Jabal Mohsen – Bab Tebbaneh, round n°17 ou 18 ou 19 ou… Esquisse d’une désespérance ordinaire (Souha TARRAF)

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Que va-t-il donc rester de ces quelques jours comme suspendus dans un ‘entre parenthèses’ de folie? Vengeance et contre-vengeance, drapeaux et contre-drapeaux, portraits de chefs contre portraits de chefs…

Que va-t-il rester de ces nouveaux jours de misères et contre-misères, le bilan de morts et de blessés? De commerces et maisons brûlés? D’espoirs adolescents partis en fumée noire? Qui s’en préoccupe donc? Quels hommes politiques libanais – ceux qu’on appelle des responsables – se sont-ils jamais préoccupés du nombre de morts et de blessés?

Ce que je garderai de ce nouveau round? La voix lasse, éteinte de Fouad, prof de musique et  peintre (en bâtiment). Accessoirement, Muallim Fouad chante du Ziad Rahbani et autres classiques du riche fond musical libanais.

Il habite le ‘Jabal’, je ne sais pas lequel de Jabal, Mohsen ou Qobbeh et je ne veux pas le savoir. Je sais seulement qu’il a deux filles et que l’appartement qu’il loue est situé dans un immeuble exposé, très proche de la zone de combats. Lors d’un précédent round, la petite famille avait trouvé refuge chez des amis du quartier et Fouad essayait de trouver ‘autre chose, ailleurs’. L’exode intérieur a commencé, pour ceux qui le peuvent.

Fouad a 40 ans environ, il a fait des études de théâtre à l’Université Libanaise. Mais oui, du théâtre… Dans les premiers mois de 2013, son recrutement pour jouer dans une pièce à Beyrouth a été compromis par je ne sais plus quel round de terreur. Quelle idée n’est-ce pas, du théâtre! Il n’est pas sérieux ce Fouad, vraiment pas raisonnable… Comédien! Où se croit-il donc pour rêver de longues tirades, de public conquis et de planches?

Dans la vie active et ‘réelle’ il essaie de joindre les deux bouts en cumulant plusieurs sources de revenus, comme un grand nombre de Libanais. Il est prof de musique dans différents établissements privés à Tripoli, Zghorta et dans le Koura, là où il trouve des cours de batterie et autres instruments voisins (derbakkeh) à donner. Il fait partie d’un petit groupe musical qui se produit pour les soirées de mariages et autres fêtes. Il est aussi chef d’une équipe de peintres (muallim boya); le problème est qu’il a fait une très mauvaise chute d’échafaudage il y a près de deux ans. Après des mois d’arrêt-maladie, ce qui signifie aussi de chômage sans aucune compensation financière, il a repris son travail même s’il  garde à vie une séquelle physique de sa chute.

Il avait pour projet de partir en Australie rejoindre sa mère et ses soeurs, installées à Sydney comme des centaines d’autres familles du nord du Liban. Il avait bon espoir d’arriver à réunir les documents demandés pour un visa d’immigration familiale.

Aujourd’hui il n’a plus cet espoir-là. Il n’a plus d’espoirs. Il dit: « Non je ne pars plus. Je ne peux pas, trop compliqué« . Le théâtre, il n’y pense évidemment plus. Quant à ses cours de musique il les sèche lui le prof, démoralisé à l’extrême et plus que cela encore. Désespéré.

 Voilà ce que je garderai de ce round tripolitain.

Les manifestations de civils pacifistes ne me marquent pas vraiment, allez savoir pourquoi: un trop plein de mots, de prises de position louables… et désespérément vaines?

Je me souviendrai sûrement de certaines unes de quotidiens locaux distillant agressivité et haine de l’autre. Avec la même question: pourquoi? Nous n’apprendrons donc jamais rien, de génération en génération, de tuerie en tuerie, d’espoirs déchiquetés en vies déchiquetées.

 A bientôt, au prochain round.

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Brouillon de citoyens, brouillon d’Etat… Brouillon de pays

 

Brouillon: ébauche ou esquisse ou essai.
Contraire de brouillon:  version finale, « propre », définitive.

(Dictionnaire Antidote RX)

Et la vie doit continuer

Tous les débuts de texte que j’ai tentés puis raturés et jetés, vils brouillons de posts depuis la fin de cet été 2013, tournent autour d’une même question, lancinante à force d’être répétée: comment continuer à vivre au Liban dans un tel contexte d’incertitudes, de dangers potentiels – pour soi et d’abord pour les siens?

