Haram? Oui nous continuons à faire la fête: pour faire la nique à la mort! (Souha TARRAF)

 

copyright beirut prints 2013
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Faire la nique à quelqu’un  : se moquer de quelqu’un ou lui manifester son mépris  (dictionnaire Antidote)

Au bruit des bombardements syriens sur Arsal et ailleurs du côté de la frontière nord du Liban, sous la menace des frappes israéliennes qui se rapprochent de la frontière orientale et méridionale du Liban, à la lecture des souffrance indicibles des femmes et des familles de Syrie (reportage capital d’Annick Cojean dans Le Monde)… j’essaie de rester concentrée sur l’actualité sociale libanaise. En demandant à mes anciens collègues du monde de la recherche d’essayer de comprendre le changement (dans mon engagement) d’écriture: dans un pays balloté comme jamais et soumis à des tensions sociales, économiques, politiques, religieuses et culturelles extrêmes (je résume!), je ne sais plus prendre le temps de la réflexion, de la référence (et de la déférence): en un sens mon rapport à l’autre a été modifié, je vis avec les gens, comme eux, par eux. J’écris donc comme eux – et pour eux, je n’essaie plus d’expliquer (pour d’autres). En français oui, c’est là mon meilleur outil de communication même si je pense sûrement en deux ou trois ou quatre langues… comme pas mal de Libanais en ce monde.

En ces temps si sombres parés d’une épaisse couche officielle de (fausse) moralité et de (fausse) vertu, la date du 8 mars en hommage aux femmes dans le monde est symbolique, elle est primordiale au Liban cette année où augmentent les informations sur les souffrances des femmes, qui meurent sous les coups de leurs compagnons. Et sur les très jeunes filles qui sont mariées de force, sourire innocent aux lèvres; ou encore, sur le viol de femmes par leurs maris… un acte juridiquement et officiellement non reconnu par Mme Berri, voir ici ce reportage télé ou cet article.

Que se passe-t-il donc au “pays du lait et du miel”? Et pourquoi le photoshoot d’il y a 3 ans pour les besoins d’un calendrier au Danemark – comme le font beaucoup de sportifs – d’une jeune  skieuse libanaise est-il “révélé” comme une faute gravissime en pleins Jeux Olympiques (où la jeune Jackie Chamoun représentait le Liban)? Et surtout, plus important, pourquoi la campagne pour supporter “Jackie” est-elle couverte par certains de l’opprobre moralisateur du “haram”? Au nom de la cause des femmes, bien évidemment.

J’ai écrit cette lettre ci-après en guise de réponse au texte de Léa Maalouf Moubarak paru dans le quotidien l’Orient-Le Jour (date du 3 mars 2014, page Opinions) “#StripforLebanon” :

Madame,

 Comme vous je suis Libanaise, de “pure souche” (parce qu’il y en aurait des mauvaises?), de “sang” (et d’âme surtout)…  Je vis au Liban depuis 19 ans après avoir vécu au Sénégal (jusqu’à mes 18 ans) et en France (durant 12 ans) – je suis riche de trois pays, trois cultures, trois manières d’“être-au-monde”, voilà pour les présentations générales.

Vous dites vivre ou ressentir une “fracture avec le pays d’origine”? Qui n’en ressent pas, qui n’en a pas vécu, des blessures et des fractures avec son pays?! Vous vous désintéressez de la politique libanaise? Vous en êtes bien aise, vous en avez la chance puisque vous vivez à l’extérieur du pays, de ses conflits, de ses “tabous sociaux”  et de son “communautarisme insensé” comme vous l’écrivez. Non pas que je vous envie de vivre à l’extérieur!!! Non, comme beaucoup de mes/nos compatriotes, j’ai peur de ne plus savoir vivre loin du pays et de sa chaleur … malgré tout!

Devenue libano-dépendante comme tant d’autres, je vis le pays “entre amour et haine” (1). Mais je le vis!

Vous ne suivez pas “notre” actualité, nos infos épuisantes pour les nerfs, c’est un choix qui vous revient. Nous-mêmes, nous autres “les inside”, nous avons un mal fou à suivre, à écouter les infos locales, nous nous évadons dès que nous pouvons via Facebook, les blogs, les réseaux sociaux, les films, la musique, les livres… Même si c’est le plus souvent pour nous retrouver entre nous, inside/outside toutes les frontières. Parce que le pays, nous n’y pouvons rien, il est nous. Il est en nous. Il nous déchire chaque jour, il nous tue chaque jour… mais c’est de l’amour-haine, que faire? Fuir? Il nous rejoindra.

