confession ou telle autre, en réalité de telle mouvance politique ou telle autre. Il y a les pro et les anti, les pro Assad et les anti Assad mais non et mille fois non, ce n’est pas une guerre entre « Alaouites » et « Sunnites ». Ce n’est pas une guerre de religion – ils sont tous musulmans! – mais une guerre de destruction: de la ville, de ce qui était un certain « vivre ensemble » (les uns à côté des autres) et de l’idée même de la co-existence. C’est le règne du nous et du vous, ou nous et les autres ou encore nous et eux. Des mots ressassés, des murs reconstruits, des abris recherchés, des produits de première nécessité emmagasinés, des réflexes de fuite recommencés… ceux qui ont vécu l’autre guerre (1975-1990) connaissent parfaitement. Ceux-là doivent se croire en plein cauchemar, l’histoire se répète déjà!

Qu’a fait, qu’a pu faire la société civile à Tripoli? Des manifestations pacifiques, un marathon – la course pour la paix (run for peace) ce dimanche 19 mai – et puis dès le soir les choses sérieuses ont repris, les combats ont repris. Que valent les prises de position des civils face aux guerres de position armes au poing, snipers contre snipers, camp contre camp, quartier contre quartier, folie contre folie?

Folie bien payée, en dollars. Payez plus cher ces miliciens et ils accourent vers vous, vers votre cause – quelle qu’elle soit. Avec ou sans barbe? Barbe façon salafiste (un peu hirsute, un peu longue) ou façon ikhwan (plus policée, juste le collier bien comme il faut) ou barbe de trois jours façon je ne sais qui? Sans barbe, ça marche aussi.

L’essentiel est dans les dollars et pas vraiment dans la barbe

Le Liban? Qu’il est compliqué ce pays! Mais non, ce n’est pas si compliqué: tout le monde sait très bien ce qui se passe, qui arme et qui paye, d’où viennent les armes, pourquoi ces quartiers-là précisément sont-ils si délaissés depuis des décennies alors que d’autres parties de Tripoli vivent une croissance économique « honnête » et continue … Pourquoi « tout le monde sait » et personne ne fait rien?

Voici l’avis de Jad, ce milicien-homme de main de plusieurs personnalités à la fois qui a ses entrées dans Dahieh (la banlieue sud de Beyrouth) pour se procurer des armes et les revendre ici au Nord… Il est l’un des « privilégiés » qui joue à ce jeu-là depuis des années, sans aucune illusion sur les hommes politiques libanais de tous bords:

« Je suis comme beaucoup de shababs ici dans Tripoli… je me réveille, je n’ai pas envie de travailler, s’il y a du travail d’ailleurs! Pourquoi travailler quand tu es payé à la fin du mois, même si ce n’est pas énorme comme salaire? Ils nous ont habitués à ne rien faire, juste attendre la fin du mois et aller chercher notre dû, « bi amrak ya sidi » et c’est terminé… On peut continuer la journée à fumer du narguilé, chaque jour après l’autre… Jusqu’à la prochaine fin du mois.

Ces gens-là, ils ne veulent pas de solution pour Tripoli; ils veulent juste qu’on leur dise « bi amrak ya sidi » chaque mois, et bien sûr qu’on mette leur bulletin de vote dans l’urne quand il y a des élections. Ils ne veulent pas créer des emplois, des entreprises pour la ville: pour quoi faire? Non! Nous devons rester sous leur botte, juste être bons à quémander, juste rester sous leurs ordres » (Tripoli, septembre 2012).

Jad a 40 ans, il travaillait dans l’industrie du meuble depuis l’âge de 14 ou 15 ans; le créneau des meubles en bois scuplté faisait la richesse et la renommée de Tripoli jusqu’à un proche passé. Ce secteur qui utilisait un  grand nombre d’employés est en train de péricliter pour plusieurs raisons : la concurrence des produits asiatiques, la fermeture des importants marchés du Sud-Liban après la guerre de l’été 2006, avec le développement des tensions confessionnelles et politiques qui a suivi et enfin l’incapacité de ce secteur à s’adapter aux nouveaux goûts des consommateurs. Jad n’arrivait plus à vivre de son seul travail dans le bois, il a développé d’autres sources de revenus : grâce à de bonnes relations, le commerce des armes et le « travail » pour des hommes politiques.

Depuis ce dialogue, il y a eu plusieurs autres rounds ou sessions de combats Jabal Mohsen – Bab Tebbaneh.  Et comme à chaque round, la question posée est : pourquoi les blindés de l’armée se sont-ils retirés de la ligne du front entre les deux quartiers? L’armée libanaise est prise à partie, elle compte ses morts et ses blessés. Et les populations civiles comptent leurs morts, leurs blessés, leurs maisons détruites ou endommagées, leurs revenus en baisse…

Tripoli doit-elle rester livrée à elle-même, aux fantômes et folies du passé et à sa désolation sociale et économique? Le marathon Run for Peace, c’était dimanche dernier, il y a 5 jours: il y a une éternité.