Autrement dit, comment échapper à la géopolitique libanaise! Rien de nouveau, les mêmes questions tournent inlassablement depuis des décennies, de façon plus ou moins urgente selon le contexte.

[Le contexte aujourd’hui, c’est en particulier ces milliers de familles syriennes réfugiées au Liban. L’insécurité que nous ne connaissons que trop devient alors relative, elle est comme un ordre de grandeur, estimable, mesurable… acceptable?]

Rien de nouveau en effet, les mêmes interrogations – lamentations « existentielles » : sommes-nous en guerre ou bien au bord d’une guerre (« civile »)? où est donc l’Etat? quand aurons-nous un Etat? quelles sont/seraient ses prérogatives réelles? etc. etc.

« Il y a des accès de désordre, mais ce n’est pas la guerre. Le pays tourne au ralenti, l’économie est figée, mais ce n’est pas la guerre. Nos responsables sont cupides et corrompus. Il nous semble que si rien ne marche, c’est parce qu’ils se bousculent autour du même misérable râtelier de prébendes et de commissions qu’est le service public. Comme personne n’y trouve son compte, nous sommes privés d’infrastructures. Comme on ne nous donne pas d’explications valables sur la raison de notre inconfort, c’est la seule conclusion qui nous vient à l’esprit. Mais tant que ce n’est pas la guerre…  (…)

Entre ces flux et reflux de violence, avec le sentiment que l’histoire ne sait plus produire d’hommes ou de femmes à la hauteur des événements, comment penser l’avenir? Que faire de notre appartenance, à part tenir? « 

On pourrait très bien dater cet extrait du 27 septembre 2013, aujourd’hui. Or ces lignes datent d’il y a un an tout juste, un 27 septembre 2012. Rien n’a changé! Tenir.

(Fifi Abou-Dib : Tenir, L’Orient-le Jour, 27/09/2012)

Vivre au Liban au quotidien, été meurtrier 2013. Entre le Lebanese Way of Life et le Pas d’chance!

J’avais ainsi commencé ce post, au lendemain des attentats de Dahié-Beyrouth et Tripoli: vivre au Liban cet été incertain, c’est résister.

Résister à la peur, à cette boule au ventre et y aller c’est-à-dire sortir, se rendre à son travail comme d’habitude, faire ses courses comme d’habitude, aller au cinéma, garer sa voiture sans crainte dans les parkings publics, rentrer dans les embouteillages, ne pas s’enfermer parce que c’est le réflexe de beaucoup de citoyens, se barricader à la moindre alerte, etc.

Vivre au Liban c’est ne pas être en permanence rongé d’inquiétude pour ses proches, ses amis, ses voisins. Résister à une sorte d’angoisse ordinaire et désirer la  normalité, la routine, synonymes d’une (in)sécurité acceptable! Braver… quoi, le mauvais sort? Essayer de ne pas être au mauvais endroit, à la mauvaise seconde?

Peut-être que le fameux Lebanese Way of Life vient de là, cette vie en permanence accrochée à rien, à un peu de chance ou à pas d’chance – d’une guerre longue et usante à un état de non-paix latent. Avec ses conséquences sur le laxisme et la corruption dans tous les domaines du quotidien (cf. l’extrait cité plus haut): des virages négociés trop souvent beaucoup trop vite, des fils et câbles électriques enchevêtrés si anarchiquement qu’un mauvais contact les rend mortels, pas d’chance…

Vivre au Liban, souvent dans l’excès. Pas de place pour la normalité, la monotonie ni paysagère ni culturelle ni des comportements ni… Tout y est dans le trop!

A la fois trop de lenteur comme pour retenir un peu de ces habitudes passées, compassées qui s’en vont avec les Anciens – et trop de vitesse dans la consommation, la circulation, la conversation comme pour ratrapper un temps qui aurait été « perdu » pendant les années de guerre voire pour prendre un peu d’avance, au cas où…  oui, au cas où surgiraient de nouveaux problèmes (mashékél) ou événements (ahdèss) – traduction locale des « petites situations de guerre »!

Nous sommes sûrement (devenus) des gens inadaptés à une vie normale, un horizon tout tracé ou du moins lisible, de l’électricité 24h/24, des routes non défoncées, des conducteurs non agressifs…

Notre mental est (devenu), en tout cas pour beaucoup d’entre nous: en profiter au jour le jour, dans tous les domaines, sans trop de projection sur un futur « par essence » incertain, flou. Les liens entre les gens sont affectés par ce en profiter, aussi en l’absence d’un minimum d’Etat protecteur ou du moins, régulateur.