Nous avons stripé pour Jackie? Oui, évidemment. Et alors? Haram?

Nous avons communiqué, aussi, beaucoup, et communié, pour Manal, pour Roula, pour Christelle et toutes celles qui souffrent et meurent sous les coups sauvages de leurs compagnons. Et nous n’avons pas oublié Roula El Hélou, la journaliste qui s’est vu refuser le droit d’embarquer en avion parce que sur chaise roulante.

Nous, “rien à foutre de l’insécurité dans laquelle baigne (le) pays, (le) peuple?” Nous, nous continuons – volontiers, vous croyez? – de “plonger dans une corruption, au coeur d’une société en manque de valeur humaine, culturelle et intellectuelle”?

Mieux vaut se laisser à “en rire de peur d’être obligée d’en pleurer” – avec  l’ami Gainsbourg…

“L’être humain est cher” sur votre “terre inconnue”? Il l’est tout autant en terre libanaise par-delà l’actualité rouge sang. Parce que, par principe de vie. Et parce que, par principe de mort; celle avec laquelle nous (ré)apprenons à co-habiter, que nous le voulions ou non.

Voici la leçon que j’ai dû douloureusement m’enfoncer dans la tête au Liban : nous autres les civils, les gens d’en bas, personne ne nous demande notre avis. Sauf pour la forme, lors des élections, truquées, arrangées, pré-fabriquées.

La seule fois où dans son histoire récente le Liban a connu un véritable soulèvement civil de grande ampleur, c’était le 14 mars 2005. Les hommes politiques ont eu peur de nous, les centaines de milliers de civils dans la rue. Le 15 mars, notre communion en chrétiens et musulmans était condamnée. Le 2 juin, Samir Kassir a été tué (il avait un livre de Nietzsche à ses côtés). D’autres l’ont suivi dans la mort brutale.

Attentats à Bir Hassan et ailleurs dans Dahieh? Attentats à Hermel? Attentats dans Beyrouth (Mohammad Chatah, tué en pleine période de fêtes de fin d’année, de même que Mohammad Chaar)? Attentat dans Tripoli (23 août 2013, des dizaines de morts, des centaines de blessés)?

Oui nous avons manifesté, communiqué, communié… Et puis nous avons continué à vivre, à faire la fête, à aimer, travailler, parler, étudier, écrire, chanter et puis lire… parce que la vie doit continuer. Nous avons des parents, des enfants, des amis, des voisins… ce qui s’appelle une société à continuer à faire vivre même dans la souffrance, même sans courant électrique, eau, internet, routes et autoroutes et conducteurs “convenables”. C’est ça notre vie Madame, plus ou moins “convenable”, plus ou moins “supportable”.

Que faire d’autre? Se tuer? Partir? Se boucher les oreilles de l’actualité? Mais elle est en nous! Elle nous tue, nous sommes cette actualité, nous sommes tous et toutes des Manal Al Assi, Roula Yaaqoub, Christelle… Et aussi des Mohammad Chatah, Mohammad Chaar, Maria Jawhari, Ali Khadra, Malak Zahwi et tous les autres qui sont morts. Parce qu’au mauvais endroit, à la mauvaise seconde. Malchance.

Au Liban nous faisons la nique à la mort, oui nous jouons, nous faisons des slaloms avec la mort. Nous faisons la fête, entre deux attentats. Nous stripons ainsi pour le Liban, pour nous.

Rendez-vous ce samedi 8 mars à Beyrouth, il y a une belle manif au nom des femmes et de toutes leurs “causes”, yalla!

Et à ceux qui appellent “la femme libanaise” – ou bien “une certaine femme” (??) à ne plus accepter d’être une femme-objet “pour lui souligner que la responsabilité de sa condition n’incombe pas à l’homme, à la société, à la religion, à la grammaire, à la culture, aux us et coutumes uniquement, mais à elle-même” (Ronald Barakat, page Opinions, l’Orient-le jour, 5 mars 2014)… ufff, quelle lourde responsabilité à porter pour cette femme-piédestal!… yalla même lieu, même rendez-vous à Beyrouth. Et la même adresse!