Un passé qui ne passe pas… « Et pourtant, elle tourne »! (Souha TARRAF)

 « Tout augmente dans ce pays, tout sauf la valeur de la vie humaine… elle est la seule à baisser au Liban« 

Qui n’a pas entendu cette phrase dans la période récente? Je ne suis pas analyste politique, encore une fois je constate, j’écoute et je ressens comme tout habitant de ce pays. J’essaie de donner à voir les événements du point de vue des gens dans un pays où, au-delà des actions ponctuelles et des prises de position de la société civile (ONG, mouvements associatifs divers), les individus-citoyens ont beaucoup de mal à exister, à trouver des canaux pour s’exprimer.

Nous sommes une société de familles, de clans familiaux et de clans confessionnels et politiques organisés sur le territoire. Les problèmes du quotidien sont criants (électricité, eau, état des routes, corruption à tous les étages, etc.) mais il n’existe pas de protestation organisée, pas d’actions civiles organisées à grande échelle: tout mouvement bute sur le même mur, invisible mais implacable d’efficacité, le mur de la confession.  Où en est le mouvement contre le confessionalisme au Liban? Remisé bien sûr. Le Liban est malade de ses confessions: il est miné par ses confessions et chefs de confessions politiques depuis des décennies, « en gros » depuis que ce pays essaie d’exister, d’une guerre « civile » à l’autre. Un militant de Tripoli, Shadi NACHABE, témoigne à travers son activisme pour le cas de la grande ville du Nord. Ces gens de la société civile sont nombreux mais tant qu’ils n’ont pas les relais politiques « efficaces », leur voix reste malheureusement peu audible.

« Oui mais elle tourne! » : oui mais le Liban fonctionne quand même, à la va comme je te pousse mais il fonctionne! Sami ATTALAH souligne très bien cet état de fait dans le domaine  ô combien « stratégique » de la recherche d’emploi au Liban.

Liban, pays de toutes les contradictions!

Ses banques sont excédentaires, ses universités (publiques et privées) sont nombreuses et pour toutes les bourses et confessions, son administration publique est pléthorique et il y en a pour toutes les mouvances politico-confessionnelles [par contre-coup, la société privée de services postaux et administratifs les plus divers Liban-Post est devenue un véritable Sérail – Préfecture bis, en bien plus efficace!], ses écoles sont là pour toutes les bourses et confessions et lectures possibles de l’histoire, ses hôpitaux privés sont nombreux et ont un fonctionnement mafieux le plus souvent, ses camps de réfugiés pour les personnes d’origine palestinienne trop pauvres pour aller ailleurs, ses prisons sont surpeuplées et d’un autre âge, son réseau électrique est « étonnant », idem pour le réseau de téléphonie mobile, internet, eau, routes… Ah oui il fonctionne ce pays!

Que nous manque – t – il donc pour être heureux, par quoi commencer?! D’abord et avant tout, finissons donc notre guerre contre nous-mêmes! En d’autres mots, retrouvons-nous nous autres citoyens autour d’une table – sans déléguer cette action majeure aux chefs de clans politiques-communautaires, ces anciens protagonistes de la guerre – et parlons ensemble, trouvons une manière civique, civilisée de nous regarder et nous parler!  [voir entre autres ONG, Indyact].

La fameuse et officielle Table de dialogue (tawlat-al hiwar) créée en grandes pompes en 2005 est bloquée et n’aboutira à rien de concret. En outre, c’est Walid Joumblatt lui-même qui l’a reconnu lors d’un entretien télévisé sur la LBCI avec le journaliste Marcel Ghanem, au plus fort du soulèvement de 2005 : « Nous autres, anciens chefs de guerre, ne devrions plus être là, nous devrions logiquement être dans les poubelles de l’histoire!« 

« Une loi d‘amnistie, adoptée en août 1991, recouvre d‘une chape de silence les crimes de guerre et les crimes contre l‘humanité perpétrés au long de la guerre » : ce sont les derniers mots, éloquents, d’Elizabeth PICARD dans un article résumant la suite de tueries qu’a été la guerre civile au Liban.

Que dire de plus?

Nous avons, encore une fois, à nous accorder sur un passé commun pour pouvoir élaborer une vision commune de la vie collective : la vision commune d’un avenir en commun. Ces mots-là sont simples, archi-connus, dits et redits mille fois. Reste à savoir comment les appliquer et surtout, réunir les interlocuteurs qui acceptent de se mettre ensemble, discuter, trouver ensemble une formule de vie commune… et l’appliquer. Il faut, il faudrait tout simplement faire la paix au Liban!  Tel est le titre d’un travail de réflexion à encourager: « Les itinéraires manqués. Pour faire la paix au Liban« , de Peter GERMANOS et Camille GERMANOS (2012, éd. l’Orient des Livres).