Notre rythme/mode de vie est affecté: en exagérant à peine, qui n’a pas expérimenté ce genre de situation: « pas de bombardement aujourd’hui? pas de pneus allumés? pas de snipers? yalla on peut donc sortir!« 

Le dessin ci-après, trouvé au détour d’une librairie de Hamra durant la guerre dans les années 80, représente exactement ce que j’essaie de décrire, du Liban et ses habitants: à peine caricatural, rien n’a vraiment changé. La débrouillardise est toujours là non pas par la grâce de je ne sais quel admirable esprit de résistance et de conquête mais plus prosaïquement parce qu’il faut bien vivre ou survivre, continuer vaille que vaille: le fameux Lebanese Way

LEBANON 1986 copyright Sari SALIBI
LEBANON 1986 copyright Sari SALIBI

Ailleurs en Afrique sub-saharienne, en Amérique latine, les géographes et autres spécialistes parlent d’économie de survie:  survivre dans l’économie « informelle » à Abidjan ou à Caracas serait une chose, essayer de joindre les deux bouts, à Beyrouth et à Tripoli, devrait relever d’une dynamique autrement « admirable », d’un esprit de conquête spécifique aux Libanais?!

S’il en fallait une, l’alarme est donnée par la Banque Mondiale en termes sans équivoques, désormais: « Le Liban subit de plein fouet les retombées économiques et sociales du conflit syrien« .

Voici un passage du résumé de cette étude demandée par le gouvernement libanais (ici la version pdf):

« D’ici fin 2014, le nombre de réfugiés [syriens] devrait passer à 1,6 million, soit 37 % de la population libanaise. Et dans les 15 mois qui viennent, l’État va devoir débourser des milliards de dollars pour répondre à la demande croissante de services publics — santé, éducation, eau et électricité. Des dépenses qui devraient encore aggraver un déficit budgétaire qui s’élève déjà actuellement à 3,7 milliards de dollars, soit 8,7 % du produit intérieur brut (PIB).

Or, la situation est d’autant plus critique que, même avant l’éclatement du conflit syrien, en mars 2011, et l’arrivée de ces centaines de milliers de réfugiés, les infrastructures libanaises étaient en piteux état et les services publics insuffisants. L’électricité fonctionne en moyenne 18 heures par jour (et bien moins dans les zones rurales). Les services d’alimentation en eau ne sont opérationnels, au mieux, que trois jours par semaine. Les écoles publiques croulent sous les élèves et les établissements publics de soins, qui prennent en charge les plus démunis, notamment en milieu rural, offrent des services notoirement insuffisants : voici pratiquement dix ans que leur impéritie fait la une des journaux et que les organisations de la société civile réclament un changement. Avec l’actuel afflux de réfugiés, le point de rupture est pratiquement atteint. »

Backup pour la nouvelle saison

On tourne la page, on oublie ou plutôt on range dans un recoin de sa mémoire (surchargée, à force d’être sollicitée). Oui on oublie/on range les attentats de cet été, les corps déchiquetés, brûlés, les blessés, les façades désolées des bâtiments, les visages hébétés des personnes qui racontent comment elles sont passées « à côté », vraiment pas loin…

On a rangé, organisé, trié, classé, un véritable backup (sauvegarde) de la mémoire personnelle.

Et on s’apprête à continuer, résister, tenir pour la nouvelle saison, dominer la peur – par exemple, peur de se rendre à Tripoli, surtout les vendredis à l’heure de la prière.  Attention danger vous prévient-on!

Depuis les attentats, il y a comme une absence dans la ville; pas seulement en terme d’affluence mais un laisser-aller, une sorte d’insouciance se sont évaporés. Les gens sont sur le qui-vive, inquiets, méfiants les uns envers les autres.

Et à Roueiss, dans ce quartier de la banlieue-sud de Beyrouth où a eu lieu l’attentat le 15 août, la même peur hante certainement les habitants et passants, malgré tous les barrages et la présence nouvelle de l’armée pour assurer la sécurité, filtrer les voitures.

Et comment filtrer les esprits dominés, prêts à tuer pour quelques dollars ou pour atteindre le paradis ou je ne sais quel autre objectif ou destination?

 » Va dormir,

Va rêver que notre pays (balad) est devenu un pays.

Va dormir…

Ce pays est-il un pays?

Non ce n’est pas un pays, c’est un groupe de personnes réunies.

Réunies… non. 

Assemblées… non.

Balancées… non.

Divisées.

Va dormir, va rêver… « 

(Ziad Rahbani, pièce de théâtre Nazl al Sourour, 1974, extrait)