(1) “Entre amour et haine”, titre d’un article de Bélinda Ibrahim qui dit de la plus belle des façons notre “être Libanais(e) au Liban” dans la revue Liban, des mots entre les maux. Riveneuve continents (automne 2009, n°9).

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Pas de place pour la modération au Liban (S. Tarraf)

Mohammad Chatah est mort. Un martyr de plus, un homme politique de plus, toujours du groupe du 14 mars.

A la télévision, toutes les chaînes ont organisé ce soir des directs sur le sujet à l’heure du prime time, comme à chaque assassinat. C’est une tradition.

Et les interventions des uns et des autres, selon les tendances politiques de la chaine, défilent, attendues; pas de surprise notable. Certains se déchaînent, d’autres ont une colère ou une tristesse plus contenue.

Qu’ont appris les gens devant leurs écrans?

Que l’homme était mesuré, cultivé, ouvert, etc.

Et selon les chaînes, que les auteurs de l’attentat sont le Hezbollah, ou Israel, ou les ‘Taqfiriyyîn’…

Dans les journaux, sur Facebook, règne le même climat de division… très peu pondéré!

J’ai de plus en plus l’impression de parler dans un désert: la volonté de vivre ensemble paraît chaque jour plus compromise.

Tout le monde est d’accord pour louer, célébrer l’homme modéré qu’était Mohammad Chatah. Mais il y a si peu de modération, de pondération dans tout ce spectacle!

Je ne sais pas s’il y a encore de la place pour la modération au Liban: je veux dire, de la place pour le Liban.

Ces derniers jours de l’année 2013 annoncent un horizon particulièrement sombre.

Brouillon de citoyens, brouillon d’Etat… Brouillon de pays

 

Brouillon: ébauche ou esquisse ou essai.
Contraire de brouillon:  version finale, « propre », définitive.

(Dictionnaire Antidote RX)

Et la vie doit continuer

Tous les débuts de texte que j’ai tentés puis raturés et jetés, vils brouillons de posts depuis la fin de cet été 2013, tournent autour d’une même question, lancinante à force d’être répétée: comment continuer à vivre au Liban dans un tel contexte d’incertitudes, de dangers potentiels – pour soi et d’abord pour les siens?

Autrement dit, comment échapper à la géopolitique libanaise! Rien de nouveau, les mêmes questions tournent inlassablement depuis des décennies, de façon plus ou moins urgente selon le contexte.

[Le contexte aujourd’hui, c’est en particulier ces milliers de familles syriennes réfugiées au Liban. L’insécurité que nous ne connaissons que trop devient alors relative, elle est comme un ordre de grandeur, estimable, mesurable… acceptable?]

Rien de nouveau en effet, les mêmes interrogations – lamentations « existentielles » : sommes-nous en guerre ou bien au bord d’une guerre (« civile »)? où est donc l’Etat? quand aurons-nous un Etat? quelles sont/seraient ses prérogatives réelles? etc. etc.

« Il y a des accès de désordre, mais ce n’est pas la guerre. Le pays tourne au ralenti, l’économie est figée, mais ce n’est pas la guerre. Nos responsables sont cupides et corrompus. Il nous semble que si rien ne marche, c’est parce qu’ils se bousculent autour du même misérable râtelier de prébendes et de commissions qu’est le service public. Comme personne n’y trouve son compte, nous sommes privés d’infrastructures. Comme on ne nous donne pas d’explications valables sur la raison de notre inconfort, c’est la seule conclusion qui nous vient à l’esprit. Mais tant que ce n’est pas la guerre…  (…)

Entre ces flux et reflux de violence, avec le sentiment que l’histoire ne sait plus produire d’hommes ou de femmes à la hauteur des événements, comment penser l’avenir? Que faire de notre appartenance, à part tenir? « 

On pourrait très bien dater cet extrait du 27 septembre 2013, aujourd’hui. Or ces lignes datent d’il y a un an tout juste, un 27 septembre 2012. Rien n’a changé! Tenir.

(Fifi Abou-Dib : Tenir, L’Orient-le Jour, 27/09/2012)

Vivre au Liban au quotidien, été meurtrier 2013. Entre le Lebanese Way of Life et le Pas d’chance!

J’avais ainsi commencé ce post, au lendemain des attentats de Dahié-Beyrouth et Tripoli: vivre au Liban cet été incertain, c’est résister.