Je me situe à contre-courant du politiquement correct Liban en paix et en reconstruction, Liban des touristes, des festivals, marathons et autres manifestations culturelles; cela ne veut pas dire que je suis contre ces manifestations de vie, bien au contraire! Que les théâtres proposent des spectacles originaux et très diversifiés, que les artistes et intellectuels libanais continuent de s’exprimer, que les organisateurs de festivals continuent de préparer les étés libanais chroniquement incertains sont des actions courageuses et absolument indispensables de lutte pour que ce pays continue à être vivant et productif contre les vents et les marées de tous les types de censure en cours. Parmi les plus récents actes de censure, comment ne pas relever la fermeture d’une boîte de nuit acceptant les homosexuels et l’interdiction du dernier film de Ziad Doueri (une censure ô combien ridicule, à l’ère d’internet)?

Des murs et des sacs de sable: l’autre est toujours là! (Souha TARRAF)

 

« Shu bado ysir, aktar min al mawt ma fî! » (Que peut-il arriver de plus que mourir!)

En guise de Lebanese Way of Life règne l’instabilité générale comme mode de vie,  liée à un cloisonnement social et territorial de fait, un enfermement!  On ne peut en sortir que par une grande volonté personnelle : au Liban aujourd’hui on vit plutôt entre soi, entre gens de même familles, de mêmes pratiques religieuses et de même espaces de pratiques culturelles et sociales.

Cela signifie que les relations entre les gens passent par un filtre réel même si invisible aux yeux. Les gens de la Montagne (Bcharré, Zghorta) regardent les gens de Tripoli d’une manière pas toujours aimable – et la proposition est à inverser, de la côte vers la montagne.

Et il ne faut pas croire que les filtres ou les murs sont « seulement » religieux ou communautaires: ils sont aussi et surtout de civilisation, une hadâra employée à tout bout de champ pour dire civisme et fossé culturel. Que disent les grandes familles de Tripoli? Que des hordes de ruraux envahissent leur ville et nuisent à sa paix, à son équilibre « originel », à la paix civile – comme si l’on pouvait réduire la sociographie récente de Tripoli à quelques individus et clans familiaux dès lors que leur visibilité médiatique est réelle via des armes et une représentation politico-religieuse spécifique!

Dans un hebdomadaire de Tripoli, Al Bayan, on peut lire cette série de préjugés et d’attitudes frileuses à l’égard de l’autre, l’envahisseur! Le plus drôle est que la personne qui profère ce type de préjugés est elle-même issue d’une famille de la périphérie de Tripoli, mais certainement installée depuis plusieurs générations dans la ville.

On pourrait faire à Beyrouth exactement le même type de lecture, où la frilosité est forte par rapport à l’autre, l’étranger: les habitants les plus anciens de la ville (les native – les « originaux ») refusent ou résistent à l’arrivée de nouvelles familles, nouveaux modes de vie et autres habitudes de civilité notamment dans les extensions sud de la ville.

Ce regard vers l’autre, qui reste autre, différent quels que soient les beaux discours du moment (politique) me laisse penser que décidément, les sacs de sable que l’on mettait pour se protéger pendant la guerre des tirs « non-amis » continuent d’exister; ils peuvent être transparents, on peut s’y cogner et tomber – du haut de ses illusions.

Aurait-il mieux valu conserver les lignes de front comme à Belfast où le mur de séparation entre catholiques et protestants n’a toujours pas été détruit malgré la signature de la paix  il y a 15 ans? Des brèches – des portes – dans ce mur commencent prudemment à être ouvertes, de jour.

Aurait-il mieux valu reconstruire patiemment le besoin de l’autre à Beyrouth (entre l’Est et l’Ouest) et à Tripoli (entre Tebbaneh et Jabal Mohsen)? Peut-être, mais le temps des gens  est beaucoup plus long et exigeant que le temps politique et électoral.

Wajdi Mouawad le dit de façon crue, douloureuse, en se rappelant des années de la guerre libanaise:

 » Mon enfance durant, j’ai appris, à mon insu, mot à mot, peu à peu, au fil des jours, à détester l’Autre. J’ai appris à haïr l’Autre, j’ai appris à fêter et danser aux malheurs qui frappaient l’Autre.(…)

On a planté en moi la graine de la détestation, si profondément, avec tant d’engrais et un tel savoir-faire, que cette graine ne pourra jamais être extraite de l’endroit où elle a germé. J’appartiens à une culture qui a su, avec un talent remarquable, depuis des siècles, transmettre, de génération en génération, le goût de la méfiance. C’est ainsi. C’est comme une maladie incurable. Je dois le savoir. Je ne dois pas oublier comment la détestation, cette détestation fut mon eau. Il a fallu un filet pour que j’en sois extrait. L’exil fut ce filet et c’est une contradiction. L’exil n’est pas une victoire. Qui, par choix, voudrait quitter sa terre natale si cette terre est un lieu de joie? C’est à cette expérience pourtant que je dois d’avoir vu cette détestation qui m’habitait, cette maladie incurable et, la voyant, la réalisant, la diagnostiquant, lui trouver un visage hideux, contraire à tout ce que je désirais être. C’est grâce à l’exil qui vous arrache à vous-même que j’ai réalisé que je n’étais pas celui que je croyais être. Raciste, haineux, sectaire. J’étais cela. Malgré la littérature, malgré le théâtre, malgré la langue nouvelle, malgré l’art et la culture. J’étais devenu exactement ce que cette guerre voulait que je devienne, sa nourriture, sa fange. »

(Wajdi MOUAWAD, voir le texte complet dans L’Orient Littéraire n°83, mai 2013).