Résister à la peur, à cette boule au ventre et y aller c’est-à-dire sortir, se rendre à son travail comme d’habitude, faire ses courses comme d’habitude, aller au cinéma, garer sa voiture sans crainte dans les parkings publics, rentrer dans les embouteillages, ne pas s’enfermer parce que c’est le réflexe de beaucoup de citoyens, se barricader à la moindre alerte, etc.

Vivre au Liban c’est ne pas être en permanence rongé d’inquiétude pour ses proches, ses amis, ses voisins. Résister à une sorte d’angoisse ordinaire et désirer la  normalité, la routine, synonymes d’une (in)sécurité acceptable! Braver… quoi, le mauvais sort? Essayer de ne pas être au mauvais endroit, à la mauvaise seconde?

Peut-être que le fameux Lebanese Way of Life vient de là, cette vie en permanence accrochée à rien, à un peu de chance ou à pas d’chance – d’une guerre longue et usante à un état de non-paix latent. Avec ses conséquences sur le laxisme et la corruption dans tous les domaines du quotidien (cf. l’extrait cité plus haut): des virages négociés trop souvent beaucoup trop vite, des fils et câbles électriques enchevêtrés si anarchiquement qu’un mauvais contact les rend mortels, pas d’chance…

Vivre au Liban, souvent dans l’excès. Pas de place pour la normalité, la monotonie ni paysagère ni culturelle ni des comportements ni… Tout y est dans le trop!

A la fois trop de lenteur comme pour retenir un peu de ces habitudes passées, compassées qui s’en vont avec les Anciens – et trop de vitesse dans la consommation, la circulation, la conversation comme pour ratrapper un temps qui aurait été « perdu » pendant les années de guerre voire pour prendre un peu d’avance, au cas où…  oui, au cas où surgiraient de nouveaux problèmes (mashékél) ou événements (ahdèss) – traduction locale des « petites situations de guerre »!

Nous sommes sûrement (devenus) des gens inadaptés à une vie normale, un horizon tout tracé ou du moins lisible, de l’électricité 24h/24, des routes non défoncées, des conducteurs non agressifs…

Notre mental est (devenu), en tout cas pour beaucoup d’entre nous: en profiter au jour le jour, dans tous les domaines, sans trop de projection sur un futur « par essence » incertain, flou. Les liens entre les gens sont affectés par ce en profiter, aussi en l’absence d’un minimum d’Etat protecteur ou du moins, régulateur.

Notre rythme/mode de vie est affecté: en exagérant à peine, qui n’a pas expérimenté ce genre de situation: « pas de bombardement aujourd’hui? pas de pneus allumés? pas de snipers? yalla on peut donc sortir!« 

Le dessin ci-après, trouvé au détour d’une librairie de Hamra durant la guerre dans les années 80, représente exactement ce que j’essaie de décrire, du Liban et ses habitants: à peine caricatural, rien n’a vraiment changé. La débrouillardise est toujours là non pas par la grâce de je ne sais quel admirable esprit de résistance et de conquête mais plus prosaïquement parce qu’il faut bien vivre ou survivre, continuer vaille que vaille: le fameux Lebanese Way

LEBANON 1986 copyright Sari SALIBI
LEBANON 1986 copyright Sari SALIBI

Ailleurs en Afrique sub-saharienne, en Amérique latine, les géographes et autres spécialistes parlent d’économie de survie:  survivre dans l’économie « informelle » à Abidjan ou à Caracas serait une chose, essayer de joindre les deux bouts, à Beyrouth et à Tripoli, devrait relever d’une dynamique autrement « admirable », d’un esprit de conquête spécifique aux Libanais?!

S’il en fallait une, l’alarme est donnée par la Banque Mondiale en termes sans équivoques, désormais: « Le Liban subit de plein fouet les retombées économiques et sociales du conflit syrien« .

Voici un passage du résumé de cette étude demandée par le gouvernement libanais (ici la version pdf):

« D’ici fin 2014, le nombre de réfugiés [syriens] devrait passer à 1,6 million, soit 37 % de la population libanaise. Et dans les 15 mois qui viennent, l’État va devoir débourser des milliards de dollars pour répondre à la demande croissante de services publics — santé, éducation, eau et électricité. Des dépenses qui devraient encore aggraver un déficit budgétaire qui s’élève déjà actuellement à 3,7 milliards de dollars, soit 8,7 % du produit intérieur brut (PIB).

Or, la situation est d’autant plus critique que, même avant l’éclatement du conflit syrien, en mars 2011, et l’arrivée de ces centaines de milliers de réfugiés, les infrastructures libanaises étaient en piteux état et les services publics insuffisants. L’électricité fonctionne en moyenne 18 heures par jour (et bien moins dans les zones rurales). Les services d’alimentation en eau ne sont opérationnels, au mieux, que trois jours par semaine. Les écoles publiques croulent sous les élèves et les établissements publics de soins, qui prennent en charge les plus démunis, notamment en milieu rural, offrent des services notoirement insuffisants : voici pratiquement dix ans que leur impéritie fait la une des journaux et que les organisations de la société civile réclament un changement. Avec l’actuel afflux de réfugiés, le point de rupture est pratiquement atteint. »

Backup pour la nouvelle saison

On tourne la page, on oublie ou plutôt on range dans un recoin de sa mémoire (surchargée, à force d’être sollicitée). Oui on oublie/on range les attentats de cet été, les corps déchiquetés, brûlés, les blessés, les façades désolées des bâtiments, les visages hébétés des personnes qui racontent comment elles sont passées « à côté », vraiment pas loin…

On a rangé, organisé, trié, classé, un véritable backup (sauvegarde) de la mémoire personnelle.

Et on s’apprête à continuer, résister, tenir pour la nouvelle saison, dominer la peur – par exemple, peur de se rendre à Tripoli, surtout les vendredis à l’heure de la prière.  Attention danger vous prévient-on!

Depuis les attentats, il y a comme une absence dans la ville; pas seulement en terme d’affluence mais un laisser-aller, une sorte d’insouciance se sont évaporés. Les gens sont sur le qui-vive, inquiets, méfiants les uns envers les autres.

Et à Roueiss, dans ce quartier de la banlieue-sud de Beyrouth où a eu lieu l’attentat le 15 août, la même peur hante certainement les habitants et passants, malgré tous les barrages et la présence nouvelle de l’armée pour assurer la sécurité, filtrer les voitures.

Et comment filtrer les esprits dominés, prêts à tuer pour quelques dollars ou pour atteindre le paradis ou je ne sais quel autre objectif ou destination?

 » Va dormir,

Va rêver que notre pays (balad) est devenu un pays.

Va dormir…

Ce pays est-il un pays?

Non ce n’est pas un pays, c’est un groupe de personnes réunies.

Réunies… non. 

Assemblées… non.

Balancées… non.

Divisées.

Va dormir, va rêver… « 

(Ziad Rahbani, pièce de théâtre Nazl al Sourour, 1974, extrait)

 

 

La vie comme elle vient : aayshîn (Souha TARRAF)

 aayshîn = on vit/on est vivants

Je voudrai dire à ceux qui me font l’amitié de lire mes textes que mon pessimisme n’est pas une sorte de seconde nature! Je sais que ce blog peut rebuter des passants-lecteurs par son aridité: je ne programme rien, ce que j’écris est simplement inspiré de ce que je vis et j’entends.

Au-delà des mille clichés sur le Liban-message, je dis les murs que je vois, que je ressens – que nous ressentons.  J’écris les angoisses d’une incertitude érigée en genre de vie.  Tout en continuant à vivre, comme d’habitude et (presque) comme ailleurs, parfois « mieux » qu’ailleurs parce qu’ici au Liban, on a appris à vivre l’instant. Ce soir ou demain ou dans une semaine, on ne sait pas trop ce qui peut arriver alors on vit (aayshîn) sans reporter à plus tard – à un éventuel plus tard quand il fera plus beau, quand le gouvernement sera formé, quand la guerre sera finie en Syrie, quand les fermes de Chebaa seront libérées, quand le front du Golan sera peut-être ouvert puis peut-être fermé, quand…

Nous avons acquis le réflexe d’éviter de nous projeter dans un futur lointain par le manque (d’habitude) d’avoir cette potentialité d’un avenir clairement tracé! Les banques, les sociétés d’assurances ont dû ré-apprivoiser littéralement leurs clients, qui ont perdu l’habitude de faire des projets à long terme! La guerre crée un rapport immédiat, dans l’urgence, au temps qui n’est en effet plus qu’immédiat. Le temps (la vie) est ce qui se passe ici et maintenant.