[Comme en écho à Khalil Gibran:

« Comment pourrais-je aller en paix et sans regret? Non, ce n’est point sans une blessure à l’âme que je quitterai cette cité.  Longs ont été les jours d’amertume que j’ai passés dans ses murs, et longues furent les nuits de la solitude; et qui peut abandonner son amertume et sa solitude sans regret? »

(Khalil GIBRAN, premières lignes du Prophète, traduit de l’anglais par Camille Aboussouan, 1987, éd. Casterman)]

Vivre au Liban vous contraint de comprendre que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des Liban possibles. Et qu’au-delà de problèmes économiques, sociaux, d’infrastructures de base, etc. ordinaires à bien des pays en mal développement, le Liban traîne les difficultés pour ne pas dire les affres! de sa naissance difficile, au forceps, comme un boulet jusqu’à nos jours. Non une guerre n’a pas suffit et d’ailleurs, est-elle finie, bouclée, oubliée? Bien sûr que non malheureusement et je me vois (à nouveau) contrainte de jouer les oiseaux de mauvaise augure en rappelant que le Liban est encore un pays en guerre! Contre les autres et surtout, contre lui-même.

Il suffit de vivre assez longtemps dans ce pays pour voir se dresser les multiples fossoyeurs d’un Liban ouvert, protégé par un Etat de droit, muni d’une véritable administration, dynamique et neutre, d’une Université Libanaise nettoyée de ceux qui la dépècent. Idem pour tous les services composant un Etat: la santé, la justice, les infrastructures, les flux (eau, électricité, téléphone fixe et mobile, internet, égouts, routes, voies rapides).

Il suffit de vivre assez longtemps au Liban pour comprendre que ce pays est miné par des mafias de toutes sortes qui empêchent la construction d’un Etat viable. Elles règnent dans quasiment tous les secteurs de la vie quotidienne: les ports, l’aéroport, les hôpitaux, les administrations publiques (eau, électricité, téléphonie etc). J’espère trouver assez de temps et de courage pour « traduire » ces énoncés que l’on pourra me reprocher d’être rhétoriques par des exemples concrets ; on peut voir en particulier le travail de l’ONG Transparency-Lebanon.

De guerre lasse… We had a dream, a dream of a nation – Souha TARRAF

(En guise de réponse au Beyrouthin) 

« A Sayda ou à Nabatiyeh, on m’a cité le nom d’une personne qui ferait de la dactylo en français, mais pour vite me déconseiller de lui faire confiance, car sa relation avec la machine à écrire est identique à la relation entre les artilleurs et leur engin de mort… Telle est notre vie, cher ami et je ne m’en excuserai pas pour tout cela, car je devrais m’excuser d’une vie entière, et je trouve que c’est à Dieu de s’excuser pour cette vie qu’il nous laisse mener » [extrait d’une lettre adressée par Ahmad Beydoun à Ghassan Salamé durant l’été 1989, introduction au numéro spécial 125 de la revue Maghreb-Machreq, « Liban, les défis du quotidien« ]  

Je suis très touchée, Monsieur, par votre commentaire. Sachez que vos deux blogs (Les Lettres du Liban et Les carnets du Beyrouthin), parmi d’autres blogs et sites et entre autres raisons,  ont contribué à me sortir de mon « à quoi bonisme » longtemps entretenu. A quoi bon ouvrir un blog comme lieu d’information et de communication sur le Liban me disais-je, il y en a déjà de nombreux et en arabe et en anglais: ces langues « portent » bien mieux que le français paraît-il. Et au-delà des langues d’expression, que dire encore qui n’ait été dit et redit…

La lassitude psychique [1] dont vous parlez et que vous exprimez au long de vos Lettres méticuleusement préparées [2], je la vois chez bien des gens qui ont plus de 50 ans aujourd’hui, ceux qui ont eu 10, 15 ou 20 ans en 1975 [3]. Ceux dont l’adolescence et la jeunesse ont été volées en 1975… Et qui souffrent aujourd’hui d’une sorte d’amnésie collective (imposée?) sur le passé proche, comme le dit Naji ZAHAR dans son très beau site et au cours d’entretiens avec Sune HAUGBOLLE [4].

Samir FRANGIE l’a relevé maintes fois, les Libanais ont souffert mais séparément : ils n’ont pas eu la même « pratique » du conflit entre 1975 et 1990. Ainsi, selon la géographie de leur cantonnement territorial et politique-sécuritaire, ils n’ont pas vécu les invasions et occupations militaires israéliennes de la même manière ; ils n’ont pas vécu non plus la présence et l’occupation militaire et sécuritaire syrienne de la même manière; idem pour  les différentes guerres (intra et interconfessionnelles) dans la guerre.