Cette notion du temps-immédiat couplée à l’incertitude permanente (évidemment liée au climat politique local et régional) permet de mieux comprendre le rythme et le mode de vie des gens au Liban.

Comment en effet faire des projets de construction, comment planifier de créer un centre commercial ou une entreprise de conseil en publicité et communication par exemple… Qui peut tabler sur l’avenir dès lors qu’il est si incertain?! Le pays présente pourtant un profil dynamique, à l’échelle de projets individuels et à celle d’entreprises importantes, multinationales parfois. Le Liban, un pays instable politiquement? Il faut croire que cela ne décourage pas facilement les investisseurs et que d’autres facteurs entrent dans leur choix comme l’offre culturelle de Beyrouth, le niveau de qualification du personnel libanais, etc.

De plus, la résistance d’individus et de très nombreuses associations de la société civile (Marathons de Beyrouth et Tripoli, Festivals de Beiteddine, Jounieh, Tyr, Baalbeck…) contribue à maintenir une certaine vie culturelle et sociale malgré des aléas permanents qui font la vie ordinaire, comme par un retournement de l’ordre des choses.

Il s’agit souvent de vivre l’instant, de « le prendre comme il vient », de « faire la fête ce soir et pour demain on verra bien ». Cela n’a rien à voir avec un quelquonque tempérament libanais ou méditerranéen « traditionnel »!

Durant les années 1980, je ne comprenais pas comment des gens pouvaient décemment aller à la plage à Beyrouth pendant qu’au Sud la guerre faisait rage. Je n’avais pas compris que cette sorte d’indécence était une forme de résistance d’une part à la guerre, et d’autre part une forme de ce qui est jusqu’à nos jours la vie quotidienne et ordinaire au Liban: des lieux en conflit et d’autres où il faut continuer à vivre.

Pour ma propre expérience, l’un des moments les plus choquants a été d’entendre le bruit des bombardements à Nahr al Bared durant l’été 2007 tout en faisant mes courses à Tripoli, comme tout le monde,  ou bien en recevant des amis, à la maison, comme tout le monde. Etait-ce de l’indécence ou bien de la résistance, je ne sais plus! C’est juste ce qui nous reste d’espace de vie que l’on prend dans l’immédiat en attendant mieux – ou en attendant pire!

Il s’agit aussi, par exemple, de manger beaucoup, fumer beaucoup, boire beaucoup, conduire en dehors de toute norme de sécurité – ah la sécurité, quel grand et gros mot confortable dirait Ahmad Beydoun! Et pour le reste, on verra bien (mneb’a min shuf).

Il s’agit encore, quand on est ouvrier dans un chantier de construction et souvent Syrien d’origine, de se tenir sur une planche de bois large de 30 cm suspendue au-dessus du vide pour peindre une façade; inchallah on ne tombera pas. On peut être Syrien et tomber, Palestinien et tomber, Libanais et tomber; dans la chute il n’y a plus de nationalité.

Quand on est électricien poseur de câbles via le générateur d’électricité de tel ou tel immeuble (parce qu’au Liban, on vit toujours à l’ère du rationnement électrique), il s’agit de ne pas se tromper ni d’avoir le vertige, mal accroché tout en haut du poteau en bois. Là encore, inchallah on ne tombera pas.

Et pour cette nuée d’enfants parfois si petits,  originaires de Syrie et vivant au fond d’un garage ou sous une tente venus remplir des bidons d’eau au point d’eau public du coin de la rue (et remplir leurs journées faites d’attente), il s’agit de ne pas se faire renverser par malchance par un camion ou une voiture passant trop vite…Inchallah.

Vivre au Liban, le coeur léger… (Souha Tarraf)

J’envie le ton, parfois léger, d’autres blogs: évidemment ils sont rarement libanais!!! Chez les Libanais, l’humour est souvent grinçant, nostalgique, amer (Heuristiques ou Lettres du Liban ou encore Les carnets du Beyrouthin sont les premiers exemples qui me viennent à l’esprit).

Etre Libanais ou plutôt: vivre au Liban et marcher le coeur léger… autour de moi, dans les journaux, dans les radios il est difficile d’accoler ces mots malgré la réputation des étés libanais!!! – du moins depuis quelques années… depuis quand?