Nous sommes toujours dans le même cas de figure aujourd’hui, au printemps 2013 : les événements qui se passent loin de leur espace de vie quotidien n’intéressent pas, ne concernent pas les citoyens. C’est aussi primaire que cela.

Dit autrement: on ne vit pas de la même manière le Liban et ses multiples conflits selon le lieu (rue, quartier, localité, région) où l’on réside, dans un pays-territoire à la fois très réduit en superficie et très quadrillé, polarisé politiquement.

Une nouvelle question surgit: y avait-il au cours de la guerre « une frontière  entre la société civile (…) et la société milicienne »? [5] Y avait-il d’un côté les gens ordinaires (les bons, les « civils innocents ») [6] et de l’autre les miliciens (les méchants)? Tout était-il si limpide, tranché?

Selon Elias ATTALAH [7], « tout le monde » était peu ou prou participant à la guerre, même moralement, ceux passifs sur leurs balcons comme ceux qui étaient « employés de banque le matin, miliciens le soir; étudiants en janvier, combattants en juin. Combien de Libanais ont-ils été intégrés au système des milices, faute de mieux, s’y sont fait une niche, et ne s’imaginent plus en sortir? » [8]

Ahmad BEYDOUN théorise ce point de vue sous l’expression de « guerre-système« : la guerre comme système social, système de haine.

Cette lettre que j’avais commencée à adresser à une génération  lasse, celle des Libanais  jeunes et adolescents en 1975 (dont vous faites partie, Monsieur le Beyrouthin)… voilà que je me retrouve à devoir me/nous l’adresser à nous-mêmes aujourd’hui en 2013, près de 40 ans après le début de « l’autre guerre ». Voilà que je me retrouve à chercher dans mes documents « anciens » des livres, des articles, des travaux que je pensais classés et en quelques sorte « dépassés », sur le thème de  la guerre civile libanaise. Est-elle vraiment dépassée, la guerre?

Nos enfants et petits-enfants pourront nous reprocher de ne pas leur avoir dit le pourquoi de cette guerre – et surtout de ces guerres toujours recommencées. L’autre reproche pourrait être: qu’avons-nous donc fait pour l’arrêter? Que peuvent faire des civils englués dans un conflit violent? Rien?

L’extrait cité quelques lignes plus haut sur les miliciens-étudiants ou miliciens-employés date de 1989: qui s’étonne aujourd’hui de constater que ces situations (de « double emploi ») continuent d’exister? L’espace de la société civile est envahi par la société milicienne, de manière moins généralisée que dans les années 80 mais non moins pernicieuse et néfaste sur le long terme. Des pans de quartiers, du moins des « poches miliciennes » ont perduré et se sont à nouveau développées à Bab Tebbaneh, Jabal Mohsen, Abi Samra, Zahrieh pour m’en tenir au seul cas de Tripoli. Il n’est pas étonnant que ces « poches miliciennes » soient aussi et avant tout, des poches de pauvreté et de mal-développement, des territoires délaissés depuis longtemps par l’Etat, son administration et ses services. Et d’autant plus aisément « récupérés » par les mouvances miliciennes et de tous types de contestation de l’Etat – dans les mêmes noyaux familiaux déshérités.

Guerre-système, d’une génération à l’autre.

En pleine guerre des chefs dans le Beyrouth-Est de 1989, Ghassan Salamé faisait un amer constat :

« On a souvent admiré la capacité des Libanais à s’adapter aux circonstances, mais on n’a pas assez vu le piège béant que cette admiration cachait. Car s’adapter, c’est survivre, certes, mais c’est aussi montrer moins d’impatience face à la guerre, c’est désirer moins intensément la paix. (…) Ceux qui survivent ne sont donc pas nécessairement les plus avides de paix civile. Ils la souhaitent certes, mais n’en ont guère une approche programmatique. Le grand dilemne du pays, c’est que les forces de destruction semblent avoir des projets conscients qu’ils exécutent, pour leur compte ou pour d’autres. Le camp de la paix n’a que la nostalgie pour arme, et le souvenir pour horizon; il attend le retour de la paix, sur place ou à l’étranger, mais il ne fait pas grand chose pour y accéder » [9].

Ceux qui liront ce passage seront étonnés, peinés de se retrouver « téléportés » un quart de siècle en arrière. Ghassan Salamé parlait déjà, faute de mieux, de guerre civile froide – en 1989.

Ahmad Beydoun va beaucoup plus loin dans une série de trois textes datant de 1988 et 1989 (au plus fort des combats violents dans Beyrouth-Est): il réfute les « gros mots » confortablement écrits tels que « camp de la paix » pour analyser magistralement la guerre au Liban comme un système social construit pour durer.

Je cite cet historien aux termes toujours très choisis et aux interventions très précieuses [10] ; ses mots sont pleins d’un réalisme désabusé, ironique et las tout à la fois – avec une sorte de programmatique lucide d’un après-guerre « un jour, peut-être » à venir:

« Nous pensons, quant à nous, que ce que la crise libanaise a apporté – et continue d’apporter – d’essentiellement neuf, c’est l’instauration profonde des conditions de sa propre perduration. Il ne suffit pas – nous venons de le dire – d’expliquer la guerre par l’histoire : en tant que situation durable (elle fête bientôt son 13ème anniversaire), elle doit être expliquée aussi et surtout, par les événements et les changements de toutes sortes qu’elle a, elle-même, comportés. Car un état de choses qui dure, tend, en se généralisant, à s’instituer en système. Aussi la guerre civile est-elle devenue aujourd’hui le régime de la société libanaise. Elle n’est nullement réductible à un amas de « circonstances anormales » dont chacune devrait être ramenée à sa norme d’avant-guerre ou à celle, imaginaire, que colportaient nos projets d’avenir, projets que la guerre est justement venue briser. En s’élevant progressivement à la dignité de régime social, la guerre devient de moins en moins comparable aux masses hétéroclites de décombres qu’elle produit ou aux anomalies qu’elle nous impose par milliers. Une conséquence de cette transformation, c’est que la paix ne pourra plus être un simple « arrêt » de la guerre. Elle devra n’être ni plus ni moins que le remplacement – complexe, progressif – d’un système par un autre. Ce remplacement ne pourra pas avoir l’avant-guerre pour unique référence: c’est là une autre conséquence capitale du nouveau statut acquis par la guerre. La première référence de la paix devra être la guerre elle-même dont l’analyse critique aura à inspirer l’image d’un nouvel avenir »

[Ahmad BEYDOUN : Les civils dans la guerre incivile. Guerre-système et résistance pacifique, page 181 – écrit en 1988].

Un jour viendra-t-il où nous dirons (où nos proches descendants diront):  « We had a dream, a dream of a nation… » ?

Que faire, comment en sortir? Que peut faire la société civile, tant paraît profond le gouffre qui nous sépare nous autres « gens ordinaires » d’une classe politique en faillite? J’entends des voix dire: et la société civile, n’est-elle pas (elle aussi) en faillite?! Les hommes politiques sont issus de cette société-là, que cela nous plaise ou non de le reconnaître! Si l’on se réfère à l’analyse d’Ahmad Beydoun, notre société est en effet en crise tout comme la « viabilité » du pays est sujette à une crise chronique [11].

A la fin  des années 1990, Karam KARAM s’est intéressé aux mouvements civils au Liban et en a tiré un travail de thèse très riche (publié en 2006 aux éditions Karthala: Le mouvement civil au Liban). Même s’il conclut sur un « blocage » de l’action civile (p. 330-331), la société libanaise est actuellement traversée par des actions et mouvances associatives (que je ne sais qualifier au plus précis: civiles? civiques? citoyennes?) – y compris sur les réseaux sociaux et internet – qui même réduites à quelques milliers de personnes, rassurent sur un potentiel de re-création possible.

Encore faudrait-il s’assurer que nous sommes sortis de la guerre comme système social… En sommes-nous complètement sortis? Les réponses à cette question loin d’être caduque aujourd’hui sont complexes, malgré la reconstruction étrange (littéralement étrange!) en cours du centre de Beyrouth, des infrastructures et autres axes routiers. Les axes de communication dans les têtes, entre les individus-citoyens, eux, prennent du retard.

Il faudrait ouvrir vers une autre question encore, celle du travail de/sur la mémoire. Réservons les tentatives d’apporter des idées, d’autres interrogations sur ces deux thèmes liés, vastes et complexes (la guerre comme système de vie et la mémoire) à des développements ultérieurs – dans d’autres billets.


[1] Psychique, définition du Littré: « qui a rapport à l’âme, aux facultés intellectuelles et morales. »

[2] D’autres ont  encore la force du sarcasme comme mode d’expression! Je veux parler du blog Heuristiques, qui est en partie un lieu-hommage au travail d’Ahmad Beydoun et de Waddah Charara, ces deux « penseurs » au sens ancien.

[3] Précisions: je suis née en 1965, j’avais donc 10 ans au début de la guerre mais j’étais loin, au bord de l’Atlantique (Dakar, Sénégal).  C’est à travers mon père, toujours rivé à son énorme radio Philips (qui captait toutes les ondes possibles et sifflait et chuintait à merveille), lui qui ne pouvait retenir ses larmes en écoutant les chants de Fayrouz, que le Liban « patrie » (watan) a commencé à prendre vaguement du sens.

[4] www.111101.net est le nom du site de Naji ZAHAR. Le travail important de Sune HAUGBOLLE, sur lequel je reviendrai dans un prochain billet, est: War and Memory in Lebanon, Cambridge University Press, 2010

[5] Question posée en 1989 par Ghassan Salamé (p. 12)

[6] Ceux que nomme Georges CORM dans sa Géopolitique du conflit libanais  (éditions La Découverte, 1986) « les civils innocents ». Cette notion est justement critiquée par Ahmad BEYDOUN dans un article publié dans le recueil Le Liban, itinéraires dans une guerre incivile (éditions Karthala Cermoc, 1993).

[7] Voir le site http://www.umam-dr.org/projectInfo

[8] Ghassan Salamé, idem

[9] Ghassan Salamé, p. 11

[10] Le blog Heuristiques est en partie dédié à ses travaux, une initiative  à saluer et souligner (cf. la partie Archives du blog Heuristiques). Voir la note 2

[11] Il faut bien sûr ici saluer et rappeler le travail de fond de UMAM  et de Memory at Work

Liban, la guerre et la mémoire. Ou comment en sortir? (Souha TARRAF)

 

Essayez de faire une recherche internet à partir de ces trois mots: Liban, guerre, mémoire… Google devient intarissable! Vous pourriez y passer  votre journée, vous découvrirez des Libanais et Libanaises tous et toutes plus désabusé(e)s, révolté(e)s, et/ou tristes les uns que les autres – et d’autres encore qui proposent des solutions, pour le « comment en sortir ». Nous avons tous des solutions, « nos » solutions se rejoignent – mais « nous », citoyens et groupes associatifs, n’avons pas d’autre pouvoir que celui de proposer. Les véritables pouvoirs d’agir (le législatif, l’exécutif et le judiciaire) sont aux mains de ceux que nous élisons et ré-élisons consciencieusement, à peu près les mêmes, depuis des décennies.

Parenthèse sur la classe politique libanaise: ces personnes ne sont d’accord à peu près sur rien, ni sur l’histoire ni sur la géographie du pays et ses frontières, mais elles parviennent à s’entendre pour conserver entre elles les rênes du pouvoir, d’un aménagement de la loi électorale à l’autre[1]. Et l’arrangement qui reste « magistral » est celui qui consiste à continuer de lier l’électeur au lieu d’origine de sa famille, là où ce dernier continue d’avoir son fichier familial d’état-civil (cela se fait de génération en génération), quel que soit son lieu de résidence[2]. De cette manière, le lien « originel » souvent clientélique entre les familles (les électeurs) et les instances politiques (zouamas, députés en puissance, anciens députés, maires anciens et nouveaux, idem pour les mukhtars et conseillers municipaux) est conservé. Et par une opération  électorale d’un illogisme « magnifique », nous élisons des personnes (maires, conseillers municipaux et députés) dont très souvent nous n’avons pas besoin dans notre vie quotidienne directe![3]

J’ai trouvé par hasard dans une librairie de Tripoli un ouvrage de poésie plein d’amertume, de révolte et de tristesse (Philippe KANDALAFT, Syllabes décousues. Saisons d’oranger sur Tripoli, éditions Dar An Nahar, 2005), j’ai commencé à le lire et  l’ai ajouté à la pile de livres qui attendent d’être présentés dans ce blog… Et je me rends compte qu’à peu près tous les livres que je veux lire ou relire pour les commenter ici sur le Liban concernent la mémoire et la guerre!

Qui a lu Rawi HAGE, De Niro’s Game (édition Denoel, 2008 pour la version française) ne peut plus regarder ce pays et ses gens de la même manière. Et Yasser Arafat m’a regardé et m’a souri, journal d’un combattant de Youssef BAZZI (édition Gallimard, 2007 pour la version en français)  et Lettre Posthume  de Dominique EDDE (édition Gallimard, 1989)! Je cite d’instinct quelques livres qui m’ont marquée et qui restent près de moi: je ne veux pas, je ne peux pas les oublier, ni le Voyage au bout de la violence de Samir FRANGIE (éditions Actes Sud, collection l’Orient des Livres, 2011), ni les Itinéraires dans une guerre incivile  d’Ahmad BEYDOUN (éditions Khartala, 1993). Et par-delà les mots, les photos de Raymond DEPARDON en couleur et en noir et blanc sur Beyrouth (Beyrouth centre-ville, éditions Point 2010), les bâtiments éventrés, les façades aux murs lépreux, les herbes folles qui ont envahi les rues de la « ligne de front », les miliciens au torse nu l’arme à bout de bras, les blessés, les civils fuyant… jusqu’à ces hommes qui fument paisiblement le narguilé, attablés sur un bout de trottoir de la ville fantôme. Ces images ne sont plus si lointaines, nous vivons ces situations-là par intermittence depuis 2005.

Si les années ont passé sur une guerre que je n’ai pas vécue directement, je n’ai jamais pu faire comme si je ne l’avais pas vécue : elle est en nous, elle a façonné les comportements quotidiens les plus ordinaires, les plus incivils comme brûler un feu rouge, conduire comme si l’on avait une arme à la place du volant, refuser de se mettre en file d’attente (le b a-ba du civisme) « comme tout le monde », essayer « naturellement » d’éviter de payer telle taxe, tel impôt, telle facture, jeter des détritus dans la rue parce que ce n’est pas « chez moi »…

Où commence le « chez moi »? Ou plutôt, où commence le « chez nous »? Qui fixe les limites entre les espaces privés et l’espace public? Que signifie dans ce pays  l’espace « public »: est-il à nous tous (c’est-à-dire à l’Etat, aussi) ou bien à personne, est-il dominé par les groupes miliciens, para-religieux, para-je ne sais quoi qui investissent souvent la rue au nom d’une cause, d’un slogan, contre un groupe, contre un autre slogan? Ceux qui brûlent des pneus, barrent le passage des voitures et pire encore, tirent sur le quartier d’en face? Y a -t-il un seul type d’espace public, ou plusieurs, par strates?

Comment donc en sortir? Il ne suffira pas de dire: le temps effacera les blessures, parce qu’il n’arrange rien le temps qui passe, bien au contraire!  Le travail sur la mémoire n’est pas fait. Mémoires plurielles et complexes, celles des combattants, des civils, des familles de disparus, des familles d’handicapés… Quand accepterons-nous de faire un état des lieux de ce qui s’est passé, afin de pouvoir bâtir une véritable nation[4]? Je parle de la guerre de 1975, il y a bien d’autres dates malheureusement, 1958, 1860 et jusqu’aux années les plus récentes. L’Afrique du Sud a eu le courage de créer une Commission Vérité et Réconciliation: qu’attendons-nous, nous autres citoyens et représentants élus? Que voudrions-nous léguer à nos enfants et nos petits-enfants: une histoire honteuse de massacres inter et intra confessionnels, une histoire honteuse d’intérêts personnels? Où se trouve le Liban dans ce triste tableau? Justement un tableau, vide… vidé de toute consistance?

Un jour viendra…

Un jour viendra-t-il où vous et moi, n’aurons plus à répondre à ce genre de question « inquisiteuse »: quel est ton nom de famille? ou encore: vous êtes de quelle région? Traduction littérale: vous êtes de quelle religion et confession? This is (also) Lebanon and Lebanese people, my friend… A qui viendrait donc l’idée de demander, en Italie, en France, au Canada, dans quelque pays d’Afrique ou d’Amérique Latine ce genre de chose: bonjour Monsieur, êtes-vous chrétien ou musulman ou juif ou bouddhiste ou…? Par conséquent vous êtes plutôt avec les partis du « 8 mars » ou du « 14 mars »; oui vous êtes avec ce « tayyar » (courant) ou ce parti et/ou ce zaîm, ce cheikh de telle mouvance ou de telle autre, et puis bien sûr vous êtes « lié » à tel pays ou à tel autre… Oui tel est le Liban d’aujourd’hui; à vous dégoûter d’en être (Libanais)! Mais que faire? Fuir comme le font tant de jeunes au sortir des écoles ou des universités? Après tout, c’est une tradition libanaise n’est-ce pas, l’émigration!

« Le Libanais est fait pour émigrer, il réussi partout grâce à son esprit d’entreprise ancestral, à l’entraide légendaire » etc etc… (notez bien les guillemets s’il vous plaît!). Oui, le Liban est un non-pays ouvert – ouvert à tous les courants: on y arrive, on en repart, on y revient… C’est un étrange pays qui vous file entre les doigts, même lorsque vous croyez y être « ancré » pour longtemps.

Dominique EDDE traduit ce que j’essaie avec rage – et d’autant plus maladroitement – d’exprimer:

« A vrai dire le Liban n’a jamais existé, à mes yeux, qu’à l’état d’obsédante ambition. Il est en quelque sorte la formidable évocation de ce qu’il aurait pu être et c’est en cela qu’il est indestructible. Un pays en puissance acculé à provoquer le sort pour survivre à ses leurres, mais aussi le symptôme de quelque chose qui nous dépasse et de très loin… Plus comparable à un individu qu’à un Etat, il incarne, en vérité, la subjectivité absolue d’un côté et la faillite universelle de l’autre. Mobile à l’excès, doué d’une étonnante capacité d’absorption et d’adaptation, flexible jusque dans ses frontières, il est en un sens le plus « influençable » et donc le plus « humain » des pays qui me viennent à l’esprit. L’expression de ses névroses l’emporte si manifestement sur celle de son identité qu’on pourrait « presque » le concevoir étendu sur le divan d’un psychanalyste! » (Lettre posthume, pp. 115-116).

Plus rien à dire!


[1] Voir l’introduction de l’Atlas du Liban, sous la direction d’Eric VERDEIL, Ghaleb FAOUR et Sébastien VELUT, édition IFPO-CNRS Liban 2007, dont la version arabe vient d’être publiée.
[2] Idem, pp. 73 et suivantes.
[3] idem. Voir également l’ouvrage Municipalités et pouvoirs locaux au Liban, sous la direction d’Agnès FAVIER, édition IFPO, 2001.

[4] Voir le travail fait en ce sens par la « société civile » sur http://www.memoryatwork.org. Et les réflexions intéressantes de Pamela Chrabieh sur son blog www.redlipshighheels.com sur le « comment en sortir ». Et encore le blog constructif www.reverleliban.blogspot.com de Wadih Al Asmar. La liste est loin d’être exhaustive bien sûr.