J’essaie de me souvenir: je suis venue vivre dans ce pays au milieu des années 1990, en pleine période de « reconstruction » de l’après-guerre. La reconstruction : on en parlait au quotidien, nous la vivions puisque nous faisions partie de la génération des « reconstructeurs ». Nous avions vraiment l’impression de participer à remettre le pays sur ses pieds, malgré les difficultés de chaque jour… Le centre de  Beyrouth en chantier, les grands travaux d’infrastructures avec la fameuse polémique : le béton avant l’homme ou bien l’homme avant le béton? Et puis l’électricité faiblement distribuée, le réseau téléphonique en cours de modernisation sans oublier toute l’infrastructure du pays, à refaire. Et surtout  Israël qui ne lâchait pas le morceau, une attaque militaire meurtrière en 1993 puis à nouveau 1996, opération « les raisins de la colère » avec en prime le blocus de Saida, des bombardements et des destructions (le massacre de Qana où ont péri des militaires de la Finul dans un camp censé les protéger, eux et les dizaines de femmes et enfants réfugiés)…

Après cette guerre il y a eu une période assez « légère », les festivals et spectacles redémarraient partout même au sud du pays, les projets de modernisation et de reconstruction tous azimuts redoublaient, le Liban revivait…

Au retrait définitif de l’armée israélienne du sud, en mai 2000, le pays était en liesse.

Grâce à la résistance, à sa résistance, le tout petit Liban s’est cru pendant un moment INVINCIBLE. Rendez-vous compte: « nous » avions vaincu la plus grande armée de la région, la plus meurtrière, la plus inhumaine, la plus, la plus… Nous avons vécu sur un petit nuage, la guerre est finie, nous sommes tous des résistants, nous allons faire de ce pays un miracle, les gens sortaient enfin de leurs « bases » géographiques et visitaient, découvraient leur (minuscule) pays, leurs concitoyens d’autres régions, villes, confessions.

Nous commencions à nous prendre pour une vraie nation!

Et puis je ne saurais dire ce qui s’est passé, comment (ou plutôt, pourquoi) à nouveau, nous avons replongé. D’abord progressivement et ensuite de la plus brutale des façons, un 14 février 2005, le jour dit des amoureux.

En guise de témoignage de cette sorte d’incapacité à être heureux, du moins léger au Liban – par la force d’événements dramatiques qui organisent notre quotidien depuis ce funeste 14 février 2005 – , je transcrits ici cette note écrite un certain 19 octobre 2012.

19 octobre 2012 : comme en février 2005

Je n’ai pas voulu croire l’information lorsque le nom de Wissam al Hassan commençait à être répété dans toutes les radios et télés, un peu avant 19 h ce soir-là. Comme un retour au 14 février 2005: c’était la première image qui m’a traversée l’esprit, le cratère de l’explosion, les voitures brûlant encore sur les écrans, les cris des civils, les sirènes des secouristes… et surtout, l’incrédulité.

Je n’ai pas voulu y croire, mesurant par réflexe l’importance de l’événement. Et puis après…comme en 2005, même si de manière beaucoup moins « chargée »:

– le pays (une partie du pays) qui se fige et par endroits exprime sa colère (routes barrées, pneus brûlés)

– des autorités officielles inaudibles, au sens propre comme au figuré

– des réactions toutes attendues, de la part des différents bords politiques. Avec pour couronnement, une tablée, pardon une assemblée du « 14 mars » au domicile de Hariri (Bayt al Wasat) rameutée, rappelée en renfort devant les caméras jusque dans ses visages les plus inconnus du commun des habitants pour « réclamer », « exiger », « refuser », etc. etc.

Rien que du déjà vu, déjà entendu.

La population  (le « peuple »)  est orpheline : non pas de chefs, de « responsables » mais d’un Etat unificateur, d’une véritable ligne de conduite collective. De ce qu’on appelle un projet national unificateur.

Nous nous retrouvons une fois de plus à une croisée de chemins.

Pays schizophrène, trop mal entouré, trop mal né… je suis fatiguée d’essayer de comprendre.

Nous sommes aujourd’hui le 10 avril 2013 : les journaux rapportent une nouvelle très grave (au milieu des chamailleries habituelles des hommes politiques pour le partage des portefeuilles du prochain gouvernement Salam). Jabaat Al Nosra a envoyé une lettre de menaces au Hezbollah, dans un quartier de Dahiyé, banlieue sud de Beyrouth.

Cette information est lourde si elle est confirmée: comment donc s’en aller marcher, d’un pas léger